LES CONFESSIONS DE MINUIT

Adrien Moreau, la géographie des possibles

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Adrien MoreauIllustration : Joh'K

Il y a des invitations qui précisent l'heure et le lieu, d'autres qui exigent une tenue convenable. Celle d'Adrien Moreau s'achevait par une recommandation singulière : Ne révisez pas les règles avant de venir.

Je l'avais relue deux fois. On m'avait assuré que le Primogène Malkavien de Paris aimait les jeux de rôle. J'imaginais quelques dés abandonnés dans un bureau, un goût de collectionneur comparable aux montres chez certains Ventrue ou aux partitions chez certains Toréador. J'avais surtout préparé des questions pour un homme qui avait étudié la folie à une époque où l'on pensait parfois la soigner en enfermant ceux qui la manifestaient.

Il avait proposé une salle prêtée pour la nuit, dans un immeuble sans importance particulière du sud de Paris. Ni l'hôpital Sainte-Anne ni son refuge. Rien qui ressemblât à l'antichambre d'une puissance vampirique. Une pièce longue, des étagères, quelques tableaux retournés contre un mur, une lampe basse. Et, au centre, une table de bois assez grande pour que six personnes puissent s'y disputer une aventure entière.

Il n'y avait que deux chaises préparées.

Sur la table reposaient un paravent de carton sombre, plusieurs fiches noircies d'une écriture précise, un pot de crayons, un taille-crayon, un petit carnet dont la reliure avait été réparée et une poignée de dés à dix faces. Aucun n'était assorti aux autres. L'un avait le bord d'une arête usé par des milliers de lancers. Un autre, transparent, enfermait une minuscule bulle d'air.

Adrien Moreau se tenait debout près de la fenêtre. Son visage avait la jeunesse trompeuse d'un homme d'une trentaine d'années ; ses gestes, la patience de quelqu'un qui avait depuis longtemps cessé de se presser pour répondre. Il avait ôté sa veste et retroussé ses manches avec le soin naturel de ceux qui n'ont plus besoin de jouer au grand personnage.

« Vous êtes en avance », dit-il.

Je lui fis remarquer que nous avions fixé le rendez-vous à minuit et qu'il était minuit passé de trois minutes.

« Exactement. J'avais envisagé quatre minutes. »

Il n'avait pas le moindre air inspiré. Je ne savais pas s'il plaisantait.

« Entrez. Le magnétophone peut prendre cette chaise. Vous, celle-ci. Je ne voudrais pas qu'il ait l'impression de participer malgré lui. »

Je posai mon enregistreur sur un coin de la table. Devant ma place, il y avait une fiche vierge.

La table des possiblesIllustration : Joh'K

« Vous m'avez invitée à une interview ou à une partie ? » demandai-je.

« Vous êtes venue pour une interview. Cela, nous le savons. Pour le reste, nous verrons. »

Il retourna un dé entre le pouce et l'index. Aucun tour de passe-passe, aucun effet surnaturel. Un objet familier qui servait à occuper ses mains.

« Vous me promettez de ne pas prédire mon avenir ? »

« Avec plaisir. Si vous pouviez me rendre la même politesse, nous commencerions sur des bases excellentes. »

J'appuyai sur le bouton rouge. Il s'assit. Entre nous, la fiche blanche attendait.

01

I. Derrière le visage

Babyface Comment souhaitez-vous que je vous appelle ? Monsieur le Primogène ? Docteur Moreau ? Adrien ?

Adrien Adrien Moreau. Adrien, si vous préférez. « Docteur » suppose que vous êtes venue consulter. « Primogène » donne à notre entretien des allures de commission disciplinaire. Je préférerais éviter les deux.

Babyface Vous n'aimez pas votre titre ?

Adrien Je l'utilise. C'est une différence appréciable. Un titre permet d'ouvrir certaines portes, et malheureusement d'en fermer d'autres. On ne parle plus de la même façon à un homme après avoir appris qu'il siège au Conseil.

Babyface Et quel nom ne souhaitez-vous plus jamais entendre ?

Adrien « Voyant ». Vous pouvez le rayer de vos notes.

Babyface Voilà qui semble un peu radical pour un Malkavien.

Adrien Il a fallu plus d'un siècle pour que je puisse répondre « je ne sais pas » sans décevoir une assemblée. Ne m'enlevez pas cette petite victoire. Un voyant annonce ce qui viendra. Moi, je travaille avec ce qui pourrait venir. La nuance paraît mince jusqu'au jour où quelqu'un décide de tuer son voisin pour empêcher un futur qui n'existait que dans sa tête.

Babyface Vous voyez donc plusieurs avenirs ?

Adrien Je remarque surtout que les choses peuvent se passer autrement. On n'a pas besoin de surnaturel pour constater cela. Regardez votre enregistreur : une pile défectueuse, une phrase mal entendue, un nom noté de travers, et votre article ne sera déjà plus celui que vous avez prévu. Ce n'est pas une vision. C'est une responsabilité éditoriale.

Il repousse d'un doigt la fiche vierge, qui glisse de quelques centimètres dans ma direction.

Babyface Si vous deviez vous décrire en trois mots ?

Adrien Attentif. Inquiet. Révisable.

Babyface Révisable ? On dirait la notice d'un ouvrage universitaire.

Adrien C'est presque un compliment. Je me méfie d'un homme qui ne peut plus changer d'avis. Le cerveau vivant possède cette faculté admirable de corriger ses propres erreurs ; beaucoup de morts-vivants considèrent qu'ils ont perdu le droit de l'exercer. Ils invoquent l'expérience, l'ancienneté, la sagesse. Il arrive que tout cela ne soit qu'une habitude solidifiée.

Babyface Vous révisez souvent vos convictions ?

Adrien Pas assez. Je conserve toujours un crayon à papier pour me le rappeler. L'encre donne aux premières idées l'allure de décisions irrévocables.

Babyface Vous pouvez pourtant gommer une feuille entière.

Adrien Vous pouvez aussi déchirer la feuille. Ce serait dommage pour ce qui méritait d'être gardé.

Il tourne devant lui une fiche déjà remplie. J'entrevois trois noms, des cases tracées à la règle, quelques mots barrés proprement. Il ne la retourne pas pour me la montrer ; il ne la cache pas non plus.

Babyface Quelle qualité appréciez-vous le plus chez les autres ?

Adrien L'aptitude à dire « je ne sais pas ». Sans en faire une excuse pour ne rien chercher.

Babyface Ce n'est pas très héroïque.

Adrien Je n'ai jamais compris cette obligation faite aux héros d'être sûrs d'eux. Un chirurgien qui reconnaît ses limites me rassure davantage qu'un chirurgien qui annonce sa victoire avant d'avoir vu le patient. J'ai étudié la médecine à une époque où nous étions capables de beaucoup d'assurance et de relativement peu de prudence. Certains de nos contemporains en ont payé le prix.

Le crayon révisableIllustration : Joh'K

Babyface Vous parlez de vos erreurs ?

Adrien Des miennes aussi. Il faut se méfier des immortels qui critiquent leur siècle natal comme s'ils n'y avaient pas participé.

Babyface Quel défaut pardonnez-vous aux autres, mais jamais à vous-même ?

Adrien La peur.

Babyface Vous n'avez pas le droit d'avoir peur ?

Adrien Bien sûr que si. J'ai simplement appris combien la peur savait se déguiser en précaution. Je pardonne à une personne épouvantée de reculer devant une porte. Je me pardonne plus difficilement d'avoir présenté ma propre réticence comme un calcul raisonnable, surtout si quelqu'un d'autre doit en payer le prix.

Babyface Vous préférez agir trop tôt ?

Adrien Je préférerais reconnaître la minute où l'attente cesse d'être de la prudence. C'est déjà assez difficile. Orlok et moi pourrions vous en parler pendant plusieurs nuits. Nous ne serions probablement pas d'accord sur l'heure exacte.

Babyface Quel est votre plus grand talent, sans l'aide de votre Sang ?

Adrien Écouter jusqu'au bout.

Babyface Vous venez pourtant de me donner une leçon assez longue.

Adrien Vous m'avez posé une question. Vous voyez comme les gens se montrent prompts à oublier ce détail ?

Il sourit. Pas le sourire étudié d'un vieux dignitaire qui offre une faveur. Celui d'un homme amusé par sa propre contradiction.

Adrien Lorsque j'étais médecin, j'ai appris que les personnes jugées incohérentes étaient souvent interrompues avant d'avoir pu établir leur propre logique. On leur expliquait leur expérience à leur place. J'ai parfois commis la même faute. Il est curieux de constater qu'on peut posséder des années d'études et ne pas maîtriser le silence de trente secondes.

Babyface On me dit que vos patients vous ont appris à entendre des choses que personne d'autre ne percevait.

Adrien Ils m'ont surtout appris à ne pas confondre un récit avec l'explication qu'on en donne. Une histoire invraisemblable peut être fausse. Elle peut aussi avoir été mal racontée. Il existe une troisième possibilité : elle décrit fidèlement une expérience dont nous ignorons la cause. Le métier consiste à ne pas supprimer la troisième possibilité par impatience.

Babyface Et le plus grand malentendu à votre sujet ?

Adrien Que je connais demain.

Babyface Mais vous percevez des signes.

Adrien Parfois. Des répétitions, des décalages, des coïncidences trop nombreuses pour que je les abandonne aussitôt. Je peux aussi me tromper. Il m'arrive même de ne plus savoir si une scène m'est arrivée, m'a été racontée ou m'a traversé comme une possibilité. Ce n'est pas un divertissement très agréable.

Babyface Voilà qui va décevoir ceux qui attendent d'un Primogène Malkavien une prophétie à chaque dîner.

Adrien Ils devraient essayer les huîtres. C'est tout aussi imprudent, mais la déception dure moins longtemps.

Il se tait, puis reprend le dé transparent et le pose au centre de la table.

Adrien Autre malentendu : nous serions tous des bouffons lunaires, incapables de construire une pensée complète. Il y a des Malkaviens très drôles, d'autres effrayants, certains remarquablement ennuyeux. Nous formons un clan, pas une troupe engagée pour distraire la Cour. Vous n'imaginez pas à quel point il peut être reposant de discuter avec quelqu'un qui n'attend pas de vous un numéro.

Babyface Et cette table ? Est-ce la scène sur laquelle vous allez faire le vôtre ?

Adrien Non. C'est l'endroit où, de temps en temps, quelqu'un d'autre me surprend.

02

II. Quand vous étiez encore vivant

Au bout de la table, Adrien aligne trois dés, puis les laisse en place. Je remarque qu'il écoute mes questions sans cesser tout à fait de préparer quelque chose. Il ne semble ni impatient ni distrait. Il a simplement deux occupations, et l'une n'étouffe pas l'autre.

Babyface Quel est le plus beau souvenir de votre existence mortelle ?

Adrien Un homme qui a fini par me parler.

Babyface Une histoire d'amour ?

Adrien Non. Une histoire d'écoute, ce qui peut être tout aussi exigeant. À l'hôpital, un patient demeurait silencieux depuis des jours. Plusieurs médecins avaient décidé de ce que ce silence signifiait. On lui avait proposé des questions si précises qu'aucune de ses réponses n'aurait pu convenir. Je me suis assis près de lui. Je n'ai rien réussi. Je n'ai pas trouvé la formule. J'ai attendu sans regarder ma montre.

Babyface Et il a parlé ?

Adrien Oui. Il m'a raconté une chose parfaitement ordinaire, qui lui faisait terriblement peur. Je me souviens moins de ses mots que de la confiance qu'il m'avait faite. C'est une expérience humiliante pour un jeune médecin : apprendre qu'il peut aider quelqu'un en cessant, pour un moment, d'être le personnage le plus actif de la pièce.

Babyface Vous étiez déjà différent de vos confrères ?

Adrien Je l'espérais. C'était le début d'une prétention dont il a fallu ensuite me guérir. Je partageais nombre des erreurs de mon temps. Je n'ai pas échappé à mon siècle sous prétexte que j'en vois aujourd'hui les fautes.

Babyface Qu'est-ce qui vous manque le plus de votre vie mortelle ? Une chose insignifiante, si possible.

