LES CONFESSIONS DE MINUIT

Elara von Stein, la Sorcière sans chaînes

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Elara von SteinIllustration : Joh'K

La première chose que je remarquai fut une boîte de biscuits placée au milieu des instruments. Elle portait une étiquette écrite à la main : Ne contient rien qui morde. Dans les circonstances, c'était une précision rassurante. La seconde fut un tournevis minuscule, abandonné à côté d'une montre dont la moitié du mécanisme reposait sur un linge gris. J'avais rendez-vous avec la Primogène Tremere de Paris. On m'avait parlé d'une sorcière capable de comprendre des phénomènes devant lesquels ses confrères invoquaient volontiers les ancêtres, la fatalité ou les pompiers. Je m'étais préparée aux chandelles, aux langues mortes et aux portes qui s'ouvrent sans être touchées. J'avais devant moi le désordre très surveillé d'un atelier de restauration.

L'adresse ne menait ni au château de Vincennes ni à quelque chantrie connue de moi. Une cour parisienne sans caractère, un escalier de service, deux paliers où l'on sentait le bois ancien et la colle de reliure. Le local était prêté, m'avait-on dit, pour une nuit. Je n'avais pas cherché par qui. Sur les tables, des boîtes de carton neutre côtoyaient une loupe binoculaire, des feuillets protégés, une règle métallique, trois lampes articulées et un ordinateur au couvercle fermé. Des livres étaient empilés non par ancienneté ni par valeur apparente, mais par une logique dont j'étais incapable de deviner le principe. Une étiquette portait simplement : à vérifier. Une autre : à ne surtout pas vérifier de cette façon.

Elara von Stein leva les yeux de la montre. Elle avait ôté ses gants pour manipuler une pièce si petite que je n'en voyais pas l'utilité. Son visage correspondait à celui que je connaissais de la Cour, mais le décor le déplaçait. À l'Élysium, elle parlait rarement plus que nécessaire. Ici, les objets exigeaient d'elle une attention qui me rendait presque transparente. Elle reposa une pince, puis seulement se leva.

Elara Babyface. Excusez-moi. Je viens de perdre vingt minutes à prouver que l'horloger précédent avait raison. C'est une sensation très désagréable.

Babyface La preuve de quoi ?

Elara Que je m'étais trompée. C'est pour cela que je vous dis que c'est désagréable.

Elle m'indiqua une chaise et dégagea pour moi un coin de la table. Je posai mon carnet, mon enregistreur, puis ma curiosité, que j'essayai de rendre moins visible.

Babyface Je croyais vous trouver dans un laboratoire.

Elara Vous êtes dans un laboratoire. Vous attendiez sans doute davantage de crânes.

Babyface Il en manque au moins deux pour satisfaire la réputation de votre clan.

Elara Je transmettrai votre remarque à notre service de communication. Il attend depuis trois siècles une occasion de se rendre utile.

Je ris. Ce n'était pas une réponse d'accueil préparée. Je le compris au mouvement léger qui plissa le coin de sa bouche : elle venait de décider que nous pourrions nous permettre davantage qu'une conversation officielle.

L’erreur de l’horlogèreIllustration : Joh'K

Elle tira un tabouret de l'autre côté de la table et le plaça à distance raisonnable de mes affaires. Je remarquai qu'elle ne s'était pas installée derrière le bureau, plus haut, qui dominait la pièce. Je ne savais pas encore à quel point la disposition des chaises aurait son importance dans la conversation. Son regard se posa sur mon enregistreur.

Elara Est-il fidèle ?

Babyface Mieux que certaines personnes que j'ai rencontrées à la Cour.

Elara Voilà une exigence très basse. Vous devriez demander davantage à vos appareils.

J'appuyai sur le bouton rouge. Le voyant se mit à briller. Elle ne me demanda pas d'éteindre quoi que ce soit, de signer quoi que ce soit, ni d'employer son titre. Pour la première fois depuis mon arrivée, cette absence de cérémonial me fit douter de la simplicité de la nuit qui m'attendait.

