LES CONFESSIONS DE MINUIT

Dame Freesia, la souveraine de l'intime

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Dame FreesiaIllustration : Joh'K

Il existe à Paris des établissements où l'on paie pour être vu, et d'autres où l'on paie précisément pour ne pas l'être. Dame Freesia connaît les deux catégories. Elle sait aussi que la frontière entre elles tient parfois à un portier, à une lumière allumée trop tôt, ou à la loyauté d'une personne que personne n'a pris la peine de saluer.

On la présente comme la Primogène Ventrue de Paris. C'est exact. On ajoute volontiers qu'elle préside le Directoire Ventrue de France, contrôle de vastes intérêts patrimoniaux et possède des relations dans des secteurs où la réputation d'un homme peut se faire, se défaire ou disparaître discrètement. C'est également exact. Mais les titres et les bilans comptables décrivent imparfaitement cette femme.

Freesia est spectaculaire. Son crâne rasé, son maquillage affirmé, ses bijoux lourds et sa silhouette imposante n'invitent pas à la discrétion. Il faudrait cependant être particulièrement naïf pour croire qu'une femme qui se montre si volontiers n'a rien appris de l'art de dissimuler.

Elle a accepté de me recevoir dans le salon privé d'une de ses Maisons. Je ne donnerai ni son adresse ni son nom. Ici, la discrétion n'est pas un argument commercial destiné à séduire le client avant d'être oublié au premier incident. C'est une règle, et j'ai la curieuse impression que ses murs eux-mêmes la respectent.

Un canapé de velours sombre. Quelques fauteuils qui ne se ressemblent pas, mais paraissent avoir été choisis pour se répondre. Une lampe basse, un miroir ancien. Au-delà d'une porte, le bruissement d'un spectacle qu'on prépare. Freesia a préféré ce lieu à son bureau. Je comprends vite pourquoi : dans un bureau, je serais venue interviewer une dirigeante. Ici, je rencontre une femme qui peut me montrer son pouvoir sans avoir à m'en parler.

Elle entre sans annoncer sa présence. Une robe noire aux lignes presque théâtrales, un bijou qui capte la lumière, et ce regard qui semble prendre connaissance de mon humeur avant même que j'aie pu ouvrir la bouche.

« Votre enregistreur est-il vraiment indispensable, Babyface ? »

Je lui réponds qu'il m'évite de déformer ses paroles.

« Quelle ambition touchante. Voyons si vous y parvenez. »

Je pose le petit appareil entre nous. Elle le regarde une dernière fois, comme on examine un contrat avant de signer.

Puis elle sourit.

La porte après minuitIllustration : Joh'K
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I. Derrière le visage

Babyface Comment souhaitez-vous que je vous appelle ? Madame la Primogène ? Madame la Présidente ? Dame Freesia ?

Freesia Dame Freesia, bien sûr. Prononcez cela comme une présentation, inutile d'en faire une révérence funèbre. Je ne vous ai pas invitée pour que vous passiez la nuit pliée en deux.

Babyface Vous tenez donc à « Dame » ?

Freesia J'y tiens autant qu'à « Freesia » : parce que j'ai décidé que ces mots me convenaient. Un titre ne vaut pas grand-chose s'il n'a pas été gagné. Un nom vaut encore moins s'il ne vous appartient pas.

Babyface Et celui que vous ne souhaitez plus entendre ?

Elle replace un bracelet à son poignet, sans baisser les yeux.

Freesia Il appartient à une ancienne vie. Je peux regarder cette vie avec tendresse sans accepter que l'on m'y reconduise par la manche. Ce n'est pas un secret à vendre, ma chère. C'est une porte que j'ai fermée moi-même.

Babyface Vous avez donc changé de nom sans vouloir effacer ce qui le précédait.

Freesia On n'efface pas plusieurs décennies d'existence avec une nouvelle carte de visite. On peut en revanche cesser de s'obliger à vivre selon ce qu'elle indiquait.

Babyface Si vous deviez vous décrire en trois mots ?

Freesia Souveraine. Voluptueuse. Insatiable.

Babyface Le troisième mot pourrait inquiéter vos concurrents.

Freesia Tant mieux. Mais songez à tout ce que Paris offre à qui sait regarder : les spectacles, les fortunes à reconstruire, les talents à découvrir, les usages à bousculer. J'aurais trouvé fort dommage de n'avoir qu'une existence pour m'en occuper.

Babyface Vous ne vous lassez donc jamais ?

Freesia De certaines personnes, si. Du monde, beaucoup plus difficilement.

Babyface Quelle qualité appréciez-vous le plus chez les autres ?

Freesia L'aplomb. La faculté de soutenir son désir sans commencer par vérifier si toute la pièce l'approuve. J'aime une artiste qui ose réclamer son cachet, un débutant qui défend son travail, même un jeune Ventrue qui prend le risque de me contredire.

Le nom qui lui appartientIllustration : Joh'K

Babyface Un jeune Ventrue peut vous contredire sans conséquence ?

Freesia Mais naturellement. Il faudra seulement qu'il ait quelque chose à dire. Le courage ne rend pas l'imbécillité intéressante.

Babyface Quel défaut pardonnez-vous facilement aux autres, mais jamais à vous-même ?

Freesia La résignation.

Babyface C'est assez sévère envers ceux qui n'ont pas vos moyens.

Freesia Justement. J'ai appris, parfois péniblement, qu'une porte ouverte ne suffit pas toujours à donner le courage de sortir. Certaines portes sont surveillées. Certaines donnent sur le vide. Et d'autres paraissent ouvertes à celui qui tient la clef, beaucoup moins à celui qui ne l'a pas.

Babyface Vous avez déjà connu une existence trop étroite ?

Freesia J'en ai connu une dans laquelle je réussissais tout ce qu'on attendait de moi. C'est une prison redoutable, le succès. Personne ne pense à vous demander si vous avez envie de partir lorsque tout le monde vous félicite de rester.

Babyface Quel est votre plus grand talent, en dehors de votre Sang ?

Freesia Faire tenir ensemble les désirs et les comptes. Tout le monde aime inaugurer un lieu magnifique. Quelqu'un doit prévoir les salaires, la toiture et les lendemains moins brillants. Je sais rendre une idée assez solide pour qu'elle survive à l'enthousiasme de son propriétaire.

Babyface Vous préférez donc gérer plutôt que rêver ?

Freesia Quelle drôle d'opposition. Le rêve sans gestion finit souvent en faillite. Et la gestion sans rêve vous donne une société parfaitement rentable dans laquelle personne n'a envie de travailler. Je préfère les deux. C'est d'ailleurs un talent moins photogénique qu'une robe, mais il paie fort bien les robes.