Adrien Les premiers bruits de circulation du matin. La ville ne se mettait pas en marche pour moi. Elle existait sans ma surveillance. Des roues sur des rails, une voix au coin d'une rue, du papier qu'on déplie avant le travail. Les commencements sans bilan.

Babyface Vous pourriez écouter ces bruits enregistrés.

Adrien Je pourrais. Il ne manque pas la qualité acoustique. Il manque la possibilité d'y être.

Je laisse passer quelques secondes. Une chaise, sur laquelle personne n'est assis, grince légèrement quand Adrien pose le pied sur sa barre. Je me demande combien d'objets dans cette pièce lui rappellent des matins auxquels il n'a plus accès.

Babyface Si vous pouviez revivre une journée humaine, laquelle choisiriez-vous ?

Adrien Une journée quelconque de mes premières années de médecine. Pas le jour d'une découverte, pas celui d'une catastrophe que je pourrais tenter d'éviter. Je voudrais retrouver la sensation d'apprendre sans me demander immédiatement ce que cette connaissance pourrait provoquer.

Babyface Vous résisteriez à la tentation de changer quelque chose ?

Adrien Je n'en suis pas certain. C'est précisément pourquoi je n'aime pas cette hypothèse. On prétend revivre le passé, mais on y apporte la sagesse, les regrets et les désirs d'un autre homme. On transforme alors les morts en figurants chargés de réparer nos biographies.

Babyface Vous parlez comme si les souvenirs étaient des pièces de théâtre.

Adrien Ils le deviennent très vite, lorsqu'on les raconte trop souvent. Vous retirez les hésitations, vous donnez des intentions claires à ceux qui n'en avaient pas, vous réécrivez une phrase pour qu'elle annonce ce qui arrivera ensuite. Le passé prend alors l'allure d'une intrigue bien construite. La plupart des vies ont été moins élégamment conduites.

Babyface Quelle personne de votre passé aimeriez-vous revoir ?

Adrien Apolline de Vaugirard.

Babyface Votre sire.

Adrien Ma sire, si vous voulez. La Veilleuse, comme certains l'appelaient. Elle m'a rencontré quand je croyais encore qu'un dossier complet devait finir par produire une explication. Elle m'a appris que l'on pouvait être minutieux sans devenir certain.

Babyface Est-elle morte ?

Adrien Je l'ignore.

Babyface C'est une réponse difficile pour vous.

Adrien Difficile, mais exacte. Elle a quitté Paris en 2008. J'ai de bonnes raisons de penser qu'elle a répondu à l'Appel. Je n'ai ni la preuve de sa destruction, ni celle de sa survie, ni la moindre envie de remplacer cette ignorance par un récit commode.

Babyface Vous avez essayé de la retrouver ?

Adrien Vous avez posé une question à laquelle je ne répondrai pas en public. Mais je peux vous dire ceci : je ne préparerais pas de discours si elle revenait. Je lui offrirais une chaise. Je tenterais, pour une fois, de ne pas transformer son silence en indice.

Il recule légèrement la chaise vide près du mur, comme s'il venait seulement de remarquer qu'elle se trouvait là. Peut-être n'y a-t-il aucun rapport. Je m'interdis d'en faire une métaphore avant la fin de l'entretien.

Babyface Que diriez-vous au jeune homme que vous étiez avant l'Étreinte ?

Adrien « Tes patients ne sont pas des énigmes à résoudre. »

Babyface C'est tout ?

Adrien J'ajouterais : « Et tu n'es pas leur destin. » Mais je crains que le jeune homme en question n'y voie une formule particulièrement noble à recopier dans un carnet, sans en comprendre la portée.

Babyface Vous étiez présomptueux ?

Adrien Suffisamment pour devenir médecin. J'avais la meilleure des intentions et la conviction dangereuse que cela me donnait parfois raison. C'est une combinaison que l'on rencontre encore fréquemment au Conseil, si vous souhaitez noter une continuité historique.

Babyface Vous vous autorisez à critiquer vos collègues ?

Adrien Nous venons de consacrer plusieurs minutes à mes propres défauts. Ils ne pourront pas m'accuser d'avoir rompu l'équilibre.

Une chaise offerteIllustration : Joh'K

Adrien regarde enfin l'heure. Non pas sur une montre, mais sur la petite horloge fixée au mur. Il est presque une heure. Il a laissé la table prête sans jamais m'inviter à jouer.

Babyface Vous êtes certain qu'il ne faut pas que je lise les règles ?

Adrien Vous commencez à vouloir comprendre cet objet avant de l'utiliser. Nous progressons.

Babyface Je ne suis pas certaine d'apprécier le diagnostic.

Adrien Ce n'en était pas un. Et je vous promets que je ne vous en ferai aucun ce soir.

03

III. Le Sang et la Bête

Babyface Quelle fut votre première pensée lorsque vous avez compris ce que vous étiez devenu ?

Adrien Que je n'étais plus extérieur à ce que j'observais.

Babyface Vous n'avez pas d'abord pensé à la mort ?

Adrien J'y ai pensé, évidemment. À la perte, à la soif, à cette étrangeté atroce du corps qui persiste sans être vivant. Mais ce qui m'a suivi, c'est l'effondrement d'une distance. En médecine, on se persuade facilement que le praticien est du bon côté de la table. L'Étreinte m'a rappelé qu'une frontière peut disparaître en une nuit. J'étais devenu capable de faire à autrui ce que j'avais juré de comprendre et de soulager.

Babyface Votre sire vous y avait préparé ?

Adrien Autant qu'on peut préparer un homme à se découvrir affamé devant un être vivant. Apolline m'a appris très tôt à distinguer le fait, la perception et le récit que nous construisons pour justifier nos actes. Cette méthode m'a sauvé davantage de nuits que bien des certitudes. Elle ne m'a pas rendu innocent.

Babyface Qu'aimez-vous dans votre condition ?

Adrien Avoir le temps de revenir sur une erreur.

Babyface Voilà un privilège considérable.

Adrien Il est également trompeur. Vous pouvez vérifier après trente ans qu'un jugement était erroné. Vous pouvez corriger vos archives, retrouver un témoin, présenter des excuses. Cela ne rend pas trente ans aux gens qui ont vécu sous les conséquences de ce jugement. L'immortalité nous offre une remarquable durée d'apprentissage ; elle ne distribue pas une deuxième vie à nos victimes.

Babyface Vous faites souvent cet effort de correction ?

Adrien Pas assez vite. Il existe une grande différence entre accepter, en théorie, que l'on peut se tromper et reconnaître, devant quelqu'un qui en a souffert, qu'on s'est effectivement trompé. J'essaie de ne pas confondre les deux.

Babyface Qu'est-ce que vous détestez le plus ?

Adrien Ce que la Faim fait à notre manière de regarder les gens. D'abord la réduction brutale d'un visage à une gorge, d'une présence à une nécessité. Ensuite, parfois plus insidieuse, la façon dont nous apprenons à rendre cette réduction compatible avec nos bonnes manières.

Babyface Vous en parlez comme d'une mauvaise habitude professionnelle.

Adrien Je crois qu'il faut nous méfier de la cruauté lorsqu'elle devient administrative. Une violence ouverte nous choque ; un formulaire rempli avec calme peut accomplir les mêmes dégâts sans troubler celui qui le signe. La Faim et le pouvoir savent tous deux inventer une langue propre pour désigner ce qui ne l'est pas.

Babyface Vous souvenez-vous de votre première chasse ?

Le dé cesse de tourner entre ses doigts. Sa main reste posée sur le bois.

Adrien Oui.

Babyface Vous pouvez m'en parler ?

Adrien Je me souviens d'avoir regardé une respiration, un pouls, les signes que l'on apprend à reconnaître avant de soigner. Pendant quelques secondes, je me suis comporté comme si savoir nommer ce qui se passait suffisait à le maîtriser. Puis la Faim a simplifié le monde d'une manière absolument ignoble. Après, je disposais de nombreuses explications. Aucune n'effaçait ce que j'avais fait.

Babyface Vous avez blessé quelqu'un ?

Adrien Vous n'avez pas besoin de connaître les détails pour comprendre le poids de ma réponse. Je n'ai pas l'intention de transformer cette chasse en scène pittoresque. Ce que j'en ai retenu, c'est qu'une connaissance anatomique ne protège pas nécessairement les êtres dont on connaît le corps.

Babyface Craignez-vous davantage de perdre le contrôle de votre Bête ou de cesser de lui résister ?

Adrien La seconde possibilité. Une perte de contrôle se remarque. Elle provoque des remords, parfois même une décision de changer. L'habitude possède une force plus inquiétante : elle rend le geste disponible, raisonnable, presque naturel. C'est le jour où l'on cesse de devoir se convaincre de sa propre nécessité qu'il faut commencer à avoir peur.

Babyface Vous vous reconnaissez dans cette facilité ?

Adrien Plus que je ne le voudrais. Pas seulement pour la chasse. Il m'est arrivé de déplacer la vie d'une personne de quelques degrés en me disant que je la protégeais. Je ne l'ai ni mordue ni menacée. Je lui ai simplement retiré un choix. Cela ressemble à une bien petite violence, tant qu'on ne se demande pas ce que ce choix signifiait pour elle.

Babyface Existe-t-il une chose que vous refuseriez absolument de faire pour survivre ?

Adrien Déclarer à quelqu'un que son avenir est fermé parce que je l'aurais vu.

Babyface Même si vous étiez convaincu d'avoir raison ?

Adrien Surtout dans ce cas. L'assurance est parfois l'élément le plus dangereux d'un avertissement. Dites à une personne fragile qu'elle ne pourra jamais sortir d'un certain destin : vous venez peut-être de lui apprendre à ne plus chercher d'issue. On peut construire des prisons avec de bonnes intentions, sans barreaux et sans surveillant. Elles sont remarquablement difficiles à visiter après coup.

Babyface Et si elle insistait pour savoir ?

Adrien Je lui dirais ce que je sais réellement. Je distinguerais les indices de mes hypothèses. Et je lui demanderais ce qu'elle souhaite faire de cette information. Je sais que cela paraît peu spectaculaire. C'est voulu.

Je baisse les yeux sur la fiche vierge. Adrien y a posé un crayon, mine tournée vers moi. Il n'a toujours rien demandé.

Babyface Cette feuille attend quelque chose depuis mon arrivée.

Adrien Oui.

Babyface Vous allez finir par me dire quoi ?

Adrien J'attendais que vous me le demandiez. Ce serait regrettable que notre première décision commune soit imposée par moi.

Babyface Vous avez préparé un jeu.

Adrien Un début de jeu. Il manque un personnage. Et quelqu'un qui accepte de le jouer.

Babyface Je suis au milieu d'une interview, Adrien.

Adrien C'est pour cela que je ne vous ai pas interrompue. Voulez-vous poursuivre ?

Il ne désigne pas la fiche. Ne m'adresse pas un sourire entendu. Ne feint pas de connaître ma réponse. Je pourrais dire non. Cette simplicité rend la proposition plus tentante que tous les tours de persuasion imaginables.

Babyface Je veux d'abord savoir quel jeu vous avez préparé.

Adrien C'est parfaitement raisonnable. Une ville inventée. Quelques habitants. Des informations insuffisantes. Et une seule règle qui m'importe : si vous trouvez une solution à laquelle je n'ai pas pensé, vous aurez le droit de l'essayer.

Babyface Vous êtes certain de vouloir me promettre cela ?

Adrien Non. Mais je viens de le faire.

La place encore libreIllustration : Joh'K
04

IV. Les goûts et les plaisirs

Babyface Très bien. Mais avant de vous laisser me lancer dans une aventure, il nous reste quelques questions. Quelle musique pourriez-vous écouter pendant un siècle sans vous lasser ?

Adrien Music for 18 Musicians, de Steve Reich.

Babyface Voilà un choix récent, pour un homme né avant le téléphone.

Adrien Je vous remercie de rappeler délicatement mon âge. La musique ne s'est pas arrêtée à mon Étreinte. Dans cette œuvre, les motifs se répètent, se déplacent d'un rien, se répondent ; soudain, ce que vous entendiez comme une répétition devient autre chose. Le changement n'était pas dissimulé. Vous ne l'écoutiez simplement pas au bon endroit.