Un témoin peu cérémonieuxIllustration : Joh'K
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I. Derrière le visage

Il y avait derrière elle trois portes, dont une restait entrouverte sur une seconde pièce. Je n'en distinguais que les étagères basses et la lampe laissée allumée. Tout respirait une compétence tranquille, ce qui me parut plus intimidant que n'importe quel cercle tracé à la craie. Je commençai pourtant par les questions habituelles. Les usages sont des béquilles appréciables lorsque l'on ne sait pas encore de quelle hauteur on risque de tomber.

Babyface Votre nom, d'abord. Je dois vous appeler comment ? demandai-je.

Elle eut le regard de quelqu'un qui vient d'apprendre qu'on a réservé une demi-heure pour vérifier une étiquette. J'ajoutai ma seconde question avant qu'elle ne puisse la rendre encore plus courte.

Babyface Et lequel préféreriez-vous ne plus entendre ?

Elara Elara von Stein. “ Madame la Primogène ” est admissible lors d'une séance du Conseil, bien que cela allonge les conversations sans les rendre plus intelligentes. “ Maîtresse ”, en revanche, je vous demanderai de l'éviter. Ce mot a trop longtemps désigné, chez les miens, quelqu'un devant qui il fallait se taire. Je n'ai aucune envie de vérifier combien de personnes se redressent encore lorsqu'elles l'entendent. Quant au nom que j'aimerais ne plus entendre, ce n'est pas un nom propre. C'est “ prodige ”. Les prodiges dispensent leurs admirateurs de comprendre ce qu'ils regardent. Quand un rituel réussit, j'aimerais qu'on examine le protocole avant de s'extasier sur la sorcière. Les chandelles pourront recevoir des applaudissements si elles y tiennent.

Babyface Vous craignez le mot ? demandai-je.

Elara Je crains beaucoup moins les mots que les gens qui trouvent commode de ne pas leur donner de conséquences.

Elle reprit sa pince. Cette réponse, je compris qu'elle ne serait ni la première ni la dernière à concerner autre chose que le mot lui-même.

J'écrivis ne pas dire maîtresse. Le mot lui avait fait perdre, pendant un instant, la mobilité ironique du visage. Pour sortir de ce silence, je lui proposai une règle empruntée aux interviews les moins dangereuses de l'histoire : trois mots pour se décrire.

Le titre et le silenceIllustration : Joh'K

Elara Curieuse. Méthodique. Compromise. Le troisième est le seul que mes collègues omettraient sur une plaque commémorative, d'où son intérêt. J'ai appris à l'intérieur d'un système dont je critique aujourd'hui les méthodes. J'y ai obtenu une place, des moyens, des élèves. Il serait confortable d'écrire toute mon histoire du côté des victimes. Hélas, les archives ont cette vulgarité de conserver les signatures.

Je lui fis remarquer que compromise n'apparaissait guère dans les biographies officielles. Elle répondit qu'elles se vendaient mieux lorsqu'on n'y mettait pas les annexes. Je n'insistai pas sur ce qu'elle aurait pu y inscrire ; j'avais déjà une idée du prix auquel elle tenait ses silences.

Je regardai la ligne qu'elle venait de tracer, du bout de son crayon, sous une annotation trop ancienne pour être la sienne.

Babyface Quelle qualité cherchez-vous chez ceux qui travaillent avec vous ?

Elle releva les yeux, intéressée pour la première fois par la façon dont j'avais formulé la question.

Les signatures restentIllustration : Joh'K

Elara La capacité de me répondre : “ Votre hypothèse est fausse ”, puis de montrer pourquoi. Je ne demande ni insolence ni cérémonie. Seulement qu'on ne modifie pas un résultat parce que je suis entrée dans la pièce. Une jeune chercheuse qui détruit élégamment trois mois de mon travail m'est infiniment plus utile qu'un courtisan qui me félicite de les avoir perdus. Évidemment, je préfère qu'elle ait raison. Les soirées sont déjà assez longues sans encourager l'incompétence à se prendre pour du courage.

Babyface Et si l'élève qui vous contredit le fait en public ?

Elara Ce sera plus instructif pour tout le monde. Sauf s'il a tort. Dans ce cas, ce sera simplement plus long.

Babyface Un défaut que vous acceptez chez les autres, mais pas chez vous ?