Le rêve et les comptesIllustration : Joh'K

Babyface Quel est le plus grand malentendu que les gens entretiennent à votre sujet ?

Son sourire se fait plus mince, non moins assuré.

Freesia Que ma féminité serait une plaisanterie dont j'attendrais les applaudissements. J'aime les robes, les bijoux, le maquillage, une entrée dont on se souvient. J'aime aussi être une femme lorsque la salle est vide et que personne ne me regarde. Le spectacle m'amuse ; mon identité, elle, n'est pas soumise au vote du public.

Babyface Certains anciens emploient-ils encore des mots que vous ne reconnaissez pas ?

Freesia Certains anciens confondent une longue existence avec un droit perpétuel à l'impolitesse. Je ne fais pas de grandes scènes. Il arrive simplement que leurs affaires deviennent soudain beaucoup moins commodes.

Babyface Vous punissez donc ?

Freesia Je préfère dire que je rends le manque de respect économiquement désavantageux. C'est un langage que même les plus obtus finissent par comprendre.

Je note cette précision. Chez Freesia, la colère ne semble pas avoir besoin de hausser le ton pour devenir coûteuse.

La salle videIllustration : Joh'K
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II. Quand vous étiez encore vivante

Babyface Quel est votre plus beau souvenir mortel ?

Freesia Les rires de mes enfants.

Je relève la tête. Elle poursuit sans demander si la confidence m'étonne.

Freesia J'ai connu des instants où je pouvais aimer sans tenir mes comptes ni mon rang. Il y avait de l'affection véritable dans cette vie. Je refuse de la rendre entièrement malheureuse pour simplifier mon histoire.

Babyface Vous aviez une famille.

Freesia Oui. Et vous voyez cette manie des biographes ? Ils voudraient toujours que les départs soient justifiés par une vie insupportable. Il se trouve qu'on peut avoir beaucoup à perdre et avoir tout de même besoin de partir.

Babyface Vous parlez des vôtres avec une grande douceur.

Freesia Ils n'ont pas à payer le prix de mes choix une seconde fois en devenant les méchants d'un récit qui serait plus facile à raconter ainsi.

Babyface Quelle chose insignifiante de votre ancienne vie vous manque le plus ?

Freesia L'air du matin sur mon visage. Ce froid encore humide, avant que la ville devienne bruyante. Une sensation très physique. Ne me regardez pas comme si j'allais fondre en larmes devant une fenêtre, j'ai trouvé depuis quelques occupations parfaitement convenables après le coucher du soleil.

Babyface Votre métier semble en effet assez nocturne.

Freesia Paris possède une vie entière que les gens pressés de se coucher ne soupçonnent même pas. J'ai eu la chance d'apprendre à en apprécier les horaires.

La tendresse gardéeIllustration : Joh'K

Babyface Si vous pouviez revivre une journée de votre existence mortelle ?

Freesia Une journée qui se terminerait par un bal masqué.

Babyface Un bal ? Vous qui aimez tant les coulisses des cabarets, cela ne devrait pas me surprendre.

Freesia Le masque est un objet extraordinaire. On vous accorde sous un déguisement des libertés qu'on vous refuse une fois qu'on vous a reconnu. On applaudit l'audace du costume puis on exige, au matin, que la personne rentre docilement dans son rôle.

Babyface Et vous, qu'auriez-vous voulu changer de cette journée ?

Freesia Rien du bal. Seulement le retour. J'aimerais pouvoir dire à la personne que j'étais : encore un peu de patience. Vous ne porterez pas cela éternellement.

Babyface Quelle personne de votre passé aimeriez-vous revoir, ne serait-ce que quelques minutes ?

Freesia Quelqu'un qui m'a connue avant, et qui pourrait me rencontrer aujourd'hui sans essayer de retrouver sous ma robe la personne qu'il croit avoir perdue.

Babyface Vous avez quelqu'un en tête ?

Freesia Oui. Et cela restera ma petite affaire. J'aimerais simplement voir la surprise devenir de la curiosité, puis entendre une question toute simple : « Cette vie vous rend-elle heureuse ? » Je saurais quoi répondre.

Babyface Vous répondriez oui ?

Freesia Avec un plaisir presque indécent.

Babyface Et que diriez-vous à la mortelle que vous étiez avant l'Étreinte ?

Freesia « Vous pouvez aimer ceux qui comptent sur vous sans leur abandonner toute votre existence. »

Le retour du balIllustration : Joh'K

Babyface C'est la leçon la plus difficile que vous ayez apprise ?

Freesia Il m'a fallu du temps pour comprendre que remplir un devoir n'interdit pas d'en éprouver de la reconnaissance, mais n'oblige pas non plus à le confondre avec toute sa vie. J'étais excellente dans le rôle qu'on m'avait donné. Il me restait à découvrir ce que je voulais lorsque plus personne ne me donnait de consigne.

Babyface Et personne ne vous avait jamais posé cette question ?

Freesia Pas avec la patience d'en attendre la réponse.

Elle laisse passer un instant, puis tapote le bord de son fauteuil.

Freesia Voyez-vous, c'est une chose qu'on oublie souvent : écouter n'est pas attendre que l'autre se taise.

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III. Le Sang et la Bête

Babyface Quelle fut votre première pensée après votre Étreinte ?

Freesia Que j'allais avoir du temps.

Babyface Voilà une réponse étonnamment paisible à un événement aussi violent.

Freesia Je vous rassure, la Faim s'est présentée très rapidement, et avec fort peu de bonnes manières. Mais la première pensée fut celle-là : j'allais avoir du temps. Pour essayer. Pour échouer. Pour choisir. L'avenir avait cessé de ressembler à une succession de devoirs distribués par d'autres.

Babyface Vous êtes devenue Freesia cette nuit-là ?

Freesia Non. L'Étreinte ne vous remet pas une nouvelle identité dans une boîte, avec des instructions. J'ai tâtonné. J'ai essayé des choses modestes, des vêtements, des façons d'être, des mots. J'ai découvert que ce qui me paraissait autrefois impossible pouvait simplement devenir ordinaire.

Babyface Votre sire vous a-t-elle guidée ?

Freesia Elle m'a guidée sans prétendre choisir pour moi. C'est une nuance à laquelle je tiens.

Babyface Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans votre condition vampirique ?

Freesia La nuit m'a permis de vivre enfin comme je le voulais. J'ai pu choisir mon nom, habiter ma féminité, bâtir mes affaires, recommencer quand une époque devenait ennuyeuse. Et puis quelle abondance ! Des voix nouvelles, des villes transformées, des femmes qui prennent leur place, des fortunes qui changent de mains.