Babyface Vous y retrouvez vos perceptions ?

Adrien Parfois. Surtout, j'aime qu'une musique me résiste. On ne peut pas exiger de l'art qu'il confirme chaque fois notre conception du monde. Ce serait lui faire jouer le rôle d'un valet particulièrement cultivé.

Babyface Vous choisissez toujours vos plaisirs pour leur utilité intellectuelle ?

Adrien Pas toujours. J'aime également les gâteaux aux amandes, si cela peut vous rassurer sur ma capacité à avoir été humain. Cette information appartient malheureusement à une époque où je pouvais encore en apprécier le goût sans le prix absurde que la Faim leur donne aujourd'hui.

Babyface Et quelle œuvre vous représente le mieux ?

Adrien Les Villes invisibles, d'Italo Calvino.

Babyface Parce que vous voyez des villes que les autres ne voient pas ?

Adrien Voilà précisément la phrase que j'aurais préféré ne pas entendre. J'aime que Calvino nous oblige à examiner la part de nous-mêmes que nous introduisons dans une description. Une ville racontée par deux personnes n'est déjà plus tout à fait la même. Ajoutez le temps, la peur, l'amour, la fatigue, et vous obtenez un espace bien plus compliqué qu'un plan cadastral.

Babyface Vous peignez, je crois.

Adrien Oui.

Babyface Des villes ?

Adrien Quelquefois. Des personnes, des objets, des espaces qu'on pourrait traverser autrement. Je préfère souvent peindre une inquiétude plutôt que l'annoncer. Un tableau peut rester contre un mur pendant des années sans obliger personne à agir. Une phrase prononcée devant un Prince a parfois des conséquences dès la minute suivante.

Babyface Vous pensez que vos tableaux contiennent des avertissements ?

Adrien Je pense qu'ils contiennent une part de ce que je n'ai pas réussi à formuler. Je ne vous conseille pas de leur confier vos placements financiers.

Je remarque une petite toile tournée contre un meuble. Il suit mon regard, sans chercher à m'en empêcher. Je renonce néanmoins à la retourner. L'objet n'était pas là pour moi.

Babyface Votre endroit préféré à Paris ?

Adrien Les abords de Sainte-Anne, à certaines heures de la nuit.

Babyface Vous êtes nostalgique de la médecine ?

Adrien Pas de ce que nous faisions de nos certitudes au XIXe siècle. Du lieu, parfois. Des existences qui s'y croisent, de la diversité des souffrances et des solidarités, des métiers qu'on ne voit jamais sur les tableaux commémoratifs. On y apprend vite qu'un dossier n'est pas un individu et que les mots « normal » et « anormal » ont beaucoup changé de maîtres.

Babyface On raconte que vous surveillez encore le quartier.

Adrien On raconte beaucoup de choses. Je ne vais pas vous donner l'adresse de mon refuge pour prouver que je suis un homme sans secrets. Mais je peux vous dire que je tiens aux lieux où les gens acceptent parfois de dire qu'ils vont mal sans devoir immédiatement en tirer une conclusion politique.

Babyface Quelle sensation réveille un souvenir chez vous ?

Adrien L'odeur de l'encre sèche mêlée à la poussière d'un dossier ancien. Le bruit très sec d'une gomme sur un papier épais. Il y a quelque chose de bouleversant dans une correction faite au crayon : on voit l'endroit où quelqu'un a reconnu son erreur sans effacer toute la page.

Ce qui reste contre le murIllustration : Joh'K

Babyface Vous dites cela en regardant les fiches sur cette table.

Adrien Elles ont servi. Certaines sont plus intéressantes pour leurs ratures que pour leurs chiffres. Tenez.

Il me présente une fiche portant plusieurs colonnes. Aucun détail compromettant, aucun nom connu de la Cour. Dans une case, une phrase a été barrée puis remplacée par une autre : « Cherche sa sœur » est devenu « Pense que sa sœur la cherche ». Je relis les deux formulations.

Babyface L'histoire change complètement.

Adrien Sans que personne ait changé de personnage. Le sens d'une situation dépend parfois d'une seule conviction. Celle-ci peut être fausse.

Babyface Si vous aviez une nuit entière libre, sans obligation ni danger, qu'en feriez-vous ?

Adrien J'inviterais des amis autour d'une table pour jouer. Puis je marcherais sans itinéraire. Je suis beaucoup plus doué pour la première partie de ce programme que pour la seconde.

Babyface Vous dites que le jeu vous sert à examiner les possibles. On dirait encore du travail.

Adrien Ce serait une injustice de réduire mon plaisir à sa fonction. J'aime aussi les rebondissements absurdes, les mauvais jets de dés, les plans qui s'écroulent à cause d'une remarque faite en plaisantant, la conviction magnifique qu'ont certains joueurs d'avoir compris une intrigue juste avant de se tromper complètement. J'aime inventer un monde puis découvrir qu'il ne m'appartient plus parce qu'un autre esprit y habite.

Babyface Et vous perdez parfois ?

Adrien Je suis meneur de jeu, Babyface. Lorsque mes joueurs gagnent, cela ne signifie pas nécessairement que j'ai perdu. Mais il m'arrive de défendre une idée si élégante que je suis contrarié quand quelqu'un trouve une solution plus simple. C'est une maladie assez commune chez les auteurs de scénarios.

Babyface Vous pourriez me montrer ?

Adrien Vous souhaitez voir les fiches ou jouer ?

Je regarde mon magnétophone. Son voyant rouge clignote régulièrement. Le temps enregistré approche de deux heures. L'homme d'en face n'a posé qu'une question, et la feuille blanche est restée devant moi tout ce temps.

Babyface Jouer un peu. Mais je continue mon interview.

Adrien Je l'espérais. Cela nous empêchera peut-être de prendre notre jeu trop au sérieux.

Babyface Je ne vous promets pas d'être bonne joueuse.

Adrien Personne ne l'est avant d'avoir eu une raison de souhaiter un meilleur résultat.

Il ouvre son paravent, non pour se cacher derrière, mais pour dégager deux fiches et une feuille portant le plan sommaire d'une ville qui n'existe pas. Un fleuve la traverse. Sur la rive basse, quelques rues, un dispensaire, une mairie, une halle. Une passerelle relie cette partie au centre plus élevé. Le nom est écrit au-dessus d'un petit cercle d'encre : Bel-Orme.

Adrien Voici une ville fictive. Elle n'appartient ni à Paris ni à une de nos affaires. Ses habitants ont simplement la fâcheuse habitude de prendre des décisions. Cette nuit, il pleut depuis plusieurs jours, et le fleuve monte.

Babyface Nous allons sauver la ville ?

Adrien Peut-être. Vous n'êtes pas tenue d'être une héroïne.

Babyface Qui puis-je jouer ?

Adrien J'avais préparé trois personnes : un médecin, une conseillère municipale et un employé des archives. Chacun connaît une partie des événements.

Babyface Trois personnages importants, donc.

Adrien Trois personnages qui disposent de leviers différents.

Babyface Et la femme qui répond au téléphone au dispensaire ?

Il me regarde, véritablement arrêté cette fois. Puis il abaisse les yeux vers ses fiches.

Adrien Je ne l'ai pas préparée.

Bel-Orme, ville de papierIllustration : Joh'K

Babyface Alors je veux jouer celle-là.

Adrien Très bien.

Babyface Vous avez dit que je pouvais trouver quelque chose auquel vous n'aviez pas pensé.

Adrien J'ai dit que vous pourriez essayer. Je vois que vous avez commencé à exploiter la formulation de nos accords.

Il prend la fiche blanche restée devant moi, en écrit lentement le premier mot : Émilie. Puis il me rend le crayon.

Adrien À vous de lui donner le reste.

Babyface Émilie travaille au standard du dispensaire depuis neuf ans. Elle connaît les ambulanciers, les habitants qui appellent sans vouloir laisser leur nom, la femme qui livre le pain et celle qui vient réparer les chaudières. Elle n'a aucun titre officiel. Elle connaît tout le monde.

Adrien Elle a quel âge ?

Babyface Quarante-trois ans.

Adrien Une famille ?

Babyface Une sœur. Elles ne se parlent plus depuis des années. J'ignore pourquoi.

Adrien Moi aussi. Nous pourrons le découvrir si cela devient important.

Babyface Vous n'avez pas préparé son histoire ?

Adrien Je viens de vous dire que je n'avais pas préparé Émilie. Si je prétendais maintenant avoir prévu jusqu'à sa sœur, j'insulterais votre imagination et mon intelligence.

Il trace trois lignes sur la fiche : « Attention », « Sang-froid », « Entregent ». Aucun logo, aucun système reconnaissable. Juste des mots pour notre fiction. Il me montre les dés.

Une femme que personne n'avait préparéeIllustration : Joh'K

Adrien Nous utiliserons des règles simples pour cette partie improvisée. Vos intentions décideront de ce que vous tentez ; un dé à dix faces nous aidera lorsque l'issue sera incertaine. Je vous dirai ce qui est en jeu avant chaque lancer. Rien de cela n'est un pouvoir de divination, ni une règle particulière de notre propre existence.

Babyface Vous prenez grand soin de préciser les limites.

Adrien Le jeu devient plus intéressant quand tout le monde sait à quoi il a consenti.

Babyface Très bien. Que se passe-t-il à Bel-Orme ?

Adrien Émilie vient de prendre son service de nuit. Le téléphone du dispensaire a sonné trois fois. Trois personnes sans lien apparent demandent si le vieux pont sera fermé avant l'aube. Aucune décision officielle n'a été annoncée. Et quelqu'un a fait disparaître le registre des patients à évacuer en cas de crue.

Babyface Vous commencez doucement.

Adrien Nous allons voir si vous souhaitez répondre au téléphone.

Babyface Bien sûr que je réponds.

Il ne prend pas encore le dé. Il hoche simplement la tête.

Adrien Alors une voix vous demande : « Madame, est-ce que vous savez si ma mère doit partir ? »

Je n'ai plus exactement l'impression de regarder une fiche. Et mon magnétophone enregistre toujours.

05

V. Les autres et vous

Babyface Avant que vous me fassiez abandonner mon métier, parlons d'amitié. Qu'attendez-vous réellement d'un ami ?

Adrien Qu'il me permette d'être parfois seulement Adrien. Pas un médecin à qui confier des symptômes. Pas un Primogène à qui demander une faveur. Pas le garçon qu'on interroge pour savoir si demain sera catastrophique. Une présence capable de rester sans me confier une mission.

Babyface Vous demandez beaucoup à quelqu'un qui habite depuis plus d'un siècle parmi des politiciens.

Adrien Je sais. J'apprécie aussi les amis qui osent m'arrêter lorsque je pose une question de trop. C'est un talent plus rare que vous ne le pensez.

Babyface Vous seriez donc un ami fatigant.

Adrien Par moments. J'aime les gens assez pour vouloir comprendre leur peine, et il m'arrive d'oublier que la comprendre n'est pas toujours ce qu'ils attendent de moi. Je peux proposer trois solutions quand il faudrait simplement accepter qu'une personne soit triste.

Babyface Émilie aussi peut-elle avoir des amis ?

Adrien Elle vient d'en avoir un, si vous lui en donnez un.

Babyface La voix au téléphone ?

Adrien C'est vous qui décidez si elles se connaissent.

Babyface Émilie connaît la voix. C'est une femme dont la mère vient au dispensaire depuis des années. Elle s'appelle, disons, Nora. Je lui demande où se trouve sa mère.

Adrien Dans son appartement, au rez-de-chaussée, rive basse. Nora travaille de l'autre côté du fleuve. Elle a entendu une rumeur selon laquelle la passerelle serait fermée avant deux heures.

Babyface Je lui promets qu'on ira voir sa mère.

Adrien Vous avez promis quelque chose au nom de votre personnage. Êtes-vous certaine qu'Émilie peut le tenir ?

Babyface Elle peut essayer.

Adrien Voilà une réponse nettement plus honnête. Nora vous remercie, puis raccroche. Une autre ligne s'allume.

Je note « Nora / mère / rive basse » dans mon carnet d'interview avant de comprendre mon geste. Adrien le remarque. Il ne commente pas.

Babyface Quelle trahison ne pourriez-vous pas pardonner ?