Elle retourna le minuscule ressort entre deux doigts. Je crus qu'elle s'apprêtait à me répondre en invoquant une patience légendaire. La réalité fut moins flatteuse.

Elara L'entêtement. Chez une autre personne, je peux y voir la trace d'un effort, d'une peur, parfois d'un attachement respectable. Chez moi, il a déjà coûté trop cher. Vous connaissez la différence entre une expérience répétée et une obsession ? En théorie, elle est assez simple. Dans un laboratoire, c'est souvent Tamara qui finit par fermer la porte et m'informer que nous avons tous deux dépassé la frontière depuis plusieurs heures. Je lui laisse ce privilège. Il est remarquablement impopulaire.

L’hypothèse contrediteIllustration : Joh'K

Je notai Tamara. Elle vit mon geste.

Elara Elle n'a rien signé, précisa Elara.

Elara Et elle ne signera rien de ce que vous lui prêterez. Nous ne sommes pas encore parvenues à lui faire apprécier les entretiens.

Il était temps de lui poser une question dont le Sang ne pourrait pas tirer tout le mérite.

Babyface Votre plus grand talent, sans les Disciplines ?

Je montrai la montre. Elle ne regarda même pas l'objet que j'avais désigné, ce qui était peut-être la réponse.

Elara Réparer. Pas seulement un mécanisme occulte. Une reliure, un instrument, une charnière, une phrase dont la traduction a perdu le sens. Il faut approcher la chose abîmée avec assez d'attention pour comprendre ce qui la faisait tenir. J'ai une affection particulière pour les objets ordinaires : ils ne se soucient pas de ma génération, de mon clan ou de mon rang. Une horloge mal remontée continue de retarder, même si trois Primogènes lui ordonnent de respecter l'heure.

La montre avait besoin d'une pièce neuve, découvris-je. Elara préférait encore la réparer :

Elara Il est toujours trop simple d'appeler amélioration ce qui consiste à jeter l'objet et à acheter le suivant.

J'ignorais si elle parlait encore d'horlogerie.

Babyface On vous dit géniale, avançai-je.

Babyface Sorcière sans chaînes. Certaines personnes semblent presque offensées que vous ne réclamez aucun hommage. Quel est le malentendu le plus tenace vous concernant ?

Elle eut un petit rire silencieux. Je compris que j'avais enfin touché quelque chose de comique, pour elle du moins.

Elara Que je fais de la magie parce que j'aime le mystère. Je fais de la Sorcellerie du Sang parce que le mystère, précisément, m'insupporte lorsqu'on prétend s'en servir sans en comprendre le mécanisme. Un rituel n'est pas moins étonnant lorsqu'on connaît ses conditions. Il devient plus beau, et surtout moins susceptible de tuer son opérateur pour une raison évitable. On me prête également une intelligence exceptionnelle. C'est possible. Cela ne m'a pas empêchée de passer des décennies à confondre une promotion avec une libération. Le génie n'offre aucune immunité contre la sottise sociale.

Babyface Votre réputation vous pèse ?

Elara Non. Elle me rend parfois service. Elle devient ennuyeuse lorsqu'un collègue cesse de vérifier mon raisonnement parce qu'il a entendu dire que je ne pouvais pas me tromper. Une très bonne manière de tuer les génies consiste à croire à leurs légendes. On tue aussi quelques assistants au passage.

Babyface Pardonnez-moi, mais comment fait-on pour comprendre un rituel ? Je veux dire, vraiment le comprendre. Pas apprendre les gestes en récitant une formule qu'un autre a éprouvée.

Cette fois, Elara reposa sa pince. Elle retourna une feuille vierge, prit le crayon dont elle avait mesuré la mine et traça trois rectangles reliés par des flèches. Elle ne dessina aucun cercle magique. Je me penchai, déçue malgré moi. Elle sourit de ma déception.

Elara Vous espériez un pentacle ? J'en ai certainement vu de très jolis. Ils n'ont pas tous été conçus par des gens capables de justifier leur géométrie.

Elle tapota le premier rectangle.

Elara Une opération produit un effet dans certaines conditions. Il faut distinguer ce qui fournit la puissance, ce qui oriente l'effet, ce qui limite son extension et ce qui permet de constater qu'il a réellement eu lieu. Ensuite, vous changez une condition à la fois. Si vous changez tout, vous n'avez pas inventé un nouveau rituel. Vous avez fabriqué une anecdote dangereuse.

Babyface Et le Sang ?

Elara Le Sang complique merveilleusement la question, puisqu'il n'est ni un carburant ordinaire ni une matière inerte. Ses propriétés changent selon la source, l'état et les interactions. Ce que nous croyons mesurer peut parfois nous mesurer en retour.

Trois cases suffisent à expliquerIllustration : Joh'K

Elle retourna la feuille, dissimulant le dessin avec une simplicité qui n'avait rien d'une menace.

Elara Ce schéma est une explication, Babyface, pas une méthode. Si quelqu'un publie un jour un manuel d'occultisme qui tienne sur les trois cases que je viens de tracer, je vous conseille de lire d'abord la rubrique nécrologique.

J'avais demandé une définition. Elle m'avait offert une méthode intellectuelle, une limite et, tout à fait gratuitement, une plaisanterie sur la mortalité des chercheurs. Sa réputation prenait soudain un relief moins abstrait.

02

II. Quand elle était encore vivante

Le passé aurait pu venir à nous sous la forme d'une généalogie, d'une liste de maîtres et de dates prestigieuses. La Primogène gardait au contraire devant elle une montre démontée. Elle en avait posé chaque pièce dans un petit carré d'espace libre, avec le soin d'une personne qui refuse que l'histoire se résume au prestige de ceux qui l'ont signée. Je lui demandai la permission de revenir bien avant Paris. Elle inclina la tête, sans enthousiasme excessif. J'étais autorisée à poser la question, pas nécessairement à emporter toute la réponse.

Babyface Reprenons avant l'Étreinte. Votre souvenir humain le plus heureux ?

Elle regarda les boîtes de carton, comme si une étiquette allait lui offrir une date. Puis elle abandonna cette tentation de classer.

Elara Un après-midi d'enfance devant une table couverte d'instruments de mesure. Quelque chose ne fonctionnait pas. Les adultes accusaient la qualité des matériaux, l'humidité, la personne qui avait préparé le dispositif. Je me souviens du moment où j'ai compris qu'un des angles était faux. Je n'ai pas ressenti de triomphe. Plutôt un soulagement très physique : le monde avait cessé de se contredire. Ce souvenir est modeste, et je tiens à ce qu'il le reste. Les enfances qu'on raconte comme une succession de signes annonciateurs donnent souvent de fort mauvaises biographies.

Babyface Et les adultes ? Ils vous ont félicitée ?

Elara Ils ont voulu savoir qui m'avait permis de toucher au dispositif. Voilà une question souvent plus importante que la qualité du résultat, dans les familles organisées.

Elle eut pour la première fois une expression dont je ne savais dire si elle tenait au souvenir ou à ce qu'elle refusait d'en faire.

Ce souvenir aurait pu devenir une légende sur la vocation précoce d'un prodige. Elara semblait presque décidée à empêcher mon article de contenir le moindre enfant prédestiné.

Un angle fauxIllustration : Joh'K

Babyface Une sensation ordinaire qui vous manque ? lui demandai-je.

Elara La chaleur des mains après avoir travaillé dehors. Vous allez trouver cela presque insultant de banalité. J'ai connu des merveilles qu'un mortel appellerait impossibles, et ce qui me revient est la douleur légère des doigts qui se réchauffent trop vite. Il y a aussi le goût d'une poire cueillie avant maturité. Vous voyez, mon imagination est déplorable pour quelqu'un censé pratiquer l'occulte. Pourtant, ces choses avaient une qualité précieuse : elles ne réclamaient ni formule, ni autorisation, ni personne à qui obéir.

Je souris en imaginant les siècles de sorcellerie vaincus par une poire trop verte. Elara me demanda gentiment de ne pas sous-estimer la gravité du sujet :

Elara Certaines variétés sont franchement abominables.

Je regardai ses mains froides sur la table.

Babyface Si vous pouviez recommencer un seul jour de votre existence humaine, lequel ?

Dehors, une voiture passa dans la cour, projetant un instant une lumière irrégulière sur les murs.

Elara Une journée où j'ai accepté une explication parce qu'elle venait d'une autorité. J'aimerais la revivre sans connaître la fin, pour vérifier si je serais capable de poser la question qui manquait. Pas pour revenir en héroïne avertie. C'est une fiction insupportable : notre moi futur gagne toujours les discussions lorsqu'il dispose des réponses. Je voudrais seulement laisser à la jeune fille une minute supplémentaire devant le tableau, avant qu'on lui dise de ranger les instruments et d'être raisonnable.

Une merveille ordinaireIllustration : Joh'K

Babyface Vous l'auriez fait ? Cette question manquante ?

Elara Je ne sais pas. Voilà la chose irritante avec l'enfance : on ne peut pas rejouer la partie avec la fiche de personnage de l'Ancien.

Je pensai à Adrien. Elle dut voir son nom passer dans mes yeux, car elle eut un sourire très mince et n'ajouta rien.

Je pensai aux portraits qui se succèdent dans les biographies des Anciens : le premier maître, la première amante, le souverain rencontré un soir.

Babyface Qui voudriez-vous revoir, seulement quelques minutes ?

Son regard s'arrêta sur une reliure abîmée. Elle ne répondit pas tout de suite.

Elara Une femme de ma famille qui savait préparer tout ce qu'on lui demandait sans jamais posséder la pièce où elle travaillait. Je ne vous donnerai pas son nom. Ce n'est pas une énigme destinée à vos lecteurs. J'aimerais lui demander ce qu'elle aurait voulu apprendre si personne n'avait décidé à l'avance des connaissances qui lui convenaient. Et surtout ne pas répondre à sa place. Vous comprenez, cela paraît élémentaire. Il m'a fallu un temps indécent pour en être capable.

Sa voix avait perdu son ironie. Je respectai ce refus. Il y a des personnages dont la biographie n'appartient pas au personnage célèbre qui les a connus. J'avais plusieurs noms à demander ; aucun ne me sembla nécessaire.

Babyface Et si vous pouviez parler à celle que vous étiez avant l'Étreinte, qu'est-ce que vous lui diriez ?

Une phrase, proposai-je. Je me gardai d'ajouter une bonne. Un entretien n'est pas un concours de dernières paroles.

Elara “ Ne remercie pas trop vite quelqu'un qui vient de t'ouvrir une porte : regarde d'abord qui possède la clef. ” Elle me trouverait ingrate. Elle aurait probablement raison, pour une fois. J'ajouterais que certaines bibliothèques valent tous les risques et que d'autres se contentent d'avoir de très beaux verrous. La difficulté, ensuite, consiste à apprendre sans commencer à aimer le bruit des clefs dans sa propre poche.

Je lui demandai si elle pensait que la jeune femme l'aurait écoutée.

Elara Non, dit-elle.

Elara Mais elle aurait probablement démonté la serrure pour vérifier. Je lui reconnais au moins cette continuité.

La clef et la bibliothèqueIllustration : Joh'K
03

III. Le Sang et la Bête

Une goutte d'huile venait de tomber sur le linge gris. Elara la remarqua tout de suite et éloigna la montre, comme si quelque chose de fragile dépendait de cette précaution. Je pensai à nos existences, à ce détail dont nous avions tous appris la présence au mauvais endroit : le Sang. Les Tremere avaient donné à leur malédiction une bibliothèque entière de vocabulaire. Ce soir-là, je voulais savoir ce qui restait lorsqu'on retirait le vocabulaire.

Je lui demandai ce qui lui était venu à l'esprit lorsqu'elle avait compris sa nouvelle condition. Il y eut cette fois une hésitation très différente : pas celle de quelqu'un qui cherche le mot exact, mais celle de quelqu'un qui se demande si son ancien désir mérite encore d'être raconté.

Elara J'ai pensé aux livres. Je sais, une réponse moins théâtrale vous aurait déçue ? La Faim était là, effroyablement présente, et j'ai aussi compris qu'on venait de me promettre l'accès à des connaissances qu'on m'avait défendu d'approcher. Je n'ai pas immédiatement vu le prix de l'échange. Je me croyais passée du côté des personnes libres. Il y a une certaine noirceur comique à recevoir le droit d'entrer dans une bibliothèque au moment exact où l'on perd le droit de sortir au soleil.

Babyface Vous avez été heureuse, à cet instant ?

Elara Assez pour ne pas poser toutes les questions que j'aurais dû. Voilà un plaisir qui coûte parfois plus cher qu'un vice.

Babyface À présent, qu'aimez-vous dans cette condition ? demandai-je.

Une ancienne horloge murale indiquait une heure absurde ; son balancier avait été retiré. Je me demandai si elle y voyait, malgré elle, une métaphore. Elle répondit sans regarder l'horloge.

Elara La continuité d'une recherche. Un problème né dans un siècle peut recevoir un commencement de réponse au suivant. J'ai vu changer les instruments, les langages, les méthodes ; j'ai parfois découvert chez des mortels une idée qui rendait inutile une théorie vampirique soigneusement entretenue pendant cent ans. Ces moments sont exquis. Vous pourriez demander pourquoi je n'en conclus pas que l'immortalité est un bienfait. Parce que les personnes qui nous fournissent ce temps ne l'ont pas toujours choisi, et que notre Faim n'a rien d'une bourse de recherche philanthropique.

Le prix de l’accèsIllustration : Joh'K

Je regardai la montre sans aiguilles.

Babyface Vous avez pourtant perdu les jours.

Elara Oui. Ne transformons pas une longue existence en victoire comptable. Ce serait un métier trop facile pour un immortel.

J'avais obtenu de la durée une défense presque élégante.

Babyface Et ce que vous détestez ? insistai-je.

Elle avait reculé imperceptiblement sa chaise. La table resta exactement au même endroit ; cette précision me frappa.

Elara La consommation de vies entières sous prétexte de nécessité technique. Nous préparons une phrase, un geste, une quantité de Sang, et la procédure paraît propre. Puis il faut aller chercher ce Sang. Je connais trop bien la facilité avec laquelle un dispositif bien conçu fait disparaître de la pensée la personne dont il dépend. Les Tremere ont parfois bâti des systèmes remarquables. Je vous laisse imaginer la quantité d'intelligence qu'il a fallu gaspiller pour ne pas se demander qui en payait les composants.

Babyface Vous pourriez cesser la magie du Sang ?

Elara Je pourrais cesser de croire que sa beauté technique disculpe ses usages. C'est déjà un travail à temps complet.

Le ton n'avait rien de défensif. Elle me montrait une frontière qu'elle savait avoir franchie.

Babyface Votre première chasse ?

La question avait fait sourire d'autres invités, horriblement fiers de se souvenir d'un apprentissage sanglant. Chez Elara, je ne vis qu'un agacement sans objet précis. Peut-être était-il dirigé contre la question elle-même.

Elara Je me rappelle surtout l'ordre des sensations. D'abord la peur de mal faire, absurdité professionnelle : j'étais persuadée qu'il existait quelque part une méthode irréprochable. Ensuite, la Faim a réduit toutes mes précautions à une distraction. Après, j'ai essayé de reconstituer ce que j'avais fait, comme devant un dispositif défectueux. Il a fallu admettre une évidence blessante : la personne devant moi n'était pas un appareil. Je ne vais pas vous en faire un récit de laboratoire. Certaines choses méritent qu'on les nomme sans les examiner au microscope.

Le protocole n’innocente pasIllustration : Joh'K

Elle avait relevé la main droite, comme pour interrompre un raisonnement qui tournait mal. Puis elle la rabaissa. Je pensai aux personnes qui considèrent la chasse comme une réussite technique ; avec Elara, cette commodité me parut soudain plus laide que la violence avouée.

Babyface La Bête vous effraie-t-elle davantage lorsqu'elle s'emporte ou lorsqu'elle ne rencontre plus de résistance ?

J'avais pensé à ce que nos semblables nomment pudiquement la compétence. L'expérience rend tant de choses commodes.

Elara Découvrir que je n'éprouve plus le besoin de résister. Une frénésie fait des dégâts visibles ; on sait au moins que quelque chose a rompu. L'habitude est plus adroite. Elle transforme les prélèvements en fournitures, la contrainte en pédagogie, la dépendance en tradition. J'ai grandi parmi des gens qui savaient donner à la servitude un vocabulaire exquis. