LES CONFESSIONS DE MINUIT

Claudia de Lyon, le prix du regard

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Claudia de LyonIllustration : Joh'K

Il y a des gens que l'on remarque en entrant dans une pièce. Il y en a d'autres qui choisissent, avant même votre arrivée, la personne que vous remarquerez.

Claudia de Lyon appartient à la seconde catégorie.

Primogène Toréador de Paris, elle occupe depuis des décennies une place que certains prennent encore pour une charge mondaine. Ce serait une erreur assez coûteuse. Dans les salons, les théâtres, les galeries, les loges et les coulisses de la Cour, son nom circule avec cette discrétion particulière des autorités qui n'ont plus besoin de rappeler leur existence. Un mot d'elle peut rendre un artiste incontournable. Un silence peut faire comprendre à cent invités qu'ils ont cessé de devoir s'intéresser à lui.

Elle ne collectionne pas seulement les œuvres. Elle connaît les gens qui les regardent.

Pour notre rencontre, elle a accepté de me recevoir à proximité du Palais Garnier. Je connais assez bien sa maison pour savoir que cette invitation n'a rien d'un hasard. Le salon possède des proportions qui rendent toute voix distincte, sans jamais paraître vide. Une œuvre abstraite, quelques objets choisis sans ostentation, un bouquet dont je n'essaierai pas de deviner le prix. Les sièges se font face. Ni trône ni estrade.

Je suis venue interviewer la Primogène. Elle, manifestement, a prévu de recevoir Camille de Pompadour.

Nous nous connaissons. Je fais partie de sa maison et de sa descendance. Cette proximité m'autorise une liberté de ton que je n'aurais pas avec d'autres membres du Primogénat. Elle ne me donne aucune garantie d'obtenir ce qu'elle n'a pas décidé de dire.

Claudia entre sans annonce. Sa présence n'est pas glaciale, contrairement à une légende tenace. Elle a cette élégance désinvolte des personnes qui savent parfaitement l'effet qu'elles produisent et n'éprouvent aucun besoin d'en vérifier le résultat.

Elle considère mon petit enregistreur, puis moi.

« Un entretien, ma fille ? Avec toi ? J'espère au moins que tu m'as réservé tes questions les plus indiscrètes. »

J'appuie sur la touche rouge.

Le salon après minuitIllustration : Joh'K
01

I. La femme derrière le nom

Babyface Merci de me recevoir, Claudia. J'ai hésité à commencer par « Madame la Primogène ».

Claudia Tu aurais perdu du temps. Garde la cérémonie pour ceux qui ont besoin qu'on les rassure sur leur importance.

Babyface Vous venez pourtant de m'installer dans un salon où même les silences paraissent choisis.

Claudia Évidemment. La cérémonie et le soin ne sont pas la même chose. On peut recevoir dignement sans obliger les gens à s'incliner devant chaque fauteuil.

Babyface Comment souhaitez-vous qu'on vous appelle ?

Claudia Claudia de Lyon. C'est devenu une habitude que je trouve agréable.

Babyface Ce n'est pas votre nom de naissance.

Claudia Non. Je suis née Claudine Jeanine Béatrice Poncet. Un nom de famille, des prénoms, des parents, des ateliers, un autre monde. Mon sire m'appelait Claudia, Claudia de Lyon. Pas comme une particule, entends-moi bien. Comme une provenance. La ville était attachée à moi avant que je sache ce que cela signifierait.

Babyface Vous avez conservé le nom qu'il vous donnait.

Claudia J'en ai fait le mien. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

Babyface Cela ne vous gêne pas de porter encore le choix d'un homme ?

Elle tourne la tête vers moi avec un amusement qui n'a rien de feint.

Claudia Première vraie question, enfin. Non, parce que je ne lui ai pas laissé le dernier mot. Un nom peut être offert, imposé, transmis. Il devient le vôtre lorsque vous décidez de ce qu'il signifie.

Babyface Et le nom de Claudine Poncet ?

Claudia Il n'est pas honteux. Il appartient à la femme que j'étais. Je n'ai pas besoin de l'effacer pour avancer.

Babyface Trois mots pour vous décrire ?

Claudia Élégante. Cultivée. Désinvolte.

Babyface Je pensais que vous choisiriez « influente ».

Claudia C'est la façon dont les autres parlent de moi. Tu m'as demandé de me décrire, pas de rédiger une notice du Primogénat.

Babyface Qu'appréciez-vous le plus chez quelqu'un ?

Claudia L'originalité. Sans l'outrance et sans la vulgarité, si possible.

Le nom choisiIllustration : Joh'K

Babyface Une Toréador qui n'aime pas l'outrance ?

Claudia Il ne faut pas confondre audace et bruit. L'originalité n'a pas besoin de casser toutes les vitres pour qu'on remarque qu'elle existe. Parfois, déplacer une chaise suffit à transformer une scène.

Babyface Et vous savez toujours quelle chaise déplacer ?

Claudia Pas toujours. Mais je remarque assez tôt celles qui sont mal placées.

Babyface Vous dites que votre plus grand talent consiste à être au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes. Cela ressemble beaucoup à de la chance.

Claudia La chance fait merveille lorsqu'on a préparé le terrain pour qu'elle puisse nous trouver. Certains assistent à une première et voient une jolie chanteuse. D'autres voient une voix que Paris réclamera bientôt. La différence tient rarement à la qualité de leurs jumelles.

Babyface Vous reconnaissez le talent avant les autres ?

Claudia Quelquefois. Je reconnais surtout les conditions qui lui permettront d'être entendu. Une œuvre magnifique, sans public, demeure une œuvre magnifique. Mais elle peut mourir d'invisibilité.

Déplacer la scèneIllustration : Joh'K

Babyface Vous avez l'air de considérer le regard comme une ressource.

Claudia C'en est une. La plus rare, peut-être. L'argent se déplace. Les propriétés changent de mains. Mais obtenir que des gens regardent volontairement au même endroit, au même instant, cela demande un art particulier.

Babyface Quel défaut pardonnez-vous aux autres mais pas à vous-même ?

Claudia La dépendance. Je déteste dépendre de quelqu'un. Surtout d'un homme.

Babyface Pourtant, vous dites volontiers que votre sire vous a beaucoup appris. Vous travaillez auprès d'un Prince. Vous dirigez une maison dont les membres dépendent parfois de vous.

Claudia Tu confonds encore la relation et la soumission. On peut aimer quelqu'un, admirer ce qu'il nous a enseigné, collaborer avec lui, sans lui remettre les clefs de son existence. La dépendance commence lorsqu'on ne sait plus qui décide.

Babyface Vous êtes toujours certaine de savoir ?

Claudia Non. C'est précisément pourquoi je déteste cette sensation.

Babyface On vous trouve parfois froide. On vous décrit comme une belle présence vide, un animal de compagnie de Son Altesse.

Elle ne me laisse pas finir.

Claudia Délicieux. Je connais la formule. Elle revient régulièrement, avec des variations plus ou moins inspirées. Ceux qui l'emploient se consolent à l'idée qu'une femme bien habillée, qui sourit au Prince, ne peut rien décider d'important.

Ce que Paris regardeIllustration : Joh'K

Babyface Vous ne cherchez jamais à les détromper ?

Claudia Pourquoi priver quelqu'un d'une erreur dont il est si amoureux ? Le moment venu, elle lui coûtera bien davantage qu'une correction de ma part.

Babyface Vous êtes donc moins désinvolte que vous en avez l'air.

Claudia Ma fille, la désinvolture n'est pas l'absence d'attention. C'est le luxe de ne pas montrer chaque calcul.

02

II. Les fils de Lyon

Elle a effleuré l'étoffe d'un accoudoir pendant notre dernière réponse. Je me demande si elle en connaît la provenance, le fabricant, les gestes nécessaires pour obtenir cette texture. Il me vient l'idée qu'elle les connaît probablement tous.

Babyface Parlons de Lyon. Quel est le plus beau souvenir de votre vie mortelle ?

Claudia La soie.

Babyface Une matière plutôt qu'une personne ?

Claudia Une matière qui contient beaucoup de personnes. Mes parents en faisaient commerce. J'étais fascinée par les étoffes, par les mains qui les avaient produites, par leurs voyages. Tu vois une pièce de tissu posée sur une table. Moi, je voyais les routes, les marchands, les ateliers, les métiers, les couleurs, les fortunes engagées. Tout cela pour qu'une femme entre un soir dans un salon et que les conversations s'interrompent.