Adrien Faire de la souffrance d'une personne un instrument après avoir obtenu sa confiance. On peut trahir par peur, par faiblesse, parfois sans comprendre ce qu'on fait. Ces circonstances ne justifient pas tout, mais elles existent. Il me serait beaucoup plus difficile de pardonner à quelqu'un qui aurait volontairement utilisé une confidence pour enfermer son auteur dans la définition qu'il voulait fuir.

Babyface Vous avez étudié des patients à qui l'on faisait cela ?

Adrien J'ai connu des dossiers dans lesquels le jugement d'un médecin précédait tous les faits. Chaque parole du patient devenait alors la preuve que le diagnostic avait raison. C'est un système admirablement fermé : si le malade se tait, il confirme ; s'il proteste, il confirme davantage. On ne peut plus y apprendre quoi que ce soit, seulement y exercer un pouvoir.

Babyface Ce mécanisme existe aussi à la Cour.

Adrien Oh, certainement. Dans un salon, on l'appelle parfois réputation. À l'hôpital, on a longtemps disposé d'autres termes. Dans les deux cas, une personne finit par ne plus posséder la possibilité de se présenter autrement.

Le carnet change de place (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface Et si Émilie apprend que le registre des patients a été volé par une personne qui souhaitait les protéger ?

Adrien Elle devra peut-être apprendre pourquoi. Puis décider si la raison suffit à justifier le geste.

Babyface Vous refusez de répondre à ma place, même pour un cas d'école.

Adrien Je m'y efforce. C'est plus difficile que je ne voudrais le croire.

Babyface Vous croyez encore à l'amour ? Et à sa survie dans l'éternité ?

Adrien Oui. Mais je crois surtout que l'amour exige de refaire connaissance. Nous nous comportons trop souvent comme si une personne que nous avons aimée pendant vingt ans nous appartenait sous sa forme de la première année. L'éternité peut rendre cette paresse presque parfaite.

Babyface Vous avez aimé quelqu'un ainsi ?

Adrien J'ai aimé des gens que j'ai parfois cessé d'écouter parce que j'étais convaincu de les comprendre. Je ne m'en félicite pas. On peut connaître les habitudes d'une personne, ses douleurs, ses rêves, les mots qui la rassurent, et manquer complètement ce qu'elle est devenue.

Babyface Qu'est-ce que vous aimeriez entendre de la bouche de quelqu'un que vous aimez ?

Adrien « Tu ne savais pas. » Sans colère, si possible. Comme une porte qu'on rouvre.

Il tend la main vers la petite ville dessinée sur le papier.

Adrien La seconde ligne du dispensaire sonne. Émilie répond-elle ?

Babyface Je note d'abord le numéro de Nora. Puis je réponds.

Adrien C'est un homme de la mairie. Il vous demande de ne diffuser aucune information au sujet du pont. Des vérifications sont en cours. Il ajoute que vous êtes tenue à une certaine réserve.

Babyface Quelle autorité a-t-il sur moi ?

Adrien Pas directe. Mais il peut rendre vos journées désagréables, et celles de votre responsable aussi.

Babyface Émilie lui demande si la mairie dispose du registre d'évacuation.

Adrien examine ses notes. Il ne trouve manifestement pas la réponse qu'il avait préparée.

Adrien L'homme marque un silence. Puis il vous dit qu'il ne sait pas de quel registre vous parlez.

Babyface Il ment ?

Adrien Peut-être. Émilie ne peut pas le savoir à travers un fil téléphonique.

Babyface Je lui demande son nom et sa fonction.

Adrien Il hésite. Vous entendez un bruit de chaise. Il finit par donner le nom de son bureau, pas le sien.

Babyface Je ne le laisse pas raccrocher. Je lui explique que des patients sont peut-être en danger, que le dispensaire aura besoin d'une consigne écrite, et qu'il devra choisir entre me donner son nom et entendre le directeur de garde demain matin.

Adrien Voilà un petit affrontement d'Entregent. Si vous ratez, il raccroche sans rien dire ; si vous réussissez, vous obtiendrez un interlocuteur réel, peut-être pas une réponse. Cela vous convient ?

Babyface Parfaitement.

Il me tend un dé couleur ambre. Je le garde d'abord dans le creux de la main, comme une amulette qu'on aurait la décence de ne pas prendre au sérieux. Puis je le fais rouler. Il cogne deux fois contre le bois et s'arrête.

Babyface Sept.

Adrien Une réussite. Il finit par vous donner son nom. Vous apprenez surtout qu'il ne parle pas depuis la mairie, mais d'un local provisoire près du vieux pont.

Babyface Donc je peux le rappeler.

Adrien Oui.

Babyface Et peut-être lui demander pourquoi il est là au lieu d'être au bureau.

Adrien Vous voyez ? Une information ne vaut pas seulement pour ce qu'elle dit. Elle vaut pour les nouvelles questions qu'elle permet de poser.

Babyface Vous essayez de m'expliquer votre métier pendant une partie de dés.

Adrien Je vous réponds. Je croyais que c'était le but de notre soirée.

Je souris. Je garde le dé à côté de mon carnet au lieu de le rendre.

Babyface Parlons de votre coterie. Quelle qualité admirez-vous le plus chez les vôtres, à Montfaucon ?

Adrien Qu'ils ne voient pas tous la même chose. Orlok me demande ce que je peux produire comme pièce vérifiable. Malik me rappelle qu'une hypothèse n'est pas une preuve. Elara voudrait parfois reproduire un phénomène dont j'aimerais surtout comprendre les conséquences avant qu'il se produise à nouveau. Freesia connaît le prix des décisions qui paraissent simples dans une salle de Conseil. Claudia comprend la vitesse à laquelle une idée change de sens lorsqu'elle entre dans la société. François, lui, doit finir par décider.

Le premier lancer (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface Vous admirez le Prince ?

Adrien Il possède un talent que je n'envie pas : prendre une décision lorsque les raisons d'attendre sont encore nombreuses. Je m'interroge quelquefois sur le nombre de décisions qu'un homme prend pour éviter une peur qu'il n'ose plus nommer. Ce n'est pas un privilège réservé aux Princes.

Babyface Vous et Orlok êtes-vous rivaux ?

Adrien Nous sommes deux personnes qui s'agacent utilement. Il peut réunir trente-sept dossiers sans apercevoir le motif qui les unit. Je peux voir un motif magnifique qui se révélera faux au trente-huitième dossier. Ensemble, nous avons au moins une chance de ne pas confondre mon imagination avec son archive.

Babyface Et Malik ? Vous parlez beaucoup de lui.

Adrien Il me fait le cadeau de ne pas être impressionné. Une intuition ne le dispense pas de son travail. C'est une forme de respect rare.

Babyface Si votre existence dépendait d'un seul membre de Montfaucon, à qui la confieriez-vous ?

Adrien Malik al-Faransi.

Babyface Vous choisiriez celui qui vous contredit le plus ?

Adrien Je choisirais celui qui vérifierait mon récit avant de risquer ma vie sur sa seule élégance. Il se pourrait que je me trompe exactement au moment où j'ai le plus besoin d'aide. Dans ce cas, la loyauté la plus précieuse n'est pas celle qui me donne raison. C'est celle qui m'empêche d'entraîner les autres dans mon erreur.

Babyface Et pour quelqu'un que vous aimez, quel sacrifice accepteriez-vous ?

Adrien pose le crayon. Un long moment, il observe la feuille où j'ai écrit « Émilie ».

Adrien Renoncer à résoudre sa vie.

Babyface Vous considérez cela comme un sacrifice ?

Adrien Si vous saviez combien il peut m'être difficile de rester simplement présent. Je vois une personne souffrir, et déjà je cherche les variables : un rendez-vous manqué, une lettre, une parole qu'on pourrait retirer, une rencontre qu'il faudrait empêcher. Je voudrais tant lui épargner une peine que je risque de lui retirer le droit de la traverser elle-même.

Babyface Vous pensez à quelqu'un en particulier ?

Adrien À Sugar.

Babyface Votre infante.

Adrien Ma fille, oui. Du moins c'est ainsi que je la connais, et c'est ainsi que je l'aime. Je voudrais parfois être pour elle un père avant d'être un homme qui cherche des motifs. Elle me confie une inquiétude ; je suis déjà en train d'examiner la fréquence de ses rêves. Je ne crois pas qu'elle ait besoin, à chaque peine, d'un homme qui ouvre un dossier.

Babyface Vous l'aimez sincèrement ?

Adrien Ce serait terrible si je pouvais vous répondre autrement. La sincérité, toutefois, ne suffit pas à empêcher les maladresses. On peut aimer profondément et écouter très mal.

Babyface Vous craignez qu'elle vous échappe ?

Adrien Je crains surtout que ma manière de vouloir la protéger l'empêche d'avoir envie de revenir. Ce serait une réussite statistique navrante.

Il se penche légèrement vers moi, puis vers la carte.

Adrien Émilie a une sœur, avez-vous dit.

Babyface Oui.

Adrien Vous souhaitez enfin lui donner un nom ?

Babyface Yvonne. Elle travaille peut-être de l'autre côté du fleuve. Je ne sais pas pourquoi elles ne se parlent plus.

Adrien Une des feuilles sur la table représente les personnes présentes près du pont. Je viens d'y ajouter Yvonne.

Babyface Vous adaptez vraiment la partie à ce que je décide ?

Adrien Sinon, je me contenterais de vous raconter une histoire en vous faisant lancer des objets de temps en temps. C'est possible, mais beaucoup moins intéressant.

Babyface Yvonne pourrait connaître l'homme du téléphone.

Adrien Elle pourrait. Vous pouvez la joindre ; cela ne garantit pas qu'elle vous répondra.

Babyface Je l'appelle.

Adrien Vous connaissez encore son numéro ?

Je baisse les yeux vers ma fiche, dont la moitié est encore blanche. J'avais décidé qu'Émilie et Yvonne ne se parlaient plus. Je n'avais pas décidé qu'Émilie avait effacé son numéro.

Babyface Oui. Je l'ai gardé. On garde parfois les numéros auxquels on n'ose pas téléphoner.

Adrien ne sourit pas. Il note simplement la phrase dans la marge.

Adrien Alors elle décroche après la quatrième sonnerie.

Babyface « Yvonne ? C'est Émilie. Je sais que ce n'est pas le moment. Mais j'ai besoin de te demander quelque chose. »

J'ai parlé avec une autre voix. Pas vraiment un jeu d'actrice. Une hésitation plus basse que la mienne. Quand je relève les yeux, Adrien me regarde avec une attention nouvelle. Mon entretien vient de changer de place, sans s'être arrêté.

La quatrième sonnerie (évocation du jeu)Illustration : Joh'K
06

VI. Le pouvoir et l'éternité

J'ai laissé mon stylo d'interview sur le carnet ouvert. Le crayon d'Émilie est maintenant dans ma main. Adrien n'a pas l'air d'avoir remporté quoi que ce soit. Il relit ses notes pendant que je formule ma prochaine question. Je me surprends à attendre la suite de la scène autant que sa réponse.

Babyface Qu'est-ce que le pouvoir représente pour vous ? Une protection, une responsabilité, une liberté ou une tentation ?

Adrien Une responsabilité qui se déguise très facilement en bienveillance. C'est ce qui la rend dangereuse.

Babyface Vous pourriez développer ?

Adrien Si un homme dispose d'informations qu'une autre personne ignore, il peut naturellement souhaiter la préserver d'un danger. Il peut l'avertir, lui proposer de l'aide, lui fournir des moyens de choisir. Mais il existe une façon plus séduisante de protéger : disposer les circonstances afin qu'elle ne rencontre jamais le danger. On se raconte alors qu'on a été délicat, qu'on a évité de l'inquiéter. En réalité, on a fait de sa vie une question dont on s'est réservé la réponse.

Babyface Votre pouvoir vous permet cela ?

Adrien Mon pouvoir, mon ancien métier, mon âge, mes connaissances, les relations que ma fonction me donne. Je ne parle pas nécessairement de Disciplines. Il suffit parfois qu'un homme croit bien connaître l'avenir pour que sa voix prenne une autorité qu'il n'a pas gagnée.

Babyface Vous avez déjà utilisé cette autorité ?