Le temps pour choisirIllustration : Joh'K

Babyface Vous aimez donc être vampire.

Freesia Oui, Babyface. Je n'ai aucune envie de passer l'éternité à m'en excuser. Ce serait un programme bien morne, et j'ai payé assez cher cette liberté pour en profiter.

Babyface Pourtant, vous devez vivre avec la Faim.

Freesia Et elle est précisément ce que je déteste le plus. Elle arrive avec la vulgarité souveraine de ce qui prétend passer avant tout le reste. Une belle conversation, une affaire délicate, une personne que vous appréciez : soudain, tout peut se réduire à ce qui bat sous sa peau.

Babyface Vous aimez votre existence, mais pas ce qu'elle exige des autres.

Freesia Voilà. Il faut pouvoir tenir les deux vérités dans la même main. Les gens qui n'en conservent qu'une finissent par devenir soit de très mauvais prédicateurs, soit de très mauvais monstres. Parfois les deux.

Babyface Vous souvenez-vous de votre première chasse ?

Freesia Oui. Et je vous épargnerai les détails.

Babyface Ils sont trop personnels ?

Freesia Ils appartiennent également à quelqu'un d'autre. C'est une raison suffisante pour ne pas les offrir à votre public.

Babyface Qu'en avez-vous retenu ?

Freesia Combien le besoin peut rétrécir votre attention. Moi qui me flattais de comprendre les autres, je risquais soudain de ne voir qu'une solution à ma faim. Il a fallu apprendre la mesure. Une souveraine qui obéit au premier appétit venu gouverne assez peu de chose.

Babyface Qu'est-ce qui vous effraie le plus : perdre le contrôle de votre Bête ou ne plus ressentir le besoin de lui résister ?

Freesia La seconde possibilité. Une perte de contrôle a au moins l'impolitesse de se faire remarquer. L'habitude, elle, peut s'installer avec des raisons irréprochables, des statistiques convenables et une très belle tenue.

Babyface Le danger viendrait donc de ce qui paraît raisonnable ?

Freesia Lorsque vous commencez à trouver chaque cruauté pratique et chaque scrupule ridicule, votre costume n'a plus beaucoup d'importance. J'espère alors avoir encore quelqu'un d'assez insolent pour me le dire.

Babyface Existe-t-il une chose que vous vous refuseriez absolument à faire, même pour survivre ?

Freesia Installer la captivité au cœur de mes Maisons.

Babyface Vos établissements ne vendent pourtant pas uniquement des spectacles.

Freesia J'espère bien que vous n'êtes pas venue chercher un démenti embarrassé. On peut vendre son temps, son talent, sa présence, parfois une pratique sexuelle. Le paiement ne transforme personne en propriété.

Babyface Comment garantissez-vous cette différence ?

Freesia En la rendant réelle. On peut refuser. On peut partir. Il n'y a pas de dettes artificielles pour tenir les gens, pas de papiers confisqués, pas de violence maquillée en contrat. Un client paie une prestation. S'il lui vient l'idée qu'il a acheté une personne, nous réglons immédiatement ce malentendu.

Babyface Vous présentez cela comme un principe moral.

Freesia C'est aussi un principe d'affaires. Une personne qui sait que vous la protégerez peut vous accorder sa confiance. Et la confiance, ma chère, produit une richesse que vous aurez bien du mal à inscrire correctement dans un bilan.

Babyface Vous vous considérez comme une protectrice ?

Freesia Je me considère comme responsable de mes promesses. Ce qui est déjà beaucoup. N'allez pas me transformer en sainte : je gagne fort bien ma vie.

Une porte que l’on peut ouvrirIllustration : Joh'K
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IV. Les goûts et les plaisirs

Babyface Une seule musique pour vous accompagner pendant un siècle ?

Freesia Une seule ? Vous employez des méthodes d'interrogatoire parfaitement cruelles. Je devrais peut-être demander au Prince de revoir votre accréditation.

Babyface Je peux vous en laisser deux.

Freesia Comme c'est généreux. Je choisirais une grande voix de cabaret. Une voix qui sait rire, désirer, vieillir, se mettre en colère, puis vous laisser silencieuse après la dernière note.

Babyface Vous aimez surtout le spectacle ?

Freesia J'aime entendre quelqu'un prendre toute la place que sa voix lui permet. Il y a des artistes à qui l'on a expliqué toute leur vie de ne pas faire de bruit. Puis ils entrent en scène et le monde entier consent enfin à les écouter. C'est un instant délicieux.

Babyface Quelle œuvre d'art vous représente le mieux ?

Freesia Un rideau de théâtre au moment où il commence à se lever.

Babyface Ce n'est pas une œuvre en particulier.

Freesia Vous demandiez un objet achevé. Je choisis le moment où tout devient possible. L'attente, le velours, les lumières qui changent. Et cette décision tout à fait sérieuse au milieu de tant d'artifice : ce soir, vous allez me regarder telle que j'ai choisi de me montrer.

Babyface Votre propre mise en scène est donc un art ?

Freesia Certaines personnes n'ont pas besoin qu'on les félicite pour leur art. Je vous laisse juger du mien.

Babyface Votre endroit préféré à Paris ?

Freesia Les coulisses d'un cabaret avant l'ouverture.

Babyface Pas la meilleure loge ? Ni la table qu'on vous réserve toujours ?

Freesia Je les apprécie aussi. Mais j'aime les épingles, les dernières retouches, les artistes qui plaisantent trop fort parce qu'ils ont le trac, les mains qui travaillent pendant que les applaudissements se préparent ailleurs. On m'imagine au meilleur fauteuil. Je sais surtout combien d'efforts il faut pour que le plaisir ait l'air facile.

Babyface Cela ressemble à votre manière de gouverner.

Freesia Vous voyez, vous apprenez. À la Cour aussi, on applaudit volontiers celui qui paraît sur la scène. Beaucoup moins celui qui a empêché les lustres de tomber.

Avant les applaudissementsIllustration : Joh'K

Babyface Quelle sensation réveille immédiatement un souvenir chez vous ?

Freesia Le poids d'un bijou lorsqu'on vient de l'attacher. Ce petit mouvement du corps pour l'accueillir, le tissu qui suit, le regard qu'on pose sur soi dans un miroir.

Babyface Ce n'est pas nécessairement un souvenir ancien.

Freesia Les souvenirs les plus tenaces ne sont pas toujours les plus spectaculaires. J'ai connu le vêtement comme une obligation. En faire un plaisir demeure une découverte dont je ne me lasse pas. Vous comprendrez que je choisisse rarement mes bijoux légers.

Babyface Et si vous disposiez d'une nuit sans obligation, sans danger et sans avoir à rendre de comptes ?

Freesia Je commencerais par m'habiller beaucoup trop pour une nuit sans obligation. Ensuite, un spectacle. De la musique. Une conversation avec quelqu'un qui n'a absolument rien à me demander.

Babyface Vous trouveriez cette dernière chose à Paris ?

Freesia Si je vous dis non, vous allez encore écrire que je suis tragiquement seule. Alors je vais vous laisser le plaisir de le découvrir. Je voudrais surtout rire assez fort pour qu'on se retourne, rester jusqu'à la fin des histoires des artistes, et décider de la suite sur place.

Babyface Vous qui prévoyez tant de choses, vous rêvez d'une soirée improvisée ?

Freesia Précisément. Un luxe ne vaut vraiment la peine que lorsqu'on en ressent le contraste.

Le poids choisiIllustration : Joh'K
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V. Les autres et vous

Babyface Qu'attendez-vous réellement d'un ami ?

Freesia De la franchise, du plaisir et une certaine tenue dans les moments difficiles. J'aime qu'un ami puisse me dire que je suis insupportable, puis rester assez longtemps pour m'expliquer pourquoi.

Babyface Vous l'acceptez bien ?

Freesia Pas nécessairement sur le moment. Mais je préfère quelqu'un qui ose dire la vérité à un courtisan qui achète ma bonne humeur avec ma propre fortune.

Babyface Et la discrétion ?

Freesia Elle va de soi. Si je dois l'acheter, nous entretenons une relation professionnelle, pas une amitié.

Babyface Quelle trahison seriez-vous incapable de pardonner ?

Freesia Utiliser ce qu'une personne vous a confié pour lui retirer la possibilité de choisir.

La franchise partagéeIllustration : Joh'K

Babyface Vos Maisons sont donc des lieux où l'on ne raconte jamais ce qu'on a entendu ?

Freesia Ne soyez pas naïve, Babyface. Une porte n'abolit pas la curiosité humaine. Mais la confidentialité fait partie de ce que nous promettons. Si l'on peut acheter toutes les confidences d'un établissement, ce n'est plus un refuge. C'est un piège avec une bonne carte de boissons.

Babyface Vos établissements pourraient pourtant constituer une source d'informations politiques considérable.

Freesia Et vous aimeriez savoir ce que je sais. C'est compréhensible. Je protège les secrets de ceux qui viennent chez moi. Je n'ai jamais promis de les protéger des conséquences de leurs actes, surtout s'ils menacent la Maison. La nuance est essentielle.

Babyface Croyez-vous encore à l'amour ?

Freesia Mais oui ! Vous avez une manière de dire « encore » qui donne à l'amour l'air d'un vieux placement douteux.

Babyface Vous pensez qu'il peut durer éternellement ?

Freesia Il peut durer si l'on accepte que les personnes changent. Je ne demanderais jamais à quelqu'un de rester identique pendant trois siècles pour me rassurer. Ce serait épouvantablement ennuyeux, et fort peu aimant.

Babyface Vous avez aimé, vous aussi, avant votre Étreinte ?

Freesia Je viens de vous parler de mes enfants. Vous espériez une existence entière sans affection, pour que ma transformation puisse se raconter en trois phrases faciles ?

Le secret confiéIllustration : Joh'K

Babyface Non. Je crois justement que c'est ce qui la rend plus difficile à comprendre.

Freesia Alors nous nous comprenons.

Babyface Vous appartenez à la coterie de Montfaucon. Quelle qualité admirez-vous le plus chez vos compagnons ?

Freesia Leur capacité à durer ensemble avec aussi peu de raisons d'être constamment d'accord.

Babyface Voilà une définition assez originale de l'entente.

Freesia Mais réaliste. Nous avons des intérêts, des ambitions, des tempéraments. Nous avons aussi appris que la stabilité d'une Praxis ne dépend pas du fait que tout le monde sourie à la même plaisanterie.

Babyface Vous pensez à quelqu'un en particulier ?

Freesia Claudia, par exemple, sait donner à une présence un poids qu'aucun décret ne lui procurerait. Le Prince comprend ce qu'un geste peut produire lorsqu'une ville entière le regarde. Tous n'exercent pas leur influence comme moi. C'est fort heureux.

Babyface Vous faites partie du Conseil du Prince, mais vous présidez aussi le Directoire Ventrue de France. Où commence votre loyauté ?

Freesia Vous imaginez donc qu'une femme ne peut occuper deux fonctions sans appartenir tout entière à l'une ou à l'autre ? Je défends des intérêts que j'assume publiquement. Lorsque ceux de Paris et ceux du Directoire se rejoignent, c'est une très bonne nuit. Lorsqu'ils divergent, nous parlons. Parfois assez fermement.

Babyface Vous pouvez dire non à François Villon ?

Freesia Je peux. Cela ne signifie pas qu'il apprécie toujours de l'entendre, ni que je gagne toutes nos discussions.

Des sièges, des volontésIllustration : Joh'K

Babyface Et lui, vous fait-il confiance ?

Freesia Posez-lui la question. Je ne vais tout de même pas lui prêter des sentiments à sa place. Nous nous connaissons suffisamment pour ne pas confondre accord et appartenance.

Babyface Si votre existence dépendait entièrement d'un membre de Montfaucon, à qui feriez-vous confiance ?

Freesia Claudia, si vous exigez un nom.

Babyface Vous la connaissez pourtant comme une dirigeante très attachée à son indépendance.

Freesia Justement. Elle sait ce que coûte l'effacement d'une personne qui tenait debout par elle-même. Cela rend certaines solidarités concrètes. Ne m'imaginez toutefois pas lui confier toutes mes clefs avec un bouquet de roses. Une confiance sérieuse s'accorde avec précision, avant la crise et non au milieu.

Babyface Quel sacrifice consentiriez-vous pour quelqu'un que vous aimez ?

Freesia Une fortune. Une position. Plusieurs années d'efforts. Je sais reconstruire.

Babyface Et votre pouvoir ?

Freesia Si j'ai le choix entre une charge et une personne que j'aime, je préférerais avoir assez bien organisé les choses pour ne pas les opposer. Ce qui me serait vraiment difficile serait de renoncer à intervenir lorsque cette personne choisit une voie qui m'effraie.

Babyface Vous avez du mal à laisser partir ?

Freesia Nous sommes nombreux à appeler protection notre désir de décider pour quelqu'un. Je me méfie particulièrement de cette tentation chez moi. J'ai les moyens de lui donner une apparence fort convaincante.

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VI. Le pouvoir et l'éternité

Babyface Que représente le pouvoir pour vous : une protection, une responsabilité, une liberté ou une tentation ?

Freesia D'abord la liberté. Pouvoir ouvrir une porte, financer un projet, refuser une condition humiliante. Puis la responsabilité : des gens comptent sur mes Maisons, et les Ventrue de France attendent autre chose de leur Directoire que mon plaisir personnel.

Babyface Vous pourriez dire, comme d'autres puissants, que le pouvoir est un fardeau.

Freesia Je pourrais, mais ce serait une affectation. Je l'apprécie. J'aime le confort, l'efficacité, l'excellent mobilier et cette merveilleuse faculté de régler un problème sans devoir solliciter quatre autorisations absurdes.

Babyface Vous aimez donc gouverner.

Freesia Oui. Je m'efforce simplement de me souvenir que les autres ne sont pas des meubles que l'on déplace pour obtenir une pièce mieux équilibrée.

Babyface Quelle est votre plus grande ambition ?

Freesia Que les Ventrue de France disposent d'une force assez solide pour négocier leur avenir sans demander la permission à chaque tournant.

Babyface Même à Paris ?

Freesia Paris est la capitale, ma chère, pas la totalité du pays. Je siège ici, je travaille avec le Prince et j'appartiens à Montfaucon. Mais le Directoire représente des intérêts plus vastes. Je tiens à conserver la possibilité de dire oui avec discernement et non sans demander pardon.

Les moyens de dire nonIllustration : Joh'K

Babyface Certains appelleraient cela de l'insubordination.

Freesia Certains appellent trahison tout ce qui ne ressemble pas à de l'obéissance. Ils font rarement de bons partenaires.

Babyface Préférez-vous être aimée, respectée ou crainte ?

Freesia Respectée. Avec assez d'affection pour que les soirées restent agréables.

Babyface Pas crainte ?

Freesia La crainte peut être utile, mais elle vous prive d'une quantité regrettable de conversations sincères. Quant à être aimée de tous, quel emploi du temps cela demanderait ! Je préfère que l'on sache ce que vaut ma parole.

Babyface Existe-t-il une cause pour laquelle vous accepteriez de risquer votre destruction définitive ?

Freesia Défendre les personnes qui se sont placées sous la protection de mes Maisons.

Babyface Vous iriez jusque-là ?

Freesia Je ne recherche aucune mort exemplaire. Je prépare des issues, je négocie, je dépense ce qu'il faut. Mais à quoi servirait ma parole si elle cessait de m'obliger au moment où son respect devient dangereux ?

Babyface Et si vos intérêts entraient en conflit avec cette promesse ?

Freesia Alors vous découvririez sans doute que je suis moins agréable en négociation qu'en entretien.

Babyface Que changeriez-vous dans notre société si vous en aviez le pouvoir ?

Freesia Cette facilité à transformer la filiation en droit de propriété. Un sire peut transmettre son Sang, enseigner, conseiller, exiger de la prudence. Cela ne lui donne pas le dernier mot sur le nom, le désir et l'avenir de son infant pour toute l'éternité.

Babyface Votre propre sire vous a-t-elle laissé cette liberté ?

Freesia Oui. Et cela m'a appris qu'un maître peut former un successeur sans fabriquer un prisonnier. Certains anciens feraient bien d'essayer.

Babyface Vous êtes pourtant à la tête d'une institution très hiérarchisée.

Freesia Une hiérarchie peut répartir les responsabilités. Elle peut aussi étouffer ceux qui la servent. Je ne vais pas prétendre qu'il suffit de changer son nom sur une porte pour supprimer le problème. J'essaie de bâtir une institution dont les membres puissent s'élever sans se dissoudre en elle.

Babyface Cela fonctionne ?

Freesia Pas toujours. Vous n'avez pas devant vous une femme infaillible. Seulement une femme qui tient à pouvoir se regarder dans une glace sans laisser un conseil d'administration décider de ce qu'elle y voit.

Babyface Dans cent ans, qu'aimeriez-vous avoir accompli ?

Freesia Des Maisons toujours désirables. Un Directoire assez souple pour survivre aux changements de ce siècle. Des gens qui auraient eu toutes les raisons de se croire condamnés à une petite vie et qui seraient parvenus à lui donner d'autres dimensions.

Babyface Rien pour vous ?

Freesia Mais si ! Assez de liberté pour tomber amoureuse d'un projet que je n'ai pas encore imaginé. Et, si le bon goût continue de progresser, des robes que personne n'a encore eu l'audace de dessiner.

Les robes à inventerIllustration : Joh'K
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VII. Les questions que l'on préfère éviter

Babyface Nous arrivons aux questions qui fâchent. Quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?

Freesia Que je saurais parfaitement me retirer si mes fonctions commençaient à me dévorer.

Babyface Vous doutez donc de pouvoir renoncer à votre position ?

Freesia J'aime diriger. J'aime que les choses fonctionnent, et j'aime souvent qu'elles fonctionnent à ma façon. Il m'arrive de devoir vérifier que je possède toujours mes charges autant qu'elles me possèdent. Cette question semble simple jusqu'au jour où l'on vous propose de rendre les clefs.

Babyface On pourrait dire que vous avez fabriqué une cage particulièrement luxueuse.

Freesia On pourrait. Il faudrait ensuite vérifier que j'en détiens toujours l'ouverture.

Babyface De quoi avez-vous le plus honte ?

Freesia De mon impatience devant la peur des autres.

Babyface Vous qui défendez le droit de choisir ?

Freesia Précisément. Je vois parfois une possibilité et je voudrais secouer quelqu'un en lui disant de la saisir. Comme si trois siècles, une fortune et l'aide que j'ai reçue n'avaient joué aucun rôle dans mon propre courage. C'est une mauvaise habitude. L'assurance peut devenir blessante quand elle oublie son prix.

Babyface Vous arrive-t-il de présenter des excuses ?

Freesia Plus souvent que ne le racontent ceux à qui elles ne sont pas destinées.

Babyface Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvre jamais ?

Freesia Vous cherchez une fissure assez jolie pour terminer votre portrait ?

Babyface C'est possible.

Freesia Alors voici une confidence peu avantageuse : je supporte assez mal qu'une situation qui me tient à cœur puisse se passer de mon intervention.

La clef et le veloursIllustration : Joh'K

Babyface Vous voudriez être indispensable ?

Freesia J'aime aider. J'aime aussi la sensation d'être celle qui peut aider. Vous voyez combien il serait facile de mélanger les deux. Je fais attention à ce point, surtout lorsque mes moyens me permettent d'imposer ma solution sous prétexte de générosité.

Babyface Vous gardez le reste pour vous ?

Freesia Évidemment. Il faut tout de même laisser à votre prochaine interview un intérêt quelconque.

Babyface Avez-vous déjà fait quelque chose de monstrueux en étant persuadée d'agir pour le bien ?

Elle croise les mains. Pour la première fois, elle ne me donne pas immédiatement une pirouette.

Freesia J'ai défendu des décisions dont le coût me paraissait acceptable parce que je n'étais pas celle qui allait le payer.

Babyface C'est un aveu assez sévère.

Freesia Le pouvoir rend cet exercice dangereusement facile. Se croire raisonnable n'épargne pas la cruauté. Cela lui donne parfois une meilleure présentation.

Babyface Vous pourriez me raconter l'une de ces décisions ?

Freesia Non. Vous n'obtiendrez pas de ma part l'histoire d'autrui pour me permettre de faire devant votre microphone une confession élégante. Ce serait une seconde faute, et beaucoup plus vaniteuse que la première.

Babyface Pourtant, votre silence pourrait donner à certains l'impression que vous cachez quelque chose de grave.

Freesia Bien sûr que je cache des choses. Vous êtes dans une de mes Maisons. Je vous ai invitée à me poser des questions, pas à vérifier l'inventaire des secrets de mes clients.

Babyface Si vous pouviez redevenir humaine, mortelle et vulnérable, accepteriez-vous ?

Freesia Non. Sans hésitation.

Babyface Même pour retrouver un matin, une maison, les rires de vos enfants ?

Freesia Vous êtes une femme intelligente, Babyface. Ne confondez pas le regret d'un bonheur perdu avec le souhait de redevenir celle qu'on attendait que je sois. J'aime cette vie. J'aime la femme que j'ai pu devenir au fil de ces nuits, j'aime ce que j'ai construit. Je connais le prix de mon existence. Je continue de la choisir.

Le coût des décisionsIllustration : Joh'K

Babyface Vous n'auriez donc jamais voulu une autre vie ?

Freesia Bien sûr que si. Mais ce n'est pas celle qu'on me propose en me disant simplement de redevenir mortelle. Un miracle qui vous rend la vulnérabilité sans réparer les anciennes contraintes est un cadeau singulièrement mal emballé.

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VIII. Le dernier mot

Babyface Votre plus grand bonheur ?

Freesia Me sentir exactement à ma place dans ma propre vie. Une robe qui me plaît, des affaires qui avancent, une salle qui s'anime et aucune envie d'être quelqu'un d'autre.

Babyface Vous parlez de choses assez simples pour une femme qui possède tant.

Freesia Il m'a fallu beaucoup de temps pour connaître ce bonheur. Maintenant que je le connais, je compte bien lui faire une place considérable.

Babyface Votre plus grand regret ?

Freesia Le temps passé à croire que ma compétence m'obligeait à accepter le rôle pour lequel on me félicitait.

Babyface Vous pensez que vous auriez pu choisir plus tôt ?

Freesia Je pense surtout qu'il est inutile de juger trop sévèrement quelqu'un qui n'avait pas encore les mots ou les moyens de choisir. C'est plus facile d'être courageuse après coup, confortablement assise au milieu de trois siècles de ressources.

Babyface Votre héroïne ?

Freesia Ariane de Montferrat.

Babyface Votre sire.

Freesia Oui. Elle a vu mes capacités et m'a laissé découvrir ce que je voulais en faire. Elle ne m'a pas offert une identité à porter. Elle m'a laissé chercher la mienne.

Babyface C'est rare chez les Ventrue ?

Freesia Chez les Ventrue, comme ailleurs, il est souvent plus facile de transmettre un ordre que de faire confiance. Ariane avait ce raffinement-là.

Babyface Votre pire ennemi ?

Freesia Celui qui m'explique que je serai libre plus tard, après avoir obéi encore un peu.

À sa placeIllustration : Joh'K

Babyface Vous en avez rencontré beaucoup ?

Freesia Sous des titres magnifiques, avec des raisons excellentes, quelquefois même avec une inquiétude sincère pour mon bien. C'est alors qu'il faut lire les contrats avec le plus de soin.

Babyface Votre idée de la mort idéale ?

Freesia Tard.

Babyface Vous n'avez pas plus poétique ?

Freesia Je tiens à commencer par ce détail. Puis une mort qui ne laisse personne captif de mes dettes et de mes dispositions. J'aimerais avoir assez bien préparé la suite pour que mes Maisons puissent continuer à ouvrir leurs portes lorsque la mienne se refermera.

Babyface Vous pensez déjà à votre succession ?

Freesia Je serais une administratrice bien médiocre si je ne le faisais pas. Prévoir sa disparition n'oblige pas à la souhaiter.

Babyface Quelle phrase souhaiteriez-vous laisser derrière vous si demain était votre dernière nuit ?

Freesia « J'ai choisi ma vie. Choisissez la vôtre avec autant de plaisir. »

Elle réfléchit une seconde.

Freesia Et si l'on organise une soirée en ma mémoire, que quelqu'un veille sérieusement à la musique. Je serais contrariée de découvrir que ma dernière contribution à Paris a été de réunir des gens qui s'ennuient.

Babyface Vous reviendriez les hanter ?

Freesia Je trouverais au moins quelqu'un à blâmer. C'est l'avantage d'avoir préparé de bonnes équipes.

La musique après elleIllustration : Joh'K
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La question qu'elle n'attendait pas

Je regarde les notes que j'ai prises. J'avais imaginé passer la nuit devant une souveraine de la finance, une Ventrue dont l'autorité s'exerce en douceur, entre deux signatures. J'ai découvert un sens aigu des plaisirs, de la scène, des héritages que l'on accepte et de ceux que l'on refuse.

Elle m'a parlé de ses enfants, de ses robes, des artistes que l'on ne regarde pas, des gens qui vivent d'une proximité qu'ils ont choisie. Elle m'a donné des phrases qui auraient pu faire d'excellents slogans. Et chaque fois que je m'approchais d'une histoire qui appartenait à quelqu'un d'autre, elle a fermé la porte sans se sentir obligée de s'en excuser.

Il me reste ma dernière question.

Babyface Dame Freesia, quelle question espériez-vous secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ?

Freesia « Si vos titres, votre fortune et vos Maisons disparaissaient, quelle liberté vous resterait encore ? »

Je reste un instant surprise. Ce n'est pas la question que j'avais prévue.

Babyface Vous avez donc anticipé la plus indiscrète de mes questions.

Freesia Ma chère, vous êtes venue m'interroger sur le nom, le Sang, les plaisirs, l'amour et le pouvoir. Il aurait été décevant que vous ne finissiez pas par demander ce qui demeure lorsque tout cela s'effondre.

Babyface Et quelle serait votre réponse ?

Freesia J'aimerais vous dire que je resterais exactement aussi libre, avec la même assurance que pour tout le reste. Mais j'ai consacré une part considérable de mon existence à me donner les moyens de ne plus demander la permission.

Babyface Vous craignez donc que votre liberté repose sur votre fortune ?

Freesia Je crains surtout de découvrir que j'ai confondu parfois la liberté avec ses garanties. L'argent protège. Les titres ouvrent des portes. Mes Maisons m'offrent des ressources, et j'en suis fière. Mais lorsqu'on ne dispose plus d'aucun de ces avantages, il faut répondre autrement à la question : qui décide de votre vie ?

Babyface Vous n'avez pas envie de tenter l'expérience.

Freesia Aucune envie. Je suis même très occupée à apprécier les résultats de mes efforts.

Babyface Pourtant, vous avez construit toute votre existence sur le droit de choisir.

Freesia Oui. Et je ne vais pas faire semblant de trouver honteux d'avoir bâti de quoi défendre ce droit. Seulement, une femme sensée sait que ses certitudes méritent parfois d'être examinées. Même lorsqu'elle porte de magnifiques bijoux.

Babyface Vous m'avez dit qu'un ami devait pouvoir vous expliquer pourquoi vous êtes insupportable. Qui pourrait vous dire que vous vous trompez sur votre propre liberté ?

Elle m'observe longuement. Son regard n'a rien de menaçant. Il semble plutôt peser la question, comme on évalue une proposition dont les conséquences seraient importantes.

Freesia Peut-être quelqu'un qui ne me doive rien. Ou quelqu'un que je saurais écouter alors même qu'il ne pourrait rien m'apporter.

Sans les garantiesIllustration : Joh'K

Babyface Vous en connaissez ?

Freesia Cela aussi restera ma petite affaire.

Un éclat de rire, bref et grave, lui échappe.

Freesia Vous voyez, Babyface, l'intimité ne consiste pas à tout montrer. Elle consiste à pouvoir choisir ce que l'on donne. Ce soir, je vous ai offert une conversation. Pas les clefs de ma vie.

Babyface Une dernière chose, alors. Pourquoi avoir accepté cet entretien ?

Freesia Parce que les gens qui pensent déjà me connaître me fatiguent. Et parce que j'aime assez voir ce que les autres font d'une porte entrouverte.

Babyface Vous pensez que je l'ai franchie ?

Freesia Vous avez au moins compris qu'il ne fallait pas pousser toutes les portes.

Elle se lève. Son bijou heurte doucement le tissu de sa robe. Derrière la porte, quelqu'un rit. Le spectacle va commencer.

Freesia Maintenant, rangez votre appareil. Nous allons voir si ces artistes méritent les sommes indécentes que je leur verse.

Babyface Et s'ils ne les méritent pas ?

Freesia Alors nous leur paierons une répétition supplémentaire. C'est beaucoup plus efficace que de leur faire peur.

Elle me tend la main, m'invite à la suivre et ouvre elle-même la porte.

Fin de l'entretien.


Elle ouvre elle-mêmeIllustration : Joh'K
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Le regard de Babyface

Je croyais savoir à quoi ressemblait une grande Ventrue.

De l'autorité, de la mesure, une science des convenances et des finances, une capacité remarquable à rappeler leur place aux gens sans leur faire l'honneur de paraître contrariée. Dame Freesia possède toutes ces qualités. Elle y ajoute un rire sonore, un goût parfaitement assumé pour les étoffes extravagantes, et une manière de parler d'argent qui donne presque envie de l'écouter en détailler les colonnes.

Mais ce qui la distingue le plus, je crois, est ailleurs.

Dame Freesia n'a pas bâti sa fortune pour devenir quelqu'un d'autre. Elle l'a bâtie pour ne plus avoir à redevenir quelqu'un qu'elle ne souhaitait pas être.

Je ne connais pas tous les détails de sa vie mortelle. Elle ne me les a pas donnés, et je ne les lui ai pas arrachés. J'ai compris qu'elle avait connu une famille, des responsabilités, des enfants qu'elle aimait, et une existence dont la réussite apparente ne suffisait pas à lui permettre de se reconnaître tout à fait.

J'ai trouvé particulièrement émouvante la façon dont elle refuse de mépriser cette vie. Elle n'en parle pas comme d'une longue erreur, encore moins comme d'une comédie sans affection. Elle en reconnaît les bonheurs. C'est précisément parce qu'ils étaient véritables que son départ a dû coûter quelque chose.

Elle ne m'a pas offert un conte où une existence malheureuse serait miraculeusement réparée par l'Étreinte. Elle m'a parlé de temps, d'essais, de patience et de liberté. Son sire, Ariane de Montferrat, y tient une place particulière : celle d'une personne qui a su lui laisser découvrir ce qu'elle désirait, sans prétendre le nommer à sa place.

Il existe là une leçon qui dépasse de très loin la seule histoire de Freesia. Chez les Descendants, nous attachons tant de valeur aux lignages que nous oublions parfois qu'une filiation n'est pas un acte de propriété. Le Sang peut transmettre des obligations et des capacités. Il ne devrait pas confisquer jusqu'au droit de se définir.

Ne plus demanderIllustration : Joh'K

Freesia a fait de cette conviction une politique. Une politique à sa manière, qui ne se contente pas de déclarations généreuses. Elle bâtit des structures, signe des contrats, achète des immeubles, prépare des budgets et rend certaines conduites suffisamment coûteuses pour qu'elles cessent de paraître avantageuses. Les anciens qui ne la respectent pas n'obtiennent pas nécessairement de grandes scènes. Ils découvrent plutôt qu'une porte s'est fermée, qu'une affaire ne se conclura pas, qu'une présentation promise n'aura finalement pas lieu.

C'est une manière très Ventrue de défendre une liberté personnelle.

Et une manière tout à fait Freesia de rappeler qu'une question de principe peut avoir un prix parfaitement mesurable.

Ses Maisons m'intriguent davantage encore. Elles appartiennent à l'économie de la nuit, du désir et de la discrétion. On y vient pour être admiré, pour se distraire, pour rencontrer quelqu'un, quelquefois pour vivre quelques heures sous une identité plus légère que celle que l'on porte dans la journée.