Babyface Vous me décrivez déjà votre métier de Primogène.

Claudia Mon métier ? Je n'ai pas de métier, Camille. J'ai une curiosité persistante et un fort mauvais penchant pour les gens qui ont quelque chose à montrer.

Babyface Vous saviez que la soie représentait également le travail de ceux qu'on ne voyait pas ?

Claudia Bien sûr. Lyon n'avait pas besoin d'un cours de morale pour montrer sa misère. Le luxe des salons existait parce que d'autres vivaient dans le bruit des métiers, la fatigue et l'incertitude du lendemain. Je savais déjà que la beauté a un prix. La question est toujours de savoir qui le paie.

Les fils de la mémoireIllustration : Joh'K

Babyface Vous avez souvent évoqué les Canuts.

Claudia Parce qu'il est impossible de comprendre cette ville en se contentant de regarder les vitrines.

Babyface Si vous deviez revivre une journée de ces années-là ?

Claudia Je choisirais l'une de ces réunions où l'on parlait des ateliers et de ce qui se préparait. J'y ai compris quelque chose de fondamental. Une société ne tient pas simplement parce que certains possèdent le pouvoir. Elle tient parce qu'une majorité accepte encore la place qu'on lui a assignée.

Babyface Et lorsque cette majorité cesse de l'accepter ?

Claudia Le décor tombe. Parfois lentement, parfois avec une brutalité extraordinaire. Les gens qui gouvernent sont presque toujours surpris de découvrir que les autres pouvaient refuser de continuer la représentation.

Babyface Étiez-vous de leur côté ?

Claudia Il serait malhonnête de me déguiser aujourd'hui en héroïne populaire. Je venais d'une famille qui profitait elle aussi de ce commerce. Mais j'écoutais. J'essayais de comprendre pourquoi un ordre que tant de gens considéraient comme naturel ne l'était plus pour ceux qui devaient le supporter.

Babyface Vous avez ensuite transposé cette leçon à la Cour ?

Claudia Les Cours ont leurs ateliers et leurs vitrines. Seulement, chez nous, on appelle quelquefois les ateliers « Domaines » et les vitrines « Élysiums ».

Derrière les vitrinesIllustration : Joh'K

Babyface Votre souvenir de la soie est-il devenu un souvenir de pouvoir ?

Claudia Il est devenu un souvenir de beauté et de travail. Il faut être bien présomptueux pour croire que ces deux choses s'opposent.

Babyface Et les plaisirs plus simples ? Une chose de votre ancienne vie vous manque-t-elle ?

Claudia Les quenelles de brochet.

Elle sourit enfin avec une spontanéité de gamine surprise dans une cuisine.

Babyface Je m'attendais à une réponse plus théâtrale.

Claudia Plus lyonnais que les quenelles, ce serait difficile. J'ai toujours eu un faible pour les bonnes tables. Et j'ai la chance, assez miraculeuse pour une Descendante, de pouvoir encore apprécier le goût des plats humains sans les trouver réduits à de la cendre.

Babyface Vous le pouvez vraiment ?

Claudia Je te garantis que ce n'est pas une coquetterie. Et remercie avec moi Arikel que nos corps ne puissent plus grossir. Avec les sens de notre clan, je serais devenue une boule depuis longtemps.

Son rire emplit la pièce, bref et sonore. Je comprends pourquoi les récits qui la décrivent incapable d'émotion l'amusent autant.

Babyface Vous avez donc conservé des plaisirs qu'une partie de nos semblables a perdus.

Claudia Une part, oui. Cela ne signifie pas que je sois restée humaine. Il ne faut pas confondre une exception heureuse et le retour d'une existence.

Une table lyonnaiseIllustration : Joh'K

Babyface Si je vous demandais la personne que vous souhaiteriez revoir quelques minutes ?

Claudia Caroline Miolan-Carvalho.

Babyface La cantatrice ?

Claudia Son interprétation de Marguerite dans Faust m'a tellement séduite que j'en éprouve encore des frissons.

Elle mord très légèrement sa lèvre inférieure. Un instant, un croc paraît. Son expression change, pas longtemps. Elle reprend aussitôt sa respiration inutile, comme un geste de discipline.

Babyface Vous vous souvenez de la voix ou de la personne ?

Claudia Les deux. Mais surtout de cet instant où l'on cesse de suivre une interprète parce qu'on connaît son nom, et où l'on comprend qu'on ne l'oubliera plus. La salle n'était plus seulement remplie de spectateurs. Quelque chose leur arrivait, en commun.

Babyface Vous vouliez la rencontrer ?

Claudia Bien sûr. Mais certaines rencontres donnent moins que les instants où l'on regarde quelqu'un accomplir exactement ce pour quoi il semble avoir été fait.

Babyface Vous dites souvent « ma fille ». Si vous aviez pu parler à la jeune Claudine, avant l'Étreinte, que lui auriez-vous dit ?

Claudia ne sourit plus.

Claudia Ce n'est pas ta faute, ma fille. N'aie jamais honte de ce que tu es.

Babyface De quoi parlez-vous en disant cela ?

Claudia De ce qu'une jeune femme peut avoir appris à considérer comme une faute alors qu'il ne s'agissait que de sa manière d'exister.

Une voix inoubliableIllustration : Joh'K

Babyface Est-ce une confidence ?

Claudia C'est une phrase que j'aurais aimé entendre plus tôt. Tu n'as pas besoin de savoir dans quelles circonstances pour comprendre qu'elle est sincère.

Elle a prononcé cela sans dureté. Simplement, la porte s'est refermée.

03

III. Le vacarme du Sang

Babyface Que s'est-il passé lorsque vous avez compris ce que vous étiez devenue ?

Je vois ses doigts s'immobiliser sur le tissu.

Claudia Le bruit.

Babyface Le bruit ?

Claudia La ville entière semblait me parler en même temps. Les pas, les rires, les cris, les larmes, les soupirs, les fenêtres qu'on ouvrait, celles qu'on fermait, les corps tout près et ceux que je ne pouvais pas voir. Tout arrivait ensemble, trop vite, trop fort. C'était insupportable.

Babyface Une forme d'hypersensibilité ?

Claudia Ce mot ne suffit pas. Imagine une représentation où tous les acteurs se mettent soudain à parler leur texte en même temps, tandis que l'orchestre joue à pleine force et que le public crie dans toutes les loges. Imagine ensuite qu'aucun son ne vienne réellement de la salle, mais de toi.

Babyface Vous aviez mal ?

Claudia Terriblement. Et puis il y a eu le Sang. Je me souviens de sa couleur devant mes yeux, comme un rideau qu'on tire pour refermer une scène. Après, la puissance. La fureur. Je n'avais plus l'impression de subir le monde. Je pouvais le déchirer.

Babyface C'est ce que vous avez fait ?

Claudia J'ai perdu le contrôle.

Babyface Lors de votre première chasse ?

Claudia Je ne me souviens pas de cette chasse comme d'une scène ordonnée. Elle appartient à cette même période de chaos après mon Étreinte. Si tu me demandes ce que j'en ai retenu, la réponse reste la même : j'ai perdu le contrôle.

Le vacarme du SangIllustration : Joh'K

Babyface Cela vous fait encore peur ?

Claudia Tu as vraiment besoin de poser la question ?

Babyface Oui. Parce qu'on parle rarement de la peur chez les personnes qui ont construit leur réputation sur la maîtrise.

Claudia Alors écris que je la connais assez bien pour ne pas jouer avec. La maîtrise ne consiste pas à prétendre qu'une chose n'existe pas. Elle consiste à reconnaître assez tôt les signes de sa venue.

Babyface Vous craignez davantage de céder à la Bête que de découvrir que vous n'avez plus besoin de lui résister ?

Claudia Je crois que je viens de te répondre, mademoiselle.

Babyface Vous dites « mademoiselle » quand vous jugez que je pousse trop loin.

Claudia Et je vois que l'avertissement n'a pas toujours l'effet espéré.

Babyface Vous êtes pourtant une grande protectrice de la liberté artistique. N'est-ce pas paradoxal de contrôler si étroitement vos propres réactions ?