Adrien Oui.

Babyface Et vous le regrettez ?

Adrien Pas toujours, ce qui devrait vous inquiéter davantage. Certaines interventions ont probablement évité des malheurs. D'autres ont peut-être empêché des joies dont je ne saurai jamais rien. Si je me contentais d'affirmer que tout fut une erreur, je me donnerais une absolution facile. Il est plus difficile d'admettre que j'ai parfois fait du bien en employant une méthode que je n'aurais pas voulu subir.

Babyface Revenons à Yvonne. Que répond-elle à Émilie ?

Adrien Elle n'utilise pas votre prénom. Elle vous demande directement ce que vous voulez.

Babyface, jouant Émilie « Le pont va fermer ? »

Adrien « Oui. Ils ont trouvé une faiblesse dans les appuis. On surveille le fleuve. Personne ne sait combien de temps il tiendra si l'eau monte encore. » Elle baisse la voix. « Ils veulent attendre avant d'avertir la rive basse. »

Babyface Pourquoi ?

Adrien Yvonne répond : « Ils ont peur que les gens se précipitent tous en même temps vers le pont. Ils disent que ce serait pire. »

Babyface C'est une vraie question, alors. Avertir peut créer le mouvement qui rend le danger plus grand.

Adrien Oui. Et si vous vous contentez de ne rien dire, les gens continueront peut-être à dormir dans les maisons les plus basses. Vous connaissez déjà les deux risques. Émilie, elle, les apprend au téléphone.

Babyface Je lui demande si elle peut m'envoyer le nom du responsable des travaux. Puis je lui demande pourquoi elle ne m'a jamais appelée.

Il relève les yeux, surpris que ma seconde demande soit venue aussi naturellement que la première.

Adrien Yvonne se tait. Le pont, le fleuve, les hommes de la mairie se retirent brusquement au second plan. Puis elle répond : « Tu sais pourquoi. »

Babyface, jouant Émilie « Je crois le savoir. C'est différent. »

Adrien garde son crayon au-dessus du papier. Je le vois hésiter sur la réaction d'Yvonne. C'est moins théâtral qu'une vision. C'est un écrivain pris à défaut par le courage de son personnage.

Adrien « Il fallait que tu me demandes cela aujourd'hui ? »

Deux voix dans une ville inventée (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface, jouant Émilie « Non. Aujourd'hui, j'ai surtout besoin que tu m'aides. Le reste, on pourra le rater demain. »

Adrien Elle laisse passer un souffle que vous entendez dans le combiné. « Je t'envoie le nom. »

Babyface Vous aviez prévu cette conversation ?

Adrien Je n'avais pas prévu cette sœur. J'avais prévu un pont qui pose problème. Pour le reste, il faut travailler avec ce que vous avez apporté.

Babyface Vous avez donc accepté que je change votre intrigue.

Adrien Ce n'est plus entièrement mon intrigue. Vous commencez à comprendre pourquoi j'aime ce jeu.

Babyface Quelle est votre plus grande ambition ?

Adrien Rendre les prophètes inutiles.

Babyface Vous commencez à vous faire beaucoup d'ennemis dans votre propre clan.

Adrien Je n'ai rien contre les perceptions inhabituelles. Je me méfie de la façon dont les puissants en font des oracles. Une société correctement attentive aurait moins besoin d'attendre qu'un homme se lève pour annoncer une catastrophe. Elle saurait entendre des indications modestes : une anomalie administrative, des personnes qui répètent un même récit, des chiffres qui changent de sens, des questions posées par des inconnus à de mauvais endroits.

Babyface Vous parlez de la Seconde Inquisition.

Adrien Entre autres. Avant que certains de ses dispositifs ne nous deviennent évidents, j'avais remarqué des fragments : des consultations de dossiers, des enquêtes mal expliquées, des recoupements anormaux, des pratiques qui avaient changé. Je n'ai pas deviné un organigramme secret ni la date d'un assaut. J'ai simplement compris que des gens commençaient à nous chercher autrement. C'était déjà assez pour demander qu'on cesse certaines habitudes.

Babyface Le Prince vous a écouté ?

Adrien Assez pour me confier des responsabilités que je n'avais pas particulièrement souhaitées. Il arrive qu'on soit récompensé pour avoir été désagréable au bon moment.

Babyface Vous n'avez pas envie de lire l'avenir pour tout Paris ?

Adrien Paris mérite mieux que de dépendre de mon état d'esprit. J'aimerais qu'on multiplie les gens capables de dire « ceci m'inquiète » sans être immédiatement sommés d'expliquer l'univers. Une alerte peut être sérieuse et incertaine. On ne devrait pas exiger qu'elle devienne une prophétie pour l'entendre.

Babyface Vous préférez être aimé, respecté ou craint ?

Adrien Contredit à temps.

Babyface Ce n'est pas dans mes trois réponses.

Adrien Vous faites des entretiens avec des immortels et vous ne laissez aucune case pour « autre » ? Voilà une faute de questionnaire assez surprenante.

Babyface Si je vous oblige à choisir ?

Adrien Respecté, à condition que ce respect ne devienne pas le silence. La crainte obtient ce que les gens pensent que vous voulez entendre. L'amour y parvient parfois aussi, par désir de vous ménager. J'ai besoin d'amis et de collègues qui puissent me dire que je me trompe. Un Conseil unanime est, pour moi, une très mauvaise nouvelle.

Babyface Vous êtes désagréable en réunion ?

Adrien Je suis un homme qui pose une question juste avant que quelqu'un referme son dossier. Cela suffit quelquefois à ternir une réputation.

Babyface Émilie, dans votre ville, aurait-elle ce courage face à la mairie ?

Adrien Vous venez de lui faire exiger le nom d'un responsable. Elle semble déjà en posséder une part.

Babyface Je veux savoir ce qu'il y a dans le registre disparu.

Adrien Vous êtes au dispensaire. La responsable de nuit vous explique qu'il contenait les noms des personnes qui ne pourraient pas sortir seules de chez elles si la rive basse était évacuée. Elle affirme l'avoir laissé dans l'armoire du service. Depuis ce soir, il a disparu.

Babyface Elle est certaine qu'il a été volé ?

Adrien Non. Elle a dit « disparu ». Ce n'est pas le même mot.

Babyface Je lui demande qui avait les clefs de l'armoire.

Adrien Elle cite trois personnes. Le personnel, le directeur et un agent d'entretien qui réparait la serrure depuis deux jours.

Babyface Je cherche l'agent d'entretien.

Adrien Vous pouvez appeler le service technique. Il est près de deux heures, le numéro général ne répondra pas nécessairement. Je vous demanderais un jet d'Attention pour retrouver le numéro de garde parmi les annotations du standard. En cas d'échec, vous pouvez toujours partir chercher quelqu'un, mais vous perdrez du temps.

Babyface Je lance.

Le dé ambre frappe le carnet. Trois. Un chiffre si petit qu'il prend presque la forme d'une accusation.

Babyface Je peux relancer ?

Adrien Pourquoi ?

Babyface Parce que je n'aime pas celui-là.

Adrien C'est une raison humaine, mais pas une règle. Le jeu devient très pauvre si le hasard n'existe que lorsqu'il nous approuve. Vous ne retrouvez pas le numéro. Le standard sonne à nouveau. Une voix demande si une ambulance peut passer le pont.

Babyface Qui appelle ?

Adrien Une aide-soignante. Elle est coincée rive basse auprès d'un homme qu'elle ne peut déplacer seule.

Babyface Je veux aller l'aider.

Adrien Vous êtes au standard. Si vous partez, quelqu'un doit vous remplacer ; sinon, les appels resteront sans réponse.

Babyface Il me faut une autre personne.

Adrien Exactement.

Babyface Et c'est à ce moment que vous annoncez un drame pour me faire regretter mon choix ?

Adrien Non. À ce moment, je vous demande qui, dans votre monde fictif, pourrait tenir le téléphone à votre place.

Je passe une main sur mon front. J'étais venue interroger le Primogène sur son rapport au pouvoir ; me voilà contrariée par un mauvais lancer et par l'organisation des remplacements dans un dispensaire imaginaire.

Babyface Je rappelle Nora. Elle travaille de l'autre côté du fleuve, mais elle connaît peut-être quelqu'un de garde au dispensaire. Et je demande au livreur de pain s'il peut passer prévenir les habitants de la rue basse, discrètement, sans annoncer de catastrophe.

Adrien Voilà deux initiatives. La seconde risque de diffuser une rumeur si vous la formulez mal.

Le chiffre qui résiste (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface Alors je ne lui parle pas de la passerelle. Je lui demande de vérifier quelles maisons ont encore de la lumière et quels voisins pourraient aider quelqu'un à sortir, au besoin. Ce sont des informations utiles même s'il n'y a pas de crue.

Adrien cesse de prendre des notes. Sa main reste un instant au-dessus du papier.

Adrien C'est une solution à laquelle je n'avais pas pensé sous cette forme.

Babyface Vraiment ?

Adrien Vraiment. Il reste à savoir si le livreur acceptera et ce que les gens comprendront. Mais vous n'êtes pas tenue de choisir entre « tout annoncer » et « ne rien dire ». Vous avez créé une action intermédiaire.

Babyface C'est votre sujet favori, non ? Les bifurcations.

Adrien Nous y reviendrons. Pour le moment, je vous dois la suite de la situation.

Babyface Vous accepteriez de risquer votre destruction définitive pour quelle cause ?

Adrien Pour empêcher qu'on traite la souffrance de personnes vulnérables comme un matériau d'expérience ou comme une monnaie politique. Je viens d'une époque dont les institutions médicales furent parfois capables de violence au nom de la guérison. J'ai suffisamment participé à leurs illusions pour ne pas vouloir les retrouver sous une autre bannière.

Babyface Vous pourriez mourir pour quelqu'un que vous n'avez jamais rencontré ?

Adrien Oui, si je connaissais assez la situation pour savoir qu'il fallait agir. Je ne dis pas cela pour que vous me trouviez héroïque. Je préférerais avoir construit un réseau dans lequel cette personne serait protégée sans que je sois obligé de mourir pour corriger une défaillance.

Babyface Voilà un sacrifice qui manque de panache.

Adrien C'est souvent le signe d'une bonne organisation.

Babyface Si vous pouviez changer une seule chose dans la société des Descendants ?

Adrien Notre croyance que l'ancienneté donne raison. Elle apporte de l'expérience, des blessures, des habitudes, parfois une lucidité remarquable. Elle ne constitue pas une dispense de vérifier ce qu'on affirme. Un Ancien peut s'être trompé pendant trois siècles avec une parfaite régularité.

Deux chemins pour la même rive (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface Vous prenez un risque politique en le disant.

Adrien Moins que si je le disais au mauvais moment. C'est toute la difficulté de mon métier. On ne gagne rien à contredire un homme assez puissant pour vous détruire si personne ne peut encore entendre la contradiction. Mais je crains davantage le jour où plus personne n'essaiera.

Babyface Vous avez été nommé Primogène en 2009. Vous vous sentez à votre place ?

Adrien Je ne sais pas si je souhaite être à ma place. Je souhaite être utile sans devenir indispensable. C'est une ambition presque contradictoire quand les autres commencent à s'habituer à vous demander ce qu'ils devraient faire.

Babyface Que voudriez-vous avoir accompli dans cent ans ?

Adrien Qu'une jeune Malkavienne puisse venir au Conseil avec une question étrange et qu'on lui demande comment elle est arrivée à cette question, plutôt que de lui réclamer immédiatement une prophétie ou de rire de son clan. Qu'on ait appris à distinguer une intuition d'une preuve et un avertissement d'un ordre. Et que je sois encore capable de l'écouter sans lui expliquer ce qu'elle a probablement voulu dire.

Babyface Vous souhaiteriez transmettre votre méthode.

Adrien Surtout le droit de la contredire. Toute méthode finit par devenir une superstition lorsqu'elle perd ce droit.

Je tire la fiche d'Émilie plus près de moi. Adrien décrit alors ce qui se déroule à Bel-Orme.

Adrien Nora accepte de chercher une remplaçante pour le standard. Elle ne promet pas de la trouver immédiatement. Le boulanger écoute votre demande, paraît soupçonneux, puis répond qu'il connaît trois personnes qui font leur tournée au même horaire. Il peut passer les voir. En revanche, quelqu'un a entendu « rive basse » et « aide à sortir ». La rumeur commence déjà à circuler.

Babyface Elle dit quoi ?

Adrien Qu'on aurait découvert une fissure sur le pont. C'est vrai. Mais certains commencent à dire que le pont a cédé. Ce n'est pas vrai. Un homme quitte son logement avec deux valises, ce qui inquiète sa voisine.

Babyface Je veux corriger la rumeur.

Adrien Comment ?

Babyface En disant ce que nous savons. Pas davantage. Le niveau du fleuve monte. On surveille le pont. Il faut vérifier les personnes qui auraient besoin d'aide si une évacuation était nécessaire. Personne n'a annoncé que le pont s'était effondré.

Adrien À qui confiez-vous cela ?

Babyface Au boulanger et à la responsable de nuit du dispensaire. Je leur demande de le dire exactement ainsi, sans ajouter de catastrophe ni promettre que tout va bien. Et je voudrais que chacun indique où les gens peuvent poser des questions.

Il tapote doucement deux fois le bord de la fiche, l'air plongé dans un calcul intérieur.

Adrien Vous avez transformé une rumeur en consigne vérifiable. Cela peut marcher. Mais vous venez aussi de placer la réputation d'Émilie sur une phrase qu'elle n'a pas reçu l'autorisation de prononcer.

Babyface Vous voulez dire que je pourrais perdre mon emploi ?

Adrien C'est possible. Il n'y aura peut-être aucun mort. Vous pourriez malgré tout perdre quelque chose qui compte. Les conséquences ne se limitent pas aux catastrophes.

Babyface Je continue.

Adrien Vous en êtes certaine ?

Babyface Oui. Et ne faites pas cette tête.

Adrien Quelle tête ?

Babyface Celle de quelqu'un qui s'attendait à ce que je vous demande quelle serait la meilleure décision.

Cette fois, il rit franchement. Un rire bref, retenu depuis trop longtemps.

Adrien Vous venez d'apprendre quelque chose sur mon métier que je n'avais pas prévu de vous enseigner. Je suis ravi et légèrement contrarié. Continuons.

07

VII. Les questions que l'on préfère éviter

Il est largement passé deux heures. Ma fiche a maintenant autant de corrections que certaines des siennes. Je me suis redressée plusieurs fois pour poser les questions dans l'ordre ; chaque fois, une nouvelle information sur Bel-Orme m'a ramenée vers la table. Adrien, lui, ne semble pas avoir cherché à accélérer cette dérive. Il a laissé ma curiosité accomplir le travail.

Babyface Quel mensonge vous racontez-vous le plus souvent ?

Adrien Que je me contente d'observer.

Babyface C'est pourtant votre fonction, n'est-ce pas ?

Adrien C'est l'une de mes fonctions. Mais choisir le moment d'un avertissement, son destinataire, ses mots, c'est déjà agir. Si je ne parle qu'au Prince, je produis une autre situation que si j'en parle à trois Bourgmestres. Si j'utilise le mot « danger », j'obtiens autre chose que si je dis « possibilité ». On peut orienter des vies sans donner un seul ordre.

Babyface Vous le faites sciemment ?

Adrien Parfois. Il m'arrive aussi de me convaincre que ma discrétion me rend neutre. C'est une fiction confortable. Les paroles déplacent des gens. Les silences également.

Babyface Vous ne pouvez donc pas ne pas intervenir.

Adrien Vous pourriez dire cela. Mais j'aimerais éviter qu'une formule si élégante devienne mon excuse générale. On peut choisir de laisser à une personne une information qui lui appartient. On peut aussi lui offrir plusieurs possibilités plutôt que lui arranger discrètement le terrain. Je n'y réussis pas toujours.

Babyface Émilie, par exemple, vient d'intervenir sans avoir le droit de parler au nom de la mairie.

Adrien Exactement. Elle a pris une responsabilité. Vous n'êtes pas certaine d'avoir sauvé qui que ce soit. Vous avez peut-être créé de l'inquiétude inutile. Vous avez aussi donné à des gens vulnérables une chance de se préparer.

Babyface Elle l'assume.

Adrien C'est ce qui rend votre décision intéressante. Vous ne cherchez pas uniquement à obtenir le meilleur chiffre à la fin de la partie. Vous acceptez que votre personnage puisse être jugée pour ce qu'elle a choisi.

Babyface De quoi avez-vous le plus honte ?

Il baisse les yeux vers la carte. Lorsqu'il répond, sa voix ne prend pas l'accent d'un homme qui présente un cas clinique.

Adrien D'avoir parfois choisi pour quelqu'un sans lui dire qu'il y avait un choix.

Babyface Pour éviter un danger ?

Adrien Oui. Une rencontre déplacée. Une information gardée quelques jours. Une décision rendue moins probable parce que je pensais qu'elle mènerait à une souffrance inutile. Je ne parle pas de grandes intrigues héroïques. Je parle aussi de petites ingérences dont personne ne pourrait faire le compte. Certaines ont probablement aidé. D'autres ont fermé des portes que je n'avais pas le droit de fermer.

Babyface Vous vous êtes excusé ?

Adrien Comment vous excuser auprès de quelqu'un qui ignore ce dont vous l'avez privé ? Faut-il lui raconter votre intervention, au risque de lui faire encore du mal ? Faut-il garder le silence et continuer de profiter de sa confiance ? Il n'existe pas de réponse universelle. C'est précisément ce qui rend cette faute si difficile à classer.

Prévenir sans ordonner (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface Vous avez parfois l'impression de manipuler ceux que vous aimez.

Adrien Oui.

Babyface Vous pensez encore à Sugar ?

Adrien À Sugar, entre autres. Aimer une personne n'annule pas son droit de se tromper. J'aurais dû comprendre cela beaucoup plus tôt. Il m'arrive encore d'oublier la leçon au moment où son bonheur me semble menacé.

Babyface Elle connaît cette peur chez vous ?

Adrien Elle connaît suffisamment mes manies pour s'en agacer. Je ne vais pas lui emprunter ce soir des confidences qui lui appartiennent. Vous la rencontrerez peut-être un jour, et elle vous racontera une autre version de son père. J'espère que vous la croirez aussi attentivement que vous m'écoutez.

Je pose mon stylo. C'est un geste minuscule, mais je me surprends à ne plus vouloir interrompre la conversation avec la question suivante. La partie nous offre quelques secondes de répit. Puis le magnétophone continue à clignoter, et je reprends mon métier.

Babyface Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvrira ?

Adrien Que j'aime parfois avoir raison.

Babyface Personne ne pourrait vous reprocher cette satisfaction.

Adrien Lorsqu'on étudie un phénomène ordinaire, peut-être. Mais imaginez que vous avertissiez une ville d'un danger et que le danger se réalise. Vous venez d'être confirmé dans votre jugement. Une partie de votre esprit s'en réjouit une seconde. Pendant cette même seconde, des gens ont peur, perdent leur maison, peut-être leur vie. Je voudrais que cette satisfaction ne survienne jamais. Elle survient encore.

Babyface Vous en avez honte.

Adrien Terriblement. Une catastrophe ne devient pas une réussite intellectuelle parce que je l'avais envisagée. Je peux l'écrire, le répéter, le prêcher aux autres. Il me reste à convaincre cette petite voix qui dit parfois, au pire moment : « Je l'avais vu. »

Babyface Vous savez pourquoi vous m'avez proposé de jouer ce soir ?

Adrien Je connais plusieurs bonnes raisons. J'ignore laquelle aurait suffi si vous aviez répondu non.

Babyface Peut-être que vous vouliez avoir raison sur ma réaction.

Adrien C'est possible. Et si j'avais construit ce jeu uniquement pour obtenir de vous une décision qui confirme mes convictions, je serais en train de commettre exactement ce que je dénonce.

Babyface Comment puis-je en être certaine ?

Adrien Vous ne le pouvez pas. Vous pouvez regarder ce que je fais lorsque vos décisions me dérangent. C'est un meilleur critère que les intentions que je revendique.

Il a raison sur un point : jusqu'ici, il m'a laissé conserver le dé après l'échec, créer Émilie, inventer Yvonne et appeler des gens qu'il n'avait pas placés sur son plan. Une défense du libre arbitre ne prouve rien par elle-même ; la place qu'on laisse à l'imprévu dit quelque chose de plus tangible.

Babyface Avez-vous déjà commis quelque chose de monstrueux en pensant agir pour le bien ?

Adrien Oui. J'ai orienté des vies en m'appuyant sur des scénarios assez convaincants pour agir, mais pas assez solides pour être expliqués à ceux qu'ils concernaient. C'est une pente douce. On commence par retenir une information pendant une journée. Puis on choisit quel ami doit rencontrer quel autre, qui recevra une lettre, qui sera invité, qui sera tenu à l'écart. On se dit que ce sont de petites corrections.

Babyface Jusqu'au jour où l'on ne voit plus les personnes derrière ces corrections.

Adrien Exactement. Et le plus inquiétant, c'est qu'une partie de ces interventions a peut-être réellement évité des souffrances. Vous ne pouvez pas facilement déclarer que la méthode échoue. Vous pouvez seulement demander : de quel droit l'ai-je employée ? Et qu'ai-je empêché d'heureux sans jamais le savoir ?

Babyface Vous pourriez prendre la fiche d'Émilie et décider qu'une ambulance arrive au moment parfait. Vous sauveriez votre ville.

Adrien Je le pourrais. Je pourrais également décréter qu'aucun de vos choix n'a d'importance, pour vous enseigner une leçon sur la fatalité. Dans les deux cas, je ne vous ferais plus jouer. Je vous utiliserais comme spectatrice d'une démonstration dont j'aurais écrit la conclusion.

Babyface Voilà qui me rassure.

Adrien Attendez. Je n'ai pas promis que les choses se passeraient bien.

Babyface Parlez-moi de Bel-Orme.

Adrien Le fleuve a encore monté. Le boulanger a trouvé deux personnes capables d'aider à prévenir les habitants les plus exposés. La responsable de nuit du dispensaire a accepté que vous quittiez le standard lorsque Nora aura trouvé quelqu'un pour vous remplacer. Mais la mairie annonce désormais la fermeture prochaine du vieux pont, sans préciser comment les personnes fragiles de la rive basse seront évacuées.

Babyface Le registre ?

Adrien Une aide-soignante vous appelle. Le registre n'a pas été volé. L'agent d'entretien l'a déplacé vers un local sec lorsqu'il a remarqué une infiltration dans l'armoire. Il pensait que la responsable le savait. Il est actuellement enfermé derrière une porte dont la clef se trouve sur son trousseau.

Babyface Il est où, l'agent ?

Adrien Au vieux pont. Il a été réquisitionné pour installer des barrières.

Babyface Donc je dois traverser la ville pour retrouver quelqu'un qui possède les clefs d'un registre, alors que la ville veut fermer son pont.

Adrien Vous n'êtes obligée à rien. Vous pouvez aussi demander à l'agent de venir, convaincre quelqu'un d'ouvrir la porte ou reconstituer la liste avec les personnes présentes. Vous commencez à connaître assez de monde pour envisager plusieurs chemins.

Babyface Je fais appeler l'agent au téléphone. Je lui demande le moyen le plus rapide de récupérer les clefs. Pendant ce temps, Nora aide au dispensaire et le boulanger continue de prévenir les maisons. Si l'agent ne peut pas se déplacer, on envoie quelqu'un chercher le trousseau.

Adrien Très bien. Vous coordonnez trois tâches. Cela augmente vos chances, mais les gens peuvent se mal comprendre. Je vous demande un dernier jet pour gérer cette urgence. Un résultat faible provoquera une perte de temps et de confiance. Un résultat favorable permettra de récupérer le registre et de préparer une évacuation. Dans aucun cas le dé ne décidera si vous êtes une bonne personne.

Je secoue lentement l'ambre dans ma main. Je voudrais un beau chiffre. J'ai une inquiétude absurde pour ces habitants que nous venons pourtant d'inventer.

Babyface Huit.

Adrien Vous obtenez une coopération difficile, mais réelle. L'agent envoie son trousseau par un collègue. Le registre est retrouvé. Les premiers noms sont répartis entre l'aide-soignante, Nora et une voisine de la rive basse. La mairie, prise de court, accepte d'envoyer deux véhicules. Le vieux pont ferme avant que les habitants y soient massés.

Babyface Tout le monde est sauvé ?

Adrien Non. Une femme âgée refuse de quitter son logement. Un homme est tombé en aidant à descendre un fauteuil. Il s'est blessé, sans que sa vie soit menacée. Plusieurs personnes ont passé une nuit épouvantable, et certains vous reprocheront d'avoir nourri une rumeur. Le dispensaire devra justifier ses initiatives. Mais les habitants les plus exposés ont eu une possibilité de partir qu'ils n'auraient peut-être pas eue sans votre intervention.

Une coopération difficile (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface Et Yvonne ?

Adrien Elle est parmi les derniers à quitter le secteur du pont. Au matin, fictivement, bien sûr, elle vient au dispensaire. Elle trouve Émilie assise devant une pile de fiches et lui apporte deux boissons chaudes.

Babyface Elles se réconcilient ?

Adrien Je n'en sais rien. Vous pouvez décider ce qu'Émilie lui répond. Je vous déconseille seulement de croire que cette nuit efface plusieurs années de silence.

Babyface, jouant Émilie « Tu aurais pu venir plus tôt. »

Adrien, jouant Yvonne « Toi aussi. »

Babyface, jouant Émilie « Je sais. »

Je laisse la scène là. Adrien ne m'en demande pas davantage. Dans la marge de la fiche, je note : « Elles n'ont pas réglé le reste. »

Babyface Si vous pouviez redevenir humain, mortel et vulnérable, accepteriez-vous ?

Adrien Je crois que oui.

Babyface Voilà une réponse inattendue de la part d'un homme si utile à la Praxis.

Adrien Il me manquerait aussitôt des années, des forces et des certitudes. La mortalité n'est pas un luxe, et je ne veux pas la romantiser. Mais il m'arrive de souhaiter pouvoir vivre une journée sans devoir examiner toutes ses conséquences possibles. Ne plus posséder les moyens d'influer sur autant d'existences. Éprouver une limite que je ne pourrais pas toujours contourner.

Babyface Vous seriez encore tenté de choisir pour les autres.

Adrien Assurément. C'est pourquoi je ne prends pas ma réponse pour une guérison. Le Sang amplifie parfois une habitude ; il ne l'a pas nécessairement créée.

Babyface Vous donneriez votre immortalité pour cesser de réfléchir ?

Adrien Non. Pour apprendre peut-être, enfin, à laisser une décision inachevée sans considérer cela comme un échec personnel. Mais je ne sais pas si j'aurais le courage de ce retour. Vous remarquerez que ma réponse commence par « je crois ». C'est tout ce que je peux vous promettre.

Elles n'ont pas réglé le reste (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Je m'aperçois que j'ai posé cette question sans quitter des yeux ma fiche de personnage. Une femme imaginaire vient de prendre des décisions que je n'aurais pas prises si j'avais disposé de toutes les informations. Elle a obtenu de l'aide, s'est trompée, provoqué quelques frayeurs, peut-être évité une catastrophe. Et j'ai envie de savoir ce qu'elle fera demain.

08

VIII. Le dernier mot

Le jeu s'est arrêté sans qu'Adrien prononce « fin de partie ». Il a posé son crayon à côté du paravent. Le dessin de Bel-Orme est devenu presque illisible sous les flèches, les noms ajoutés et les petites croix qui signalent des maisons. Émilie a laissé une trace à l'endroit où il n'y avait, quelques heures plus tôt, qu'une fiche blanche.

Je vérifie mon enregistreur. Il fonctionne toujours. Tant mieux : je serais incapable de reconstruire de mémoire l'ordre exact des questions. Adrien, qui a remarqué mon geste, soulève un sourcil.

Adrien Vous semblez surprise que votre appareil ait tenu la soirée.

Babyface Je suis surtout surprise d'avoir demandé à une standardiste imaginaire si sa sœur lui avait pardonné alors que je suis venue interviewer un Primogène.

Adrien Cela ne me paraît pas avoir été une mauvaise utilisation de votre temps.

Babyface Nous arrivons aux questions courtes. Votre plus grand bonheur ?

Adrien Qu'une personne m'annonce que j'avais tort et qu'elle en rie parce que cette erreur ne lui a rien coûté d'essentiel.

Babyface Une victoire assez particulière.

Adrien J'aime aussi peindre lorsque les couleurs cessent de devoir représenter une hypothèse. Je ne suis pas entièrement constitué de remords et de statistiques. Il m'arrive de trouver qu'un bleu est simplement beau.

La partie suspendue (évocation du jeu)Illustration : Joh'K

Babyface Vous n'avez jamais le sentiment de devoir tout interpréter ?

Adrien Si. Voilà pourquoi je peins, écoute de la musique et joue. On doit parfois consentir à ce qu'une chose ne signifie rien d'autre qu'elle-même. Ce n'est pas une défaite intellectuelle. C'est une forme de repos.

Babyface Votre plus grand regret ?

Adrien Une question de trop posée à quelqu'un qui voulait seulement être consolé.

Babyface Vous ne pensez pas à une grande faute politique ?

Adrien Elles ont souvent des dates, des circonstances, des archives. On peut les étudier, au moins. L'autre sorte de faute ne laisse parfois qu'un regard qui se ferme. On réalise qu'on a réussi à comprendre la douleur d'une personne en lui retirant le plaisir de vous l'avoir confiée.

Babyface Vous vous souvenez de ce regard ?

Adrien Très bien. Je ne vous dirai pas à qui il appartenait.

Babyface Votre héros ou votre héroïne ?

Adrien Apolline de Vaugirard.

Babyface Vous en parlez avec beaucoup de retenue.

Adrien Je refuse de la transformer en sainte. Elle m'a transmis une discipline et un rapport au doute ; elle ne m'a pas épargné les difficultés de ma condition. J'admire surtout qu'elle m'ait appris à demander, après une vision : « Qu'as-tu fait parce que tu l'avais vue ? » C'est une question qui n'apporte aucune consolation. Elle est donc généralement utile.

Babyface Elle serait fière de vous ?

Adrien Elle me demanderait sans doute un exemple précis. Puis un second qui contredise le premier. J'aimerais beaucoup l'entendre faire cela une fois encore.

Babyface Votre pire ennemi ?

Adrien La fatalité.

Babyface Pas la Seconde Inquisition ?

Adrien Vous m'avez demandé le pire, pas le plus immédiatement dangereux. Un chasseur peut être identifié, parfois combattu, parfois évité. La fatalité est plus commode. Elle vous murmure, après la catastrophe, qu'il n'existait aucune autre voie. On cesse alors de chercher qui avait fermé les portes, qui n'avait pas été écouté, quelle décision paraissait impossible avant d'être tentée.

Babyface Vous pensez à Émilie ?

Adrien Je pense à toutes les Émilie qu'un récit ordinaire oublie de préparer. Les gens qu'on ne place pas sur la première feuille parce qu'ils ne semblent pas assez importants. Dans notre partie, vous avez donné à l'une d'elles un nom, une sœur et la possibilité d'agir. Je pourrais vous flatter en prétendant que vous avez découvert la solution secrète du scénario. La vérité est moins commode : je n'avais pas écrit cette solution.

Babyface Cela vous contrarie ?

Adrien Une petite partie de moi, oui. L'autre vous en remercie beaucoup.

Babyface Quelle serait votre mort idéale ?

Adrien Sans dernier présage.

Babyface Vraiment ? Vous pourriez pourtant laisser à votre clan un ultime avertissement.

Adrien Je préférerais laisser des archives compréhensibles, des méthodes contestables et quelques personnes capables de continuer sans moi. J'aimerais mourir sans que ma dernière parole devienne une énigme étudiée pendant cent ans. Si quelqu'un ferme les dossiers qui doivent être fermés, laisse accessibles ceux qui peuvent servir et retourne ensuite vivre sa propre vie, ce sera bien assez.

Babyface Votre mort idéale ressemble à une procédure d'archivage.

Adrien J'en suis parfaitement conscient. Il faudra que j'améliore cela avant la prochaine fois.

Babyface Quelle phrase aimeriez-vous laisser derrière vous si demain était votre dernière nuit ?

Adrien « Ce n'était qu'une possibilité. »

Babyface Cela ressemble à une excuse.

Adrien Ce serait une excuse si je l'utilisais pour nier les conséquences de mes actes. J'y vois plutôt une invitation adressée aux vivants : ne faites pas de mes erreurs un destin auquel il faudrait vous soumettre. Vous pouvez choisir autrement que moi. Je souhaite seulement que vous sachiez pourquoi je me suis trompé.

Il range un premier dé dans sa boîte, puis s'arrête avant de prendre le second. Le dé ambre est toujours près de ma main.

Adrien Vous pouvez le garder jusqu'à la fin.

Babyface Je dois encore vous poser une question.

Adrien Je le sais.

09

La question qu'il ne voulait pas entendre

Babyface Vous venez de passer un certain temps à me parler de vous. Maintenant, dites-moi… Quelle question espériez-vous secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ?

Adrien ne répond pas immédiatement. Il regarde la feuille de Bel-Orme, la fiche d'Émilie, les noms griffonnés dans les marges. Puis il soulève délicatement le crayon posé sur ma feuille et le déplace, comme pour dégager la ligne où j'ai écrit « Yvonne ». Il ne modifie rien. Cette retenue, après tant de paroles consacrées à l'art de ne pas décider à la place des autres, me frappe davantage qu'un grand aveu.

Adrien « Combien de vies avez-vous arrangées sans demander la permission à ceux qui les vivaient ? »

Babyface C'est donc la question que vous redoutiez.

Adrien Oui. Parce que je pourrais vous montrer des catastrophes évitées, des hypothèses raisonnables, des rencontres dont je me suis félicité d'avoir changé le cours. Je pourrais produire des arguments convaincants. Vous pourriez même conclure que j'ai sauvé des vies. Peut-être auriez-vous raison. Mais aucun de ces arguments ne répondrait à ceux dont j'ai déplacé la vie sans leur demander s'ils acceptaient ce déplacement.

Babyface Vous pensez qu'ils auraient parfois choisi le danger ?

Adrien Certainement. Les gens ne choisissent pas toujours l'option qui leur laisse le plus grand nombre d'années à vivre. Ils choisissent parfois une fidélité, un amour, une promesse, une idée qu'ils jugent plus importante que leur sécurité. Cela m'effraie. Il m'arrive encore de leur faire payer ma peur sous prétexte de les protéger.

Babyface Vous avez préparé ce jeu pour me conduire à cette réponse ?

Adrien J'avais préparé une ville, une montée des eaux, trois personnages et plusieurs réponses possibles. Vous avez choisi une standardiste que je n'avais pas prévue. Vous lui avez donné une sœur. Vous avez voulu parler aux gens avant que la mairie les autorise à s'inquiéter. Vous avez perdu du temps sur un mauvais dé, puis trouvé une manière de coordonner des personnes plutôt que de les traiter comme des pièces sur une carte. J'avais espéré que le jeu nous aiderait à parler de mes méthodes. Je n'avais pas prévu que vous me montreriez aussi leurs limites.

Babyface Et si j'avais refusé de jouer ?

Adrien Nous aurions fait une interview. Vous auriez posé vos questions. J'aurais répondu plus ou moins bien. Il m'aurait fallu accepter ce choix, lui aussi. Vous savez, je ne souhaite pas que chaque rencontre confirme une leçon dont j'aurais déjà écrit la morale.

Babyface Pourtant vous nous avez conduits jusque-là.

Adrien Je vous ai ouvert une possibilité. C'est déjà une intervention, et je dois en répondre. La différence tient à ce que vous pouviez la refuser, la modifier et sortir de son cadre. Vous l'avez fait. Il serait hypocrite de ma part de vous féliciter pour votre liberté en prétendant ensuite que j'en connaissais l'usage.

Babyface Si vous pouviez parler à toutes les personnes dont vous avez arrangé la vie, que leur diriez-vous ?

Il ferme les yeux quelques instants. Quand il les rouvre, il ne semble pas plus vieux. Seulement moins pressé de trouver la bonne formule.

Adrien Je leur demanderais ce que je leur ai pris. Puis j'essaierais de ne pas discuter leur réponse.

La table reste silencieuse. J'aurais voulu lui demander combien de vies, quelles nuits, quels visages. Je ne le fais pas. Ce silence-là, au moins, n'est pas une manœuvre.

J'arrête l'enregistreur.

Adrien range le paravent. Il laisse ma fiche sur la table.

« Émilie pourra revenir une autre nuit, si vous le souhaitez », dit-il.

Je demande ce qu'il adviendra de Bel-Orme en mon absence.

« Cela dépendra un peu de ce que vous voudrez en faire. Et de choses auxquelles nous n'avons pas encore pensé. »

Je garde le dé ambre. Il ne m'en fait pas cadeau ; je le lui emprunte jusqu'à la prochaine partie. Je crois que cette nuance lui importe. Elle m'importe aussi, désormais.

Ce que l'on a pris (évocation du jeu)Illustration : Joh'K
10

Le regard de Babyface

Il y a une photographie que j'aurais aimé prendre de cette nuit-là. Elle ne montre ni les yeux d'un Primogène, ni une vision, ni la main d'un ancien vampire refermée sur un objet ésotérique. Elle montre simplement une table de jeu après une partie : une petite ville inventée sur une feuille, deux crayons fatigués, des dés dispersés et une fiche qui n'existait pas au commencement de la soirée.

Ce n'est pas une image particulièrement prestigieuse. Elle expliquerait pourtant mieux Adrien Moreau que tous les portraits officiels sur lesquels les puissants de Paris prennent soin de laisser voir leur pouvoir.

J'étais venue rencontrer un Malkavien. Il faut être honnête sur les attentes attachées à ce mot. Nous avons beau protester contre les caricatures de notre société, nous leur préparons encore des sièges dans nos conversations. Le Ventrue sera dominateur, le Toréador théâtral, le Nosferatu dépositaire d'un secret, le Malkavien porteur d'un pressentiment que les autres pourront ignorer à leurs risques et périls. Ces raccourcis nous font gagner quelques minutes dans les salons. Ils nous coûtent parfois des siècles de compréhension.

Je m'attendais à trouver chez Adrien une étrangeté reconnaissable. Une phrase à double fond. Un regard posé sur un endroit où je ne voyais rien. Peut-être une annonce dont il me faudrait interpréter le sens après coup. Je suis repartie avec un dé à dix faces, le numéro d'une sœur imaginaire et une difficulté assez réelle à terminer mon article.

La ville après la partieIllustration : Joh'K

Adrien n'a pas prétendu que la folie était un don. Il n'a pas parlé de son clan comme d'une confrérie de saints douloureusement incompris. Il a raconté son métier de médecin avec une précision qui ne cherche pas l'innocence. Je crois que c'est le premier trait qui m'a retenue : sa capacité de regarder le passé sans effacer l'homme qu'il était. Il a écouté des patients dans une époque où l'on parlait souvent à leur place. Il a également appartenu à cette époque. Les deux propositions sont vraies. Il ne réclame pas qu'on choisisse la plus flatteuse.

La prudence avec laquelle il distingue une expérience et son interprétation serait facile à louer si elle n'avait pas, pour lui, un coût. Certains détails du monde lui apparaissent dans des rapprochements qu'il ne peut ni entièrement rejeter ni prouver immédiatement. Cela ne ressemble pas aux belles prophéties des récits de Cour. Cela ressemble davantage à une obligation de vérifier, de douter et parfois de vivre assez longtemps avec une question pour qu'elle devienne insupportable.

J'ai remarqué ce qu'il faisait pendant mes silences. Il regardait ses notes, bien sûr, mais pas toujours. Il surveillait aussi son envie de combler le silence à ma place. Je n'avais jamais pensé qu'un homme aussi habitué à interpréter les autres pût déployer autant d'efforts pour s'en empêcher. Quand j'ai inventé Émilie, il a marqué une véritable hésitation. Il ne connaissait pas cette femme. Il n'avait pas prévu sa sœur. Il n'avait aucune réponse secrète à me dévoiler au bon moment. J'ai vu le jeu cesser d'être une démonstration et devenir une rencontre.

Je dois l'avouer : j'ai pris beaucoup de plaisir à jouer.

Au début, j'avais légèrement honte de m'intéresser à une poignée de dés alors que j'étais venue recueillir les confidences d'un membre du Conseil. Puis j'ai compris que cette honte relevait d'une idée bien triste de mon métier. J'aurais accepté de visiter l'atelier d'une artiste, d'écouter un musicien répéter une œuvre ou de regarder une collection privée pour comprendre l'homme qui la possédait. Pourquoi faudrait-il qu'une table de jeu soit moins sérieuse qu'un atelier ? Elle possède ses outils, ses coutumes, ses heures de travail, ses éclats de rire et ses disputes sur des détails dont on découvre soudain qu'ils sont essentiels.

Adrien aime jouer. Cette vérité est plus simple et plus importante que toutes les explications qu'on pourrait lui ajouter. Il ne joue pas seulement pour observer des comportements. Il aime raconter, improviser, offrir à un autre le plaisir de surprendre son récit. Quand j'ai proposé d'interroger le livreur de pain au lieu d'obéir à son dispositif de départ, j'ai vu sur son visage une contrariété parfaitement authentique. Quelques instants plus tard, il était heureux. Le scénariste avait perdu la maîtrise d'une partie de son monde ; le joueur y avait gagné quelque chose.

Bel-Orme n'est pas une ville réelle. Elle n'a pas été construite au-dessus d'une ancienne vérité de Paris ; elle n'est pas un avertissement envoyé de quelque profondeur invisible. Si je dois insister sur ce point, c'est que notre société a pris la fâcheuse habitude de prêter aux Malkaviens un accès automatique à ce qui se cache derrière les murs. Adrien lui-même a pris soin de préciser que nos dés n'interrogeaient aucun avenir. Ils compliquaient les choses. Ils obligeaient à décider.

La ville fictive n'avait pourtant rien de gratuit. Une crue, une mairie inquiète, des voisins qui ne savent pas s'ils doivent sortir, un registre déplacé sans malveillance et dont l'absence devient dangereuse. Ce n'était pas un procès de notre pouvoir vampirique déguisé en fable. C'était une situation suffisamment ordinaire pour que ses difficultés nous obligent à la prendre au sérieux. La plupart des désastres humains ne commencent pas avec une grande déclaration. Ils commencent avec des personnes qui ne disposent pas des mêmes informations.

J'ai choisi Émilie parce qu'elle ne figurait pas parmi les personnages qu'Adrien avait préparés. Je trouvais cela spirituel. J'ai découvert ensuite que cette femme me plaisait. Elle ne commandait personne. Elle ne possédait ni l'autorité du maire, ni la science d'un médecin, ni les dossiers d'un responsable des archives. Elle connaissait les gens. Elle savait que le téléphone du dispensaire sonnait parfois pour des raisons qu'aucune fiche ne pouvait résumer. Et lorsqu'il a fallu décider, ce sont ses relations, ses habitudes, sa mémoire des personnes qui ont rendu d'autres issues possibles.

Je pourrais en tirer une jolie leçon sur les pouvoirs invisibles des gens modestes. Adrien me ferait probablement remarquer que je transforme une vie imaginaire en argument, ce qui est déjà une manière de la réduire. Je préfère donc laisser Émilie exister quelques instants encore sans exiger qu'elle démontre une thèse.

Elle a téléphoné à sa sœur.

Je ne sais pas pourquoi j'ai inventé leur brouille. Il me semble aujourd'hui que je voulais donner à Émilie quelque chose qu'elle ne pouvait pas résoudre par compétence professionnelle. Une blessure qui n'attendait ni consigne officielle ni succès au dé. Quand Yvonne est enfin venue avec ses deux boissons chaudes, Adrien aurait pu nous offrir une réconciliation parfaite. Nous étions dans une fiction, après tout. Il a refusé cette facilité, et je crois que j'en ai été reconnaissante. On peut sauver une rue sans réparer vingt ans d'orgueil entre deux sœurs.

La chose la plus troublante n'était cependant pas dans la ville de papier. Elle se trouvait de l'autre côté de la table, chez un homme qui sait beaucoup de choses, qui en soupçonne davantage et qui en ignore une quantité suffisante pour en souffrir. Adrien traite le choix comme une chose sacrée et nécessaire. Pourtant il possède les moyens, l'expérience et parfois la conviction de modifier les circonstances dans lesquelles les autres choisissent. C'est une tentation redoutable, parce qu'elle peut produire de bons résultats.

Nous savons reconnaître le tyran qui ordonne. Nous savons nous méfier du Prince qui punit ou de l'Ancien qui exige. Il est moins facile de distinguer la violence discrète de quelqu'un qui nous épargne une rencontre, empêche une mauvaise nouvelle d'arriver, organise notre vie pour nous éviter un malheur qu'il pressent. À première vue, ce quelqu'un paraît attentif. Il peut même l'être sincèrement. Mais l'attention devient une forme de confiscation lorsqu'elle cesse de demander la permission.

Adrien ne m'a pas fourni le nombre de vies dont il avait infléchi le cours. Il ne m'a donné ni dossier ni confession spectaculaire. Ce serait une erreur de prendre cette retenue pour une preuve de vertu, tout comme ce serait trop simple d'y voir la manœuvre d'un manipulateur raffiné. Je l'ai vu hésiter. J'ai entendu la honte dans la formulation de sa dernière réponse. Je crois qu'il sait exactement pourquoi son meilleur argument, « j'ai peut-être évité des morts », ne suffit pas à lui donner raison sur tout.

Il y a chez lui une autre peine, moins aisément exposable. Elle porte le nom d'Apolline de Vaugirard. Il ne sait pas ce qu'elle est devenue. On peut juger étrange qu'un homme qui cherche des liens entre les événements se résigne à ne pas transformer cette absence en conclusion. Je trouve, pour ma part, qu'il est peut-être plus courageux d'admettre une ignorance qui vous blesse que de vous construire une histoire pour ne plus la sentir.

Et il y a Sugar. Il a prononcé son nom sans précaution politique, avec la gravité ordinaire d'un père qui se sait parfois maladroit. J'aurais pu le pousser à détailler son affection, à définir ses craintes, à rapporter des épisodes qui n'appartiennent pas à cet entretien. Je n'en ai pas eu envie. Je me suis contentée d'écouter un homme reconnaître qu'il ne savait pas toujours consoler sa fille sans l'étudier. Peut-être parce que, pendant notre partie, j'avais moi aussi voulu résoudre les autres avant de leur demander ce qu'ils désiraient.

Il faudra dire quelques mots du pouvoir. À Paris, on imagine qu'un Primogène se reconnaît au nombre de portes qui s'ouvrent devant lui. Adrien préfère parfois passer pour un employé, un serveur, une présence de second plan. Il ne faut pas confondre cette discrétion avec de la faiblesse. Elle peut lui permettre d'entendre ce que les puissants n'entendront jamais, et d'exercer une influence qui se montre rarement à visage découvert. J'ignore s'il saura toujours résister à l'ivresse d'être celui qui a remarqué le premier. Je crois qu'il l'ignore également.

Je ne suis pas sortie de cette nuit persuadée qu'Adrien Moreau était un sage. Il a même consacré une partie admirable de notre conversation à m'expliquer les moyens dont il dispose pour ne pas l'être. Mais j'ai rencontré un homme qui conserve, à côté de ses dossiers et de ses responsabilités, des crayons, des jeux, des tableaux et des amis capables de lui dire non. Ce n'est pas une protection suffisante contre toutes les fautes. C'est peut-être une manière de ne jamais cesser de les reconnaître.

Au matin, j'ai retrouvé dans la poche de ma veste le dé ambre qu'il m'avait prêté. Je l'ai posé sur mon bureau, à côté de mon enregistreur. J'ai résisté à l'envie de le lancer pour savoir par où commencer cet article.

Ce n'est pas le dé qui décide.

J'ai pris mon crayon. Puis j'ai écrit le nom d'Adrien Moreau.

Babyface

Le dé ne décide pasIllustration : Joh'K