J'aurais pu m'attendre à ce qu'une femme qui possède tant de réseaux transforme chaque confidence en instrument de chantage. Elle aurait certainement les moyens d'en tirer profit.

Pourtant, elle défend l'idée inverse : un refuge perd toute sa valeur lorsqu'on peut y acheter les confidences de chacun.

Je serais naïve de la prendre pour une philanthrope désintéressée. Elle ne prétend pas l'être. Son talent consiste aussi à comprendre que la protection, la fidélité et la confiance sont des avantages économiques considérables. Un personnel qui sait pouvoir refuser, des artistes qui se savent payés, des clients qui comprennent que leur argent n'achète pas des personnes : tout cela représente une manière de gouverner.

Une manière qui possède de véritables principes, mais également d'excellents résultats.

Cette dualité traverse tout son entretien.

Freesia aime la liberté, et elle aime diriger.

Elle déteste les cages, mais excelle à construire des institutions.

Elle refuse que quelqu'un décide de la vie d'autrui, mais reconnaît volontiers la difficulté qu'elle éprouve à laisser ses proches emprunter des chemins qu'elle désapprouve.

Elle sait que le pouvoir peut devenir une prison. Elle n'en aime pas moins le confort, l'efficacité et les possibilités qu'il lui donne.

Je trouve ces contradictions beaucoup plus intéressantes que le portrait sans défaut qu'on pourrait facilement dresser d'elle.

Une femme capable de les reconnaître me semble plus crédible qu'une souveraine qui prétend n'en posséder aucune.

Je l'ai notamment interrogée sur Montfaucon, la coterie qui réunit le Prince et les Primogènes. J'aurais pu l'entendre réciter une longue profession de loyauté. Elle m'a parlé d'individus capables de travailler ensemble sans avoir toujours les mêmes intérêts. C'est moins romantique, mais peut-être beaucoup plus solide.

Freesia ne confond pas sa charge à Paris avec la présidence du Directoire Ventrue de France. Elle affirme clairement que son devoir dépasse la capitale et qu'elle tient à pouvoir contredire François Villon lorsque les intérêts qu'elle représente l'exigent. Elle ne cherche pas à se présenter comme l'ennemie du Prince, ni comme sa fidèle exécutante.

Les contradictions vivantesIllustration : Joh'K

Elle a même refusé de me dire ce qu'il pensait d'elle.

« Posez-lui la question », m'a-t-elle répondu.

Il faut une certaine assurance pour ne pas utiliser le nom d'un souverain comme caution à chaque occasion. Je crois que Freesia n'a guère besoin d'une telle caution.

Sa réponse concernant Claudia m'a surprise. Si elle devait confier son existence à un membre de Montfaucon, c'est à la Primogène Toréador qu'elle songerait. Elle n'a pas prétendu à une amitié parfaite. Elle a parlé de confiance limitée, de choix précis et de solidarités qu'on reconnaît dans les crises. J'y vois la prudence d'une femme qui préfère les engagements compréhensibles aux promesses éternelles.

Je retiens aussi sa relation à l'art. Elle pourrait occuper le meilleur fauteuil de tous les cabarets parisiens. Pourtant, elle aime les coulisses, le bruit des préparatifs, les retouches de dernière minute, la nervosité des artistes avant le lever du rideau. Ce choix lui ressemble. Elle sait admirer la beauté du résultat sans oublier ceux qui ont travaillé pour la produire.

Il y a peut-être dans cet amour du travail bien fait un écho de sa vie mortelle, dont elle parle comme d'une succession de devoirs remplis avec compétence. Mais je me garderais de prétendre comprendre ce qu'elle n'a pas souhaité me raconter. C'est d'ailleurs une chose qu'elle m'a apprise : on peut écouter quelqu'un sans transformer chacune de ses phrases en clef universelle.

J'ai enfin été frappée par sa réponse à la dernière question.

« Si vos titres, votre fortune et vos Maisons disparaissaient, quelle liberté vous resterait encore ? »

Elle l'avait préparée pour moi. Et elle ne m'a pas offert de réponse triomphante.

Cela m'a surprise.

Dame Freesia a consacré des siècles à construire les moyens de n'avoir plus à demander la permission. Elle sait combien ces moyens comptent. Mais elle semble également comprendre qu'ils pourraient devenir, s'ils ne sont jamais remis en question, une autre forme de dépendance.

Elle n'a pas cherché à donner à cette difficulté une solution élégante. Elle l'a laissée ouverte.

C'est sans doute ce qui m'a donné le sentiment d'avoir rencontré autre chose qu'une grande femme d'affaires ou une redoutable Primogène. Derrière sa présence spectaculaire, j'ai aperçu quelqu'un qui continue de surveiller le prix de sa propre liberté.

Freesia ne se présente pas comme une victime exemplaire, ni comme une souveraine sans faille. Elle a connu des contraintes, elle a obtenu du pouvoir, elle y prend plaisir et elle ne se fait pas d'illusions sur ce qu'elle serait capable de faire pour conserver ce qu'elle protège.

Je ne sais pas combien de secrets elle a conservés pour elle ce soir. Beaucoup, probablement. J'en ai été témoin chaque fois qu'elle choisissait de ne pas transformer l'histoire d'un tiers en anecdote destinée à améliorer son portrait.

Et c'est peut-être cela que j'admire le plus chez elle.

Elle connaît la différence entre offrir quelque chose et se laisser prendre.

Tout au long de notre entretien, elle a choisi ce qu'elle me donnait.

Lorsque j'ai rangé mon enregistreur, j'ai cru un instant que la conversation était terminée. Elle m'a invitée à assister au spectacle qui commençait. Sans ordre, sans insistance, avec une simplicité presque désarmante.

Je l'ai suivie.

Je me suis alors demandé si je n'avais pas passé la soirée entière à regarder Freesia derrière un rideau qu'elle tenait elle-même entrouvert.

Puis les lumières ont baissé.

Et pour quelques minutes, elle n'était plus la Présidente du Directoire, la Primogène Ventrue ou la souveraine d'une partie de la nuit parisienne.

Le rideau entrouvertIllustration : Joh'K

Elle était une spectatrice ravie, qui applaudissait une artiste avant même que les autres aient compris qu'il fallait le faire.

Je crois qu'elle m'aurait demandé de ne pas tirer de conclusion trop profonde de cette image.

Je le ferai quand même.

Babyface

Les Confessions de Minuit, Paris la Nuit.

La première à applaudirIllustration : Joh'K