Claudia Pas du tout. Le chaos peut produire une œuvre magnifique. Il peut également tuer les personnes qui la rendent possible. Une improvisation ne devient belle que si les acteurs ont encore la possibilité de s'arrêter.

Babyface Et de votre condition, qu'appréciez-vous le plus ?

Claudia D'être celle qui peut décider.

Babyface Vos détracteurs diraient que vous êtes la Primogène du clan de la Rose sous François Villon, et que vous ne décidez de rien sans lui.

Claudia Qu'ils le disent. Cela fera toujours une distraction pour leurs soirées. Je suis Primogène de Paris, du clan des Artisants, et j'ai la chance de servir mon Prince.

La main immobileIllustration : Joh'K

Babyface Vous parlez de chance. D'autres diraient dépendance.

Claudia Et ils se tromperaient de mot. Il est possible de partager un projet sans remettre sa volonté entre les mains de celui qui le conduit. François gouverne la Praxis. Cela ne signifie pas qu'il décide à ma place de ce que les gens admireront demain.

Babyface Vous insistez sur « ma place ».

Claudia Parce qu'il ne faut jamais confondre la place qu'on nous a donnée et celle que nous avons construite. J'ai connu les salons où une femme n'avait de valeur qu'au bras d'un homme. Cela m'a suffi pour plusieurs vies.

Babyface Vous êtes entrée au Primogénat de Paris après la guerre.

Claudia En 1948, oui. Le 5 novembre, si tu souhaites une date pour tes archives.

Babyface Qu'est-ce qui vous a permis de vous imposer ?

Claudia Il ne suffisait plus alors de prétendre que les beaux jours reviendraient. Paris avait traversé trop d'années où certains avaient dit une chose et fait son contraire. Il fallait reconstruire des relations, rendre de nouveau possible la confiance, ou au moins quelque chose qui y ressemble. Je savais qui pouvait parler à qui.

Babyface Vous saviez également qui ne devait plus être invité.

Claudia Une absence peut être une information. Mais je vais te décevoir : je ne donnerai pas de noms pour satisfaire la curiosité de ton public.

Babyface Vous protégez votre clan ?

Claudia Je protège aussi les personnes qui n'ont aucune raison de payer aujourd'hui pour les curiosités d'hier.

Babyface Vous détestez donc perdre le contrôle, mais vous reconnaissez que votre influence est fondée sur le fait de décider, parfois, à la place d'autrui.

Claudia La nuance est importante. Je peux orienter une invitation. Je peux conseiller une personne. Je peux lui ouvrir une porte. Ce qu'elle fait ensuite de cette porte lui appartient, ou devrait lui appartenir.

Babyface « Devrait » ?

Claudia Nous venons précisément de constater que je n'étais pas un ange. Je ne prétends pas toujours pratiquer l'élégance que je recommande.

Rouvrir les portesIllustration : Joh'K

Babyface Y a-t-il quelque chose que vous refuseriez de faire, même pour survivre ?

Claudia Trahir la Praxis.

Elle se reprend presque immédiatement.

Claudia Non. Trahir François.

Babyface Ce n'est pas la même réponse.

Claudia Je sais. C'est pourquoi je l'ai corrigée.

Babyface Vous pourriez trahir les institutions pour sauver l'homme ?

Claudia Je pourrais avoir à choisir entre des devoirs qui ne coïncident plus. Cela ne signifie pas que j'espère voir cette nuit arriver.

Babyface Vous lui faites confiance ?

Claudia Assez pour lui dire lorsqu'il se trompe.

Babyface Et si vous aviez tort ?

Claudia Alors j'espère qu'il me le dira avec la même franchise. Une loyauté qui exige le silence ressemble trop à une cage.

04

IV. La musique, les couleurs et les mauvaises questions

Babyface Passons aux plaisirs. Une œuvre musicale pour vous accompagner pendant un siècle ?

Claudia Non.

Babyface Vous n'avez pas encore entendu les propositions.

Claudia Et je refuse déjà le principe. Un seul morceau pendant un siècle ? Je préférerais presque la Mort Ultime.

Elle éclate de rire à ma mine offensée.

Babyface C'est une règle du questionnaire.

Claudia Alors le questionnaire est mal conçu, ma fille. Je vis dans la musique. La musique me porte, parfois littéralement. Tu voudrais que je choisisse entre toutes les voix que j'ai entendues ?

Babyface Donnez-moi au moins quelques titres.

Claudia Don't Stop Me Now, Queen. Immigrant Song, Led Zeppelin. Running Up That Hill, Kate Bush, et la reprise de Placebo. Killing in the Name, Rage Against the Machine. Gojira, évidemment : Flying Whales, The Art of Dying...

Babyface Vous avez suivi leur prestation aux Jeux de Paris ?

Claudia Comment l'aurais-je manquée ? Ce qu'ils ont fait à la Conciergerie... Voilà une manière de rappeler qu'un lieu peut être ancien et supporter un spectacle que ses anciens propriétaires n'auraient jamais imaginé. Magnifique.

Babyface On vous connaît surtout pour votre amour de l'opéra.

Claudia Encore une de ces idées selon lesquelles une personne cultivée devrait se figer avec les œuvres qu'elle aimait à vingt ans. J'écoute aussi Coltrane, Chet Baker, Miles Davis, Billie Holiday, Ella Fitzgerald... Et il faut que je m'arrête, sinon nous serons encore là lorsque tes techniciens commenceront à regretter leur existence.

Babyface Vous n'avez pas une préférence secrète ?

Claudia Bien sûr que si. Elle change chaque soir. C'est tout l'intérêt.

Babyface Je suis frappée par votre goût des artistes qui dérangent.

Claudia Une œuvre peut déranger sans être vulgaire. La vulgarité, ce n'est pas le volume sonore. C'est parfois le refus de prêter à son public une intelligence suffisante pour entendre autre chose que du bruit.

La curiosité en musiqueIllustration : Joh'K

Babyface Vous aimez donc qu'un artiste vous surprenne.

Claudia J'en ai besoin. Le pire sort d'un immortel n'est pas nécessairement de disparaître. C'est de rester là, impeccable et parfaitement poli, pendant que le monde invente un langage qu'il ne comprend plus.

Babyface Vous craignez de devenir démodée ?

Claudia Je crains de devenir sourde aux autres. La mode passe, heureusement. La curiosité, si on la perd, ne revient pas si facilement.

Babyface Une œuvre qui vous ressemble ?

Claudia Summer Play, de Lee Krasner.

Babyface Pourquoi celle-là ?

Claudia Regarde-la. L'énergie ne demande pas la permission. Les formes se répondent, se contredisent, refusent de s'aligner bien sagement pour former une image facile. Et malgré cela, rien ne paraît totalement accidentel. J'aime cette intelligence du mouvement.

Babyface Une manière de gouverner un tableau ?

Claudia Si tu veux. Sauf qu'aucune toile n'est obligée de siéger au Conseil des Primogènes. Elle a au moins cette chance.

Babyface Quel est votre endroit préféré à Paris ?

Claudia Un seul ? Ma fille, tu es folle de poser cette question à une Toréador ! Et pourtant tu es de ma descendance, tu devrais savoir que Paris est un kaléidoscope de lieux extraordinaires.

Babyface Vous pourriez commencer par l'Opéra Garnier.

Claudia Ce serait trop facile. Tout le monde s'attendrait à ce que je le dise. J'y suis profondément attachée, bien sûr. Mais il y a aussi des passages où l'on entend encore les pas sur la pierre, des salles obscures, des ateliers minuscules, des terrasses qui changent de visage d'une saison à l'autre.

Babyface Pourquoi l'Opéra reste-t-il si important pour vous ?

Claudia Parce qu'il contient plus d'un spectacle. Sur scène, on joue l'œuvre annoncée. Dans les loges, les couloirs et les escaliers, il se passe une autre représentation. Des gens viennent écouter de la musique, oui. Mais ils viennent aussi voir qui est venu, qui a été invité, qui n'a pas obtenu de place, qui applaudit trop vite et qui reste immobile lorsque tout le monde se lève.

Babyface Vous aimez regarder les spectateurs plus que les artistes ?

Claudia Je ne suis pas aussi mal élevée. Je regarde les deux. C'est précisément là que réside le plaisir.

Babyface Vous parlez de l'Opéra comme d'un modèle de la Cour.

Claudia Il y a des ressemblances assez flagrantes. Dans les deux cas, certains sont persuadés de venir pour le spectacle sans comprendre qu'ils en font eux-mêmes partie.

Babyface Une odeur, une couleur, une sensation qui vous ramène immédiatement un souvenir ?

Claudia Le bruit des draps qui crissent.

Babyface Voilà une réponse étonnamment intime.

Claudia C'est toi qui as posé la question.

Babyface Vous pourriez me dire pourquoi ?

Claudia Je pourrais. Et puis je pourrais aussi décider que tu n'as pas besoin de tout savoir pour entendre ce que je viens de dire.

Babyface Touché.

Claudia Voilà. Tu vois que tu peux apprendre.

L’autre représentationIllustration : Joh'K

Babyface Une nuit sans obligations et sans danger, comment la passeriez-vous ?

Claudia À écouter de la musique. Seule, peut-être. Sur une terrasse. Avec une bouteille de Redbreast 12... Non, plutôt une Nc'nean.

Babyface Voilà qui est précis.

Claudia Tu connais ce que fait Annabel Thomas ? Il y a dans ses assemblages une énergie, une manière de ne pas se résigner à produire exactement ce qu'on attend. Oui, je choisirais Nc'nean.

Babyface Et personne à inviter ?

Claudia Pour une seule nuit de liberté ? Pas forcément. Je passe assez de temps à écouter les autres vouloir quelque chose de moi. Parfois, un disque et une terrasse suffisent.

Babyface Vous qui prétendez ne jamais supporter la solitude...

Claudia Je n'ai jamais dit cela. Je ne supporte pas l'absence de vie. Ce n'est pas la même chose.

Une terrasse et un disqueIllustration : Joh'K
05

V. Ceux qu'on aime, ceux qu'on dirige

Babyface Qu'attendez-vous réellement d'un ami ?

Claudia Qu'il m'écoute.

Babyface C'est tout ?

Claudia C'est déjà beaucoup. Les gens confondent souvent écouter avec attendre leur tour de parler. Et chez nous, attendre son tour peut prendre plusieurs décennies.

Babyface Vous aimez pourtant donner des conseils.

Claudia J'aime surtout qu'on m'en demande. Le défaut commence lorsque je suppose qu'on aurait dû le faire.

Babyface Vous reconnaissez qu'il vous arrive d'intervenir sans invitation ?

Claudia Je reconnais avoir une certaine tendance à faciliter la vie de ceux auxquels je tiens.

Babyface Une manière très élégante de dire « leur organiser la vie ».

Claudia Voilà pourquoi je te conseille toujours de surveiller les gens qui connaissent trop bien les euphémismes.

Elle me sourit, parfaitement consciente de s'être décrite.

Babyface Une trahison que vous ne pourriez jamais pardonner ?

Claudia Une seule ? Tu es décidément bien avare ce soir. La trahison reste une trahison. Mais s'il fallait n'en retenir qu'une, je ne pourrais pardonner celle qui viserait François.

Babyface Pourquoi François plutôt que la Camarilla, Paris ou votre clan ?

Claudia Parce qu'on trahit une personne. Les institutions survivent parfois à leurs défaites. Une confiance donnée, lorsqu'elle est brisée, ne se répare pas par décret.

Babyface Vous lui avez pourtant déjà dit qu'il se trompait.

Claudia Bien sûr. Crois-tu qu'il aurait besoin de moi si je me contentais d'approuver toutes ses décisions ?

Écouter vraimentIllustration : Joh'K

Babyface Beaucoup pensent que votre influence dépend de lui.

Claudia Et beaucoup seraient très surpris de découvrir combien une réputation peut continuer d'exister lorsqu'un titre ne suffit plus à la soutenir. Mais je n'ai pas envie que tu transformes cette soirée en concours de puissance entre le Prince et sa Primogène.

Babyface Vous le serviriez même si vous désapprouviez une décision ?

Claudia Je commencerais par lui dire pourquoi je la désapprouve. S'il décidait malgré tout, je devrais alors regarder ce que cette décision ferait à Paris, aux miens et à nous deux. La loyauté ne dispense pas de penser.

Babyface Vous avez prononcé « nous deux ».

Claudia Tu n'as pas besoin de souligner chaque mot intéressant, ma fille. Je sais très bien lesquels je prononce.

Babyface Croyez-vous encore à l'amour ?

Claudia Bien sûr. Sinon, quel intérêt de non-vivre ?

Babyface Et à l'amour éternel ?

Claudia Regarde Armand et Alix, en Occitanie. Je ne partage pas toutes leurs bravades envers Paris, loin de là. Mais l'amour qui les lie a quelque chose d'extraordinaire. Même lorsqu'on n'approuve pas les choix politiques de quelqu'un, on peut reconnaître ce qu'il possède de beau.

Babyface Vous ne semblez pas les considérer comme de simples adversaires.

Claudia Ce serait une grossière erreur. Réduire les gens à la position qu'ils occupent dans un conflit, c'est perdre la possibilité de les comprendre. Il y a chez eux de la fidélité, de l'orgueil, de la mémoire et une affection qui a survécu à bien des circonstances. On peut discuter leur politique sans se moquer de leurs sentiments.

Babyface Vous êtes très indulgente envers l'amour des autres.

Claudia Et tu as l'air de trouver cela suspect.

Babyface Je suis surtout curieuse de voir jusqu'où va cette indulgence lorsque l'amour dérange vos projets.

Elle ne répond pas immédiatement. Son regard reste posé sur moi avec une attention nouvelle.

Claudia Tu es en train de passer de l'interview à la conversation personnelle, Camille.

Babyface J'ai appris auprès des meilleurs.

Claudia Alors retiens ceci : aimer quelqu'un ne nous donne pas le droit de décider ce qui le rendra heureux. Même lorsqu'on a une idée très précise de la réponse.

Babyface Vous y parvenez toujours ?

Claudia Non. J'espère que tu n'attendais pas de moi une profession de sainteté.

Je pense à toutes les portes qui se sont ouvertes devant moi sans que je sache exactement qui avait prononcé mon nom. Je pense aussi à celles que j'aurais préféré franchir seule. Je conserve ces pensées pour le moment.

La faveur et la clefIllustration : Joh'K

Babyface Votre coterie, maintenant. Laquelle ?

Claudia Montfaucon, naturellement.

Babyface Celle que vous formez avec les Primogènes de la Praxis et François Villon ?

Claudia Oui. Les gens parlent volontiers du Conseil. Ils oublient qu'au-delà des sièges, des délibérations et des titres, il y a des personnes condamnées, en quelque sorte, à apprendre à travailler ensemble.

Babyface Qu'admirez-vous le plus chez vos compagnons ?

Claudia Leur capacité à parler au plus puissant d'entre nous et à lui dire qu'il se trompe.

Babyface Vous trouvez cela admirable plutôt qu'insolent ?

Claudia Absolument. Un souverain entouré de gens qui ne savent que le flatter règne dans une pièce pleine de miroirs. Le jour où le feu prend dans le corridor, personne n'ose lui annoncer que son reflet brûle.

Babyface Vous êtes donc celle qui annonce les incendies ?

Claudia Parfois. D'autres le font mieux que moi sur des sujets qui leur appartiennent. C'est l'utilité d'une coterie. On y apporte ce qui manque aux autres, y compris le courage de prononcer une phrase désagréable.

Babyface Et si votre existence dépendait entièrement d'un seul membre de Montfaucon ?

Claudia Paradoxalement, Elara von Stein.

Babyface La Primogène Tremere ?

Claudia Elle-même.

Babyface Pourquoi « paradoxalement » ?

Claudia Parce que nous n'avons ni les mêmes habitudes, ni les mêmes réflexes, ni les mêmes manières d'envisager les difficultés. C'est précisément ce qui me paraît utile. La confiance n'exige pas qu'on se ressemble.

Derrière les siègesIllustration : Joh'K

Babyface Vous la connaissez suffisamment pour lui remettre votre existence ?

Claudia Je viens de répondre à une hypothèse, pas de signer un testament. Mais oui, s'il fallait choisir ce soir, je choisirais Elara.

Babyface Vous en avez déjà parlé avec elle ?

Claudia Certainement pas. Imagine ce qu'on ferait de cette conversation à la Cour.

Babyface J'ai un enregistreur.

Claudia Et moi, une confiance infinie dans ton sens de la mesure. Ne me déçois pas trop.

Babyface Quel sacrifice feriez-vous pour quelqu'un que vous aimez ?

Claudia Me séparer d'elle. Ou de lui.

Babyface C'est une drôle de façon de répondre. On s'attendrait à entendre « tout donner », « mourir », « lutter »...

Claudia Les grandes déclarations sont très belles à l'opéra. Dans la vie, et plus encore dans la non-vie, il est parfois beaucoup plus difficile de laisser partir quelqu'un que de prétendre qu'on pourrait mourir pour lui.

Babyface Si cette personne faisait un choix que vous jugez dangereux ?

Claudia Je lui dirais ce que je pense. Je chercherais à la protéger si je le pouvais. Puis il me faudrait accepter que son histoire ne m'appartient pas.

Babyface Vous dites « il me faudrait ».

Claudia Parce que je n'ai pas prétendu que je saurais le faire avec grâce.

Babyface Vous pourriez aimer quelqu'un au point de perdre votre influence sur lui ?

Claudia C'est même probablement le seul test qui mérite d'être passé. Tant qu'on nous obéit, nous pouvons appeler cela amour, fidélité ou admiration. Lorsque quelqu'un nous dit non et que nous continuons de lui souhaiter le bonheur, nous commençons peut-être à comprendre.

Elle regarde mon enregistreur.

Claudia Tu es sûre qu'il fonctionne encore ?

Babyface Parfaitement.

Claudia Quel dommage. Voilà une phrase que je risque de me voir rappeler pendant les cinquante prochaines années.

Laisser partirIllustration : Joh'K
06

VI. La liberté de décider

Babyface Le pouvoir, pour vous, c'est une protection, une responsabilité, une liberté ou une tentation ?

Claudia Tout à la fois, naturellement.

Babyface Je vous laisse développer.

Claudia Une protection, parce qu'il préserve ce qui nous est cher. Une responsabilité, parce qu'une décision touche bien davantage que celui qui la prend. Une liberté, parce qu'il permet parfois de choisir son destin plutôt que de le subir. Et une tentation, évidemment.

Babyface La tentation de quoi ?

Claudia De confondre protection et possession, influence et domination, admiration et contrôle. Cela arrive souvent aux gens qui se persuadent qu'ils agissent uniquement pour le bien des autres.

Babyface Vous parlez de vous ?

Claudia Je serais hypocrite de m'exclure du tableau.

Babyface Vous n'êtes pourtant pas réputée pour votre modestie.

Claudia La modestie n'est pas le refus de se connaître. On peut parfaitement être convaincue de son talent et savoir où ce talent devient un défaut.

Babyface Vous avez une comparaison de théâtre ? Je vous vois venir.

Claudia Naturellement. À l'opéra, le metteur en scène dirige le spectacle, mais les plus grands artistes sont parfois ceux qui osent lui désobéir. Le véritable pouvoir n'est pas seulement de pouvoir décider du destin des autres. C'est aussi d'en avoir les moyens et l'élégance de s'en abstenir.

Le droit de s’abstenirIllustration : Joh'K

Babyface Vous vous en abstenez souvent ?

Claudia Pas autant que je le voudrais.

Babyface À quoi ressemble votre plus grande ambition ?

Claudia Résister. Toujours. Envers et contre tout.

Babyface Résister à qui ?

Claudia Aux ennemis qui nous chassent, aux habitudes qui nous endorment, à la facilité de croire que demain ressemblera à hier. Et à ce qui nous appelle loin de ce que nous avons construit.

Babyface Vous parlez de l'Appel ?

Claudia Entre autres. Il suffit de regarder ce qui arrive aux vieilles Cours. Des figures que l'on croyait immuables disparaissent ou s'éloignent. Des jeunes héritent d'obligations qu'ils ne comprennent pas encore. Et pendant ce temps, la Seconde Inquisition n'a aucune raison de suspendre son travail.

Babyface Vous le ressentez ?

Claudia Je ressens assez de choses pour savoir que je veux continuer à être là dans cent ans. N'en fais pas une rubrique médicale.

Babyface Donc votre objectif dans un siècle ?

Claudia Être toujours là. Et avoir résisté à l'Appel.

Babyface Vous n'espérez rien de plus ?

Claudia Il est difficile de faire admirer une œuvre lorsqu'il n'y a plus personne pour ouvrir la galerie.

Babyface Préférez-vous être aimée, respectée ou crainte ?

Claudia Il faut vraiment choisir entre les trois ?

Babyface Dans l'idéal.

Claudia Cela dépend du public, ma chère. Être aimée d'une personne qui ne vous respecte pas peut devenir épuisant. Être respectée par quelqu'un qui vous craint n'est pas toujours un honneur. Quant à être crainte par ceux qu'on aime, c'est généralement le signe qu'on a commis une faute.

Rester encoreIllustration : Joh'K

Babyface Vous choisissez donc selon la salle.

Claudia Bien sûr. On ne chante pas de la même manière devant une amie, une Cour ou un tribunal.

Babyface Accepteriez-vous de risquer votre destruction définitive pour une cause ?

Claudia Oui.

Babyface Laquelle ?

Claudia Je ne te le dirai pas.

Babyface Voilà une réponse peu charitable envers votre intervieweuse.

Claudia Peut-être une fois ton magnétophone coupé.

Babyface Vous savez que cela rendra tout le monde curieux.

Claudia Alors tu auras une excellente raison d'espérer un second entretien.

Babyface Peut-on au moins supposer que cela concerne des personnes plutôt qu'une institution ?

Claudia Tu peux supposer ce que tu veux. Les suppositions constituent une part importante de ta profession. Je ne suis pas obligée de les valider.

Babyface Si vous pouviez changer une chose dans la société des Descendants ?

Claudia Je chercherais à bâtir une véritable union face aux nuits qui s'assombrissent.

Babyface La Camarilla n'est-elle pas déjà cette union ?

Claudia Elle prétend l'être. Elle y parvient parfois. Mais tu sais aussi bien que moi que trop de gens préfèrent gagner une dispute vieille de deux siècles plutôt que prendre au sérieux un danger qui ne les attendra pas.

Babyface Vous pensez au Sabbat ? À la Seconde Inquisition ?

Claudia À tout ce qui nous rappelle que nous ne sommes pas seuls dans l'obscurité. Les vieux conflits de préséance paraîtront un jour bien dérisoires si nous ne prenons pas garde.

Babyface Même les indépendants devraient être invités ? Même l'Occitanie ?

Claudia Une union qui commence par exiger que tout le monde soit d'accord avec Paris n'a rien compris au problème. Nous pouvons être en désaccord sur la manière de vivre sans être obligés d'organiser notre disparition réciproque.

Babyface Voilà un propos presque révolutionnaire pour une Primogène de la Camarilla.

Claudia Les gens ont tendance à trouver révolutionnaire tout ce qu'ils auraient dû comprendre quelques décennies plus tôt.

Babyface Et si votre Prince ne partageait pas votre manière de voir ?

Claudia Je ferais ce que j'ai toujours essayé de faire. Je lui parlerais.

Des places à partagerIllustration : Joh'K

Babyface Vous êtes convaincue qu'il vous écouterait ?

Claudia Non. Je suis convaincue qu'il est préférable de le faire tout de même.

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VII. Les limites d'une metteuse en scène

Babyface Quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?

Claudia Que je suis celle qui peut changer la direction du vent.

Babyface Pourtant, vous avez consacré votre existence à anticiper les modes, les réputations, les courants artistiques.

Claudia Anticiper le vent n'est pas le commander. On peut construire un merveilleux navire, choisir un excellent équipage, connaître la mer. Cela ne signifie pas que les tempêtes vous obéiront.

Babyface Vous avez peur de perdre le contrôle des événements ?

Claudia Bien sûr. C'est même l'un de mes défauts les plus anciens. Je déteste découvrir trop tard qu'une scène se joue ailleurs que là où j'avais placé les projecteurs.

Babyface Vous craignez d'être dépassée ?

Claudia Je crains de cesser de comprendre. C'est différent. Une tendance peut passer sans m'intéresser. Ce qui m'effraie, c'est l'idée de ne même plus voir pourquoi elle intéresse les autres.

La direction du ventIllustration : Joh'K

Babyface Les nouveaux médias ont dû vous imposer quelques surprises.

Claudia Naturellement. Et je te regarde, toi, comme une preuve de ce que notre clan peut encore inventer.

Babyface Le streaming ?

Claudia Une scène ouverte en permanence, avec un public qui parle en retour, des codes qui changent et des mécanismes invisibles qui décident qui sera vu. Ce que les anciens appellent « une mode vulgaire » constitue parfois une Cour entière qui n'a pas encore reçu ce nom.

Babyface Vous approuvez donc tout ce que je fais ?

Claudia Certainement pas. Je tiens à toi, Camille. Cela me donne le droit de m'inquiéter. Pas celui de décider que tu dois me ressembler.

Babyface Vous faites pourtant partie des gens dont une recommandation peut lancer ou arrêter une carrière.

Claudia Voilà pourquoi je devrais surveiller mes recommandations avec plus de prudence encore que mes jugements. Un compliment prononcé trop fort peut être une cage aussi sûrement qu'une condamnation.

Babyface Vous parlez comme quelqu'un qui a déjà fait une erreur de jugement.

Son sourire s'amincit, sans disparaître.

Claudia Bien sûr. J'en ai fait. Nous en faisons tous. Il arrive qu'on remarque quelque chose de nouveau et qu'on confonde l'audace avec la valeur. Il arrive aussi qu'on comprenne trop tard ce qu'on a aidé à rendre possible.

Une autre scèneIllustration : Joh'K

Babyface Vous regrettez certaines personnes que vous avez mises en lumière ?

Claudia Je regrette les conséquences de certains choix. Ce n'est pas une liste de noms que je livrerai à un enregistreur.

Babyface Vous avez honte de ces erreurs ?

Claudia Non. Je peux regretter, profondément parfois, mais je n'ai pas honte. La honte est souvent un moyen commode de s'occuper de soi lorsqu'on devrait réfléchir à ceux qui ont subi les conséquences de nos actes.

Babyface Vous considérez qu'elle est inutile ?

Claudia Je considère qu'elle ne répare rien. Un regret véritable devrait au moins nous obliger à regarder ce qui a été fait, et pas seulement ce que nous ressentons en y pensant.

Babyface Pourtant, vous avez parfois le pouvoir de faire disparaître une réputation.

Claudia Et un pouvoir n'est pas une excuse. Il constitue une raison supplémentaire de mesurer ses gestes.

Babyface Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvre jamais ?

Claudia Que je suis une femme ?

Elle me regarde, l'air de tester ma réaction.

Babyface Cela ne constitue pas exactement un secret.

Claudia Pour quelques vieillards de la Cour, cela semble encore être une découverte à chaque fois que je leur refuse quelque chose.

Babyface Vous plaisantez pour éviter de répondre.

Claudia Je plaisante parce que la question est délicieuse. On attend de moi que je révèle une faiblesse secrète, comme si un individu ne pouvait être véritable qu'à condition de montrer sa blessure au public.

Babyface Vous pourriez pourtant être sincère.

Claudia Je le suis. Une femme peut être ambitieuse, habile, dure, généreuse, jalouse, cultivée, et n'avoir aucune intention de s'excuser d'exister ainsi. Voilà une vérité que certains préfèreraient ne jamais découvrir.

Babyface Avez-vous déjà fait quelque chose de monstrueux en étant persuadée d'agir pour le bien ?

Claudia À part répondre à cette interview ?

Babyface Je trouve votre endurance admirable.

Claudia Oh, tellement de choses, en réalité. Fonction oblige, il m'arrive de dépasser un peu les limites.

Babyface « Un peu » ?

Claudia Il n'existe pas d'échelle universelle pour mesurer les gestes dont on se persuade qu'ils étaient nécessaires. Une intervention qui vous paraît élégante peut détruire une vie. Une faveur peut enfermer quelqu'un pour trente ans. Une exclusion peut lui sauver la peau, ou la lui faire perdre.

Babyface Vous avez déjà volontairement détruit une réputation ?

Claudia Oui.

Babyface Pour protéger Paris ?

Claudia Parfois. Pour protéger des personnes, parfois également. Et il m'est arrivé, je le reconnais, d'agir parce que j'estimais avoir raison avant d'avoir suffisamment écouté.

Babyface Peut-on réparer une réputation ?

Claudia Il est beaucoup plus facile de briser le regard que de le reconstruire. Le public a une mémoire étrange. Il oublie parfois l'acte, mais conserve le plaisir de la condamnation.

Babyface À vous entendre, vous avez davantage de pouvoir que certains Princes.

Claudia Ne confonds pas la souveraineté et l'influence. François peut imposer une décision à la Praxis. Je peux contribuer à décider comment cette décision sera reçue. Nous n'exerçons pas la même chose.

Babyface Et si vous vouliez être Prince ?

Claudia Pourquoi donc ? Le Prince doit gouverner. Je préfère conserver le droit de lui dire que sa mise en scène est mauvaise.

Babyface Vous vous présentez comme son amie, sa conseillère, sa Primogène. Ne craignez-vous pas de devenir dépendante de votre relation avec lui ?

Claudia Je crains toute dépendance. Cela ne m'interdit pas la fidélité. Et si je devais un jour choisir entre être sa décoration et perdre mon siège, tu devines ce que je choisirais.

Babyface Vous cesseriez d'être sa décoration ?

Claudia Je n'ai jamais commencé.

Le prix d’une réputationIllustration : Joh'K

Babyface Redeviendriez-vous humaine si on vous le proposait ?

Claudia Non.

Babyface Sans hésitation ?

Claudia Absolument aucune. Redevenir une femme mortelle dans le monde actuel ? Ce serait de la folie.

Babyface Vous estimez que les femmes n'ont pas gagné en liberté depuis votre naissance ?

Claudia Elles ont gagné des droits, des voix, des possibilités pour lesquelles beaucoup ont lutté admirablement. Cela ne signifie pas qu'une femme soit aujourd'hui à l'abri de la violence, de la dépendance ou de la condescendance. Et il faudrait ajouter à cela le poids du temps, la maladie, les limites que je ne suis pas pressée de retrouver.

Babyface Pourtant, vous regrettez la soie, les repas, le simple fait de vivre.

Claudia Regretter un plaisir n'oblige pas à souhaiter reprendre toute la condition qui l'accompagnait. Je peux aimer le souvenir d'un printemps et refuser de retourner dans la maison où je l'ai passé.

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VIII. Le dernier mot

Les questions s'épuisent. Ce n'est pas la même chose que la conversation. Claudia le sait, et se plaît visiblement à prolonger certains silences lorsque je cherche la suite sur mon écran.

Babyface Votre plus grand bonheur ?

Claudia La musique. Le son. D'ailleurs, t'ai-je déjà dit que tu as une voix merveilleuse ?

Babyface Vous détournez encore l'entretien.

Claudia Et tu rougis encore lorsqu'on te complimente. C'est absolument charmant.

Babyface Je note « la musique ».

Claudia Note aussi que tu devrais t'en servir davantage. Pas parce que je te le conseille, évidemment. Nous venons de passer deux heures à discuter du droit de ne pas suivre mes conseils.

Babyface Votre plus grand regret ?

Claudia Ne pas avoir davantage de nouvelles de mon sire.

Babyface Edward Williams ?

Claudia Oui. Depuis l'arrivée de la Seconde Inquisition, il est devenu compliqué de communiquer. Les anciennes habitudes laissent trop de traces, les nouvelles ne sont pas toujours fiables. Il arrive qu'on découvre la disparition d'un relais bien après qu'il s'est tu.

Babyface Vous êtes inquiète pour lui ?

Claudia Bien sûr. Il appartient aux rares personnes qui se souviennent de moi avant que tout Paris commence à croire me connaître.

Babyface Vous lui devez votre Étreinte.

Claudia Et beaucoup de choses que j'ai apprises ensuite. Nous ne voyons pas toujours le monde de la même manière. Il aime construire des structures durables. Je préfère comprendre ce qui donnera envie aux gens d'y entrer. Nous avons pu nous éloigner sans devenir ennemis. C'est une chance que je mesure.

Babyface Vous souhaiteriez qu'il lise cette interview ?

Claudia Je ne sais pas. Il me dirait probablement que j'en ai trop dit. Ou pas assez. Peut-être les deux.

Attendre des nouvellesIllustration : Joh'K

Babyface Votre héroïne ?

Claudia Rosalind Franklin.

Babyface Une scientifique, pas une artiste.

Claudia Ce serait lui faire bien peu d'honneur que de limiter son travail à une seule étiquette. Elle représente tant de choses que les femmes connaissent : participer à une découverte majeure, puis devoir attendre que le monde décide de regarder correctement celle qui l'a rendue possible.

Babyface Vous vous reconnaissez dans cette histoire ?

Claudia Je reconnais la facilité avec laquelle une société prend l'habitude de regarder les hommes qui annoncent une découverte plutôt que les femmes qui l'ont préparée. J'ai connu plusieurs siècles de cette comédie. Et je ne vois toujours pas ce qu'elle a de drôle.

Babyface Votre pire ennemie ?

Claudia Moi-même ?

Babyface C'est la réponse de beaucoup de gens.

Claudia Trop simple. Mais tellement vraie. Les ennemis extérieurs sont souvent les plus faciles à reconnaître. Nos habitudes, notre orgueil, notre désir de contrôler ceux qu'on aime, voilà des adversaires qu'on invite parfois à dîner sans même s'en apercevoir.

Babyface Votre idée de la mort idéale ?

Claudia Il n'y a pas de mort idéale.

Babyface Même pour une personne capable de concevoir la plus belle des mises en scène ?

Claudia Surtout pour elle. Une belle mort est souvent une invention de ceux qui restent. Si la mienne doit arriver, j'espère seulement qu'elle servira à sauver ceux que j'aime.

Celles que l’on ne regarde pasIllustration : Joh'K

Babyface Vous venez de dire que vous refuseriez de redevenir mortelle et que votre ambition est de résister à tout. Pourtant, vous accepteriez de mourir pour les vôtres.

Claudia Je n'ai pas dit que je cherchais à mourir. Je dis qu'il existe des choses qui valent davantage que le spectacle de ma propre survie.

Babyface Si demain devait être votre dernière nuit, quelle phrase laisseriez-vous derrière vous ?

Claudia ne répond pas immédiatement. Ses yeux se posent sur le micro de l'enregistreur. Puis elle déclame, sans emphase, en laissant les mots retrouver leur cadence.

Claudia

Sœurs humaines, qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachées, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que toutes nous veuille absoudre !

Le dernier vers demeure un instant dans l'air.

Babyface Vous avez féminisé La Ballade des pendus.

Claudia Il n'y a pas que les hommes qui puissent demander grâce, ma fille.

Babyface Vous demandez pardon ?

Claudia J'ai dit que je n'avais pas honte. Je n'ai jamais prétendu qu'il n'y avait rien à pardonner.

Babyface Vous avez choisi des mots que le Prince lui-même connaît, sans doute, très bien.

Claudia C'est le propre de certains poèmes : ils survivent à ceux qui croyaient pouvoir les posséder.

Babyface Vous êtes toujours persuadée qu'un nom importe moins que ce qu'on en fait ?

Claudia Ce que les gens font des mots, Camille. C'est cela qui finit par compter.

Les mots reprisIllustration : Joh'K
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La question qui n'avait pas été posée

Je pourrais arrêter l'enregistrement. Ce serait une sortie convenable, après le poème, avec cette conclusion sur les mots et la mémoire. J'ai pourtant une dernière question, celle que je garde pour tous mes invités.

Babyface Quelle est la question que vous espériez secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ?

Claudia sourit. Je reconnais ce sourire, celui qu'elle réserve aux instants où elle a compris avant moi ce que je suis en train de faire.

Claudia « Pourquoi moi, Claudia ? »

Babyface Pourquoi vous ? Pour cet entretien ?

Claudia Peut-être.

Babyface Ou pourquoi vous avez choisi de devenir celle qui décide ce que les autres regarderont ?

Claudia C'est une meilleure question.

Babyface Je pourrais vous la poser.

Claudia Tu pourrais.

Babyface Alors pourquoi vous, Claudia ?

Claudia Parce qu'il faut bien que quelqu'un ouvre les rideaux.

Babyface C'est une réponse de Primogène.

Claudia C'est une réponse de femme qui a passé suffisamment de temps à regarder les autres choisir la place qu'ils lui laissaient.

Babyface Vous avez pris celle que vous vouliez.

Claudia Une partie, oui. Le reste, j'ai dû la construire.

Babyface Et lorsque vous regardez votre descendance, y compris moi, que voyez-vous ?

Le sourire se fait moins assuré. Pas absent. Simplement moins préparé.

Claudia Des possibilités. Des talents que je n'aurais pas imaginés lorsque j'avais ton âge. Des choses qui me ravissent et d'autres qui m'effraient.

Babyface Vous aimeriez que nous suivions le chemin que vous avez tracé ?

Claudia J'aimerais que vous n'ayez pas à payer toutes les erreurs que j'ai faites.

La question gardéeIllustration : Joh'K

Babyface Ce n'est pas la même chose.

Claudia Non.

Babyface Et pourtant, cela peut vous conduire à nous éviter les erreurs à notre place.

Claudia Je le sais.

Elle ne cherche pas à plaisanter cette fois.

Babyface Vous m'avez appris à me méfier de ceux qui offrent une scène à condition d'en conserver les clefs. Pensez-vous pouvoir me laisser choisir la mienne ?

Claudia Oui.

Babyface Même si vous désapprouvez ce qui s'y joue ?

Claudia Je ferai de mon mieux. Et tu me feras l'honneur de me dire lorsque je n'y parviendrai pas.

Babyface Ce n'est pas une promesse très confortable.

Claudia Les promesses confortables sont généralement celles qui ne valent pas grand-chose.

Nous restons silencieuses. Je regarde l'enregistreur, puis son visage. Il n'y a plus de plaisir à lui faire répéter une déclaration. La phrase est déjà là. Elle a été dite.

Babyface Merci, Claudia.

Claudia Merci à toi, Camille. Tu as posé de bonnes questions. Quelques-unes étaient insupportables, mais je suppose que c'est le signe que tu progresses.

Babyface Dois-je vous demander la permission de publier ?

Claudia Tu me soumettras le texte pour vérifier que tu n'as pas transformé mes plaisanteries en déclarations de guerre. Ensuite, tu feras ton travail.

Babyface Et si certains de vos confrères se montrent contrariés ?

Claudia Ce sera excellent pour ton audience.

Elle se lève. Je crois notre conversation terminée lorsqu'elle s'arrête près de la porte.

Claudia Une dernière chose, ma fille.

Babyface Oui ?

Claudia N'oublie jamais qu'on peut choisir ce que les gens regarderont. On ne choisit pas toujours ce qu'ils verront.

La scène qui lui appartientIllustration : Joh'K

Elle sort avant que je puisse répondre.

Je reste devant la lumière rouge de l'enregistreur. J'étais venue chercher les secrets de la Primogène. Je repars surtout avec une question sur les miens.

Fin de l'entretien.


10

Le regard de Babyface

Je connais Claudia de Lyon depuis suffisamment longtemps pour avoir cru, parfois, que je savais à quoi m'attendre.

C'était une erreur.

J'avais prévu une conversation brillante, peut-être légèrement cruelle, pleine de bons mots sur les arts et la Cour. Je n'ai pas été déçue. Claudia possède une élégance qui ne ressemble pas à cette raideur dont certains anciens se parent pour paraître dignes de leur âge. Elle rit franchement. Elle aime la musique contemporaine autant que les grandes voix du passé. Elle parle d'une bouteille de whisky avec le même enthousiasme que d'une cantatrice. Et je crois qu'elle pourrait consacrer une nuit entière à me convaincre que toute question imposant de choisir un seul morceau de musique mérite l'abolition immédiate.

Mais l'entretien a montré autre chose.

Claudia est née à Lyon dans un monde où la beauté se tissait, se vendait et circulait dans des mains que l'on ne prenait pas toujours la peine de regarder. Elle a grandi entourée de la soie et des récits que portent les étoffes. Pour elle, la beauté ne paraît jamais complètement séparée du travail, de l'argent et du désir d'être vu.

Je comprends mieux désormais pourquoi ses goûts artistiques sont si vastes. Elle ne cherche pas seulement l'œuvre parfaite. Elle cherche ce qui fait qu'un public se tourne soudain vers une voix, une toile, un mouvement. Les gens qui la réduisent à une grande dame amateur d'opéra passent à côté de l'essentiel. Son véritable intérêt semble aller à ce qui transforme une découverte en événement.

Après la conversationIllustration : Joh'K

Et, bien sûr, à ceux qui peuvent provoquer cette transformation.

Je savais qu'elle exerçait une influence considérable sur les réputations parisiennes. Je n'avais peut-être pas mesuré à quel point cette influence relève d'une manière de comprendre les autres. Claudia ne paraît pas vouloir posséder chaque institution. Elle préfère savoir qui doit rencontrer qui, à quel moment une invitation compte, quand une absence parle plus fort qu'un discours.

Cette capacité me fascine.

Elle m'inquiète aussi.

Car il n'existe pas de frontière parfaitement nette entre aider quelqu'un à devenir visible et organiser sa vie pour lui. Claudia en parle avec une lucidité qui m'a surprise. Elle sait que ses conseils peuvent devenir des ordres sans en prendre la forme. Elle sait qu'une faveur peut enfermer. Elle sait que l'amour, surtout chez ceux qui disposent de moyens considérables, risque de se transformer en surveillance délicate.

Elle affirme pouvoir laisser partir une personne aimée.

Je la crois sincère lorsqu'elle le dit.

Je ne suis pas certaine qu'elle y parvienne sans essayer de vérifier que cette personne a emporté son manteau, ses papiers, trois contacts utiles et un plan de secours soigneusement préparé par sa maison.

Je plaisante.

À peine.

Ce penchant à protéger n'enlève rien à l'affection réelle qu'elle porte aux siens. Il explique peut-être pourquoi cette affection peut parfois peser si lourd. Je me suis entendue lui demander si elle saurait me laisser choisir ma propre scène. Ce n'était plus tout à fait une question de journaliste. Elle l'a compris immédiatement, comme elle comprend presque toujours les changements de lumière dans une conversation.

Sa réponse n'a pas été triomphante.

Elle a dit qu'elle ferait de son mieux.

La beauté, le travail, la faveurIllustration : Joh'K

C'est probablement ce que je pouvais espérer de plus vrai.

Je retiens aussi sa manière de parler de François Villon. Elle lui est loyale, profondément. Elle n'a pourtant aucune envie d'être réduite à son accompagnatrice. Lorsque je l'ai interrogée sur les rumeurs qui la disent simple animal de compagnie du Prince, elle n'a montré ni colère ni désir de justification. Elle semblait presque reconnaissante envers ceux qui la sous-estiment de lui simplifier le travail.

Je crois que beaucoup se trompent sur elle pour une raison assez ordinaire : ils attendent qu'une femme puissante manifeste son autorité de la même manière qu'un homme puissant. Lorsqu'elle ne le fait pas, ils en déduisent qu'elle n'en possède pas.

Claudia les laisse penser.

Il ne faut pas confondre son élégance avec une absence de volonté. Elle semble même avoir une idée assez précise de ce qui distingue la loyauté de l'obéissance. Elle m'a dit qu'elle refuserait de trahir François. Puis elle a expliqué qu'un bon compagnon doit pouvoir annoncer au plus puissant de sa coterie qu'il se trompe. Je n'y vois pas de contradiction nécessaire. Au contraire. Il est possible qu'elle considère cette franchise comme une forme exigeante de fidélité.

Sa coterie, Montfaucon, appartient à une autre échelle que celles dont j'ai recueilli les confidences jusqu'ici. Là où une jeune coterie cherche encore comment vivre ensemble, les Primogènes et leur Prince ont appris à transformer leurs désaccords en années de gouvernement. Je ne suis pas certaine que cela les rende plus sages. Mais ils savent, manifestement, que les gens capables de contredire un souverain peuvent être les plus précieux lorsqu'il s'apprête à commettre une erreur.

Son choix d'Elara von Stein pour lui confier sa survie m'a surprise. Claudia n'a pas cherché à justifier sa réponse par une histoire de sympathie ou de proximité. Elle a simplement souligné que deux personnes différentes peuvent se faire confiance. Peut-être est-ce le véritable luxe des vieilles coteries : avoir le temps de distinguer l'affection, l'admiration et la fiabilité.

Il y a enfin sa peur du contrôle perdu.

Lorsque Claudia m'a parlé de son Étreinte, elle n'a pas choisi le vocabulaire de la puissance conquise. Elle a parlé du vacarme. D'une ville entière soudain présente dans ses sens, d'une douleur impossible à ordonner et d'une première chasse dont elle ne garde pas un souvenir qu'elle voudrait célébrer.

Je crois que sa fascination pour les scènes parfaitement réglées vient peut-être, en partie, de là. Je ne saurais l'affirmer. Mais il m'est difficile d'oublier que la femme qui organise avec tant de soin les regards de Paris m'a confié que son premier souvenir d'immortelle était celui d'un monde devenu insupportablement bruyant.

Et qu'elle ne craint rien autant que de ne plus pouvoir se contenir.

Il serait tentant d'en conclure qu'elle souhaite simplement tout maîtriser.

Ce serait encore trop facile.

Claudia aime également ce qui lui échappe. Elle recherche l'art nouveau, les voix inattendues, les audaces que d'autres anciens s'empressent de condamner. Elle veut que Paris la surprenne. Elle ne veut simplement pas s'apercevoir un soir qu'elle a cessé de comprendre ce qui la rend vivante, ou presque.

Elle m'a dit vouloir résister à l'Appel.

Je l'ai entendue parler de la Seconde Inquisition et de la nécessité d'une union plus véritable entre Descendants. Ces mots ne sonnaient pas comme les formules préparées d'une dirigeante cherchant à paraître courageuse. Elle a trop de responsabilités, trop de liens, trop d'attachements pour considérer la survie comme une idée abstraite.

Elle aimerait être encore là dans cent ans.

Ce n'est pas une ambition modeste. Dans notre monde, ce n'est même plus une ambition évidente.

Elle a aussi évoqué son sire avec une tendresse contenue. Elle regrette le manque de nouvelles d'Edward Williams, rendu plus douloureux par les communications dangereuses et les réseaux fragiles. J'ai vu dans son regard ce que sa réputation masque si bien : la fatigue de ne pas pouvoir simplement demander à quelqu'un que l'on aime s'il va bien, et attendre une réponse.

La conversation s'est terminée sur des vers anciens, repris au féminin. Claudia n'a pas demandé qu'on l'admire. Elle a laissé entendre qu'on pourrait, un jour, avoir pitié de ce que nous sommes devenues.

Elle affirme ne jamais éprouver de honte.

Elle reconnaît pourtant avoir commis des actes dont elle regrette les conséquences.

Il faut peut-être avoir traversé beaucoup de nuits pour parvenir à tenir ces deux vérités ensemble sans prétendre que l'une efface l'autre.

Je ne sais pas quels regrets elle a choisi de conserver hors de portée du microphone. Et c'est bien ainsi. Je n'ai pas à transformer chaque silence en confession arrachée.

Reste sa réponse à ma dernière question : « Pourquoi moi, Claudia ? »

Elle a souri, puis parlé des rideaux qu'il fallait ouvrir. J'aurais pu y voir la proclamation d'une femme convaincue d'avoir été destinée à gouverner les regards. Je préfère retenir ce qu'elle a dit ensuite. Une partie de sa place, elle l'a prise. Le reste, elle a dû le construire.

Claudia de Lyon ne me paraît ni vide, ni froide, ni soumise. Elle possède une intelligence sociale singulière, une curiosité insatiable et cette faiblesse qui accompagne parfois les protecteurs : croire que la meilleure façon d'aimer les gens consiste à leur épargner le moindre danger.

Je suis de sa maison.

Elle est fière de moi, je le sais.

Et je l'aime assez pour souhaiter qu'elle apprenne, un jour, à me laisser partir lorsque j'en aurai besoin.

Ce soir, elle m'a promis d'essayer.

Pour une femme capable de décider ce que Paris regardera demain, je trouve cela presque révolutionnaire.

Babyface, Camille de Pompadour

Les Confessions de Minuit, Paris la Nuit.

La promesse d’essayerIllustration : Joh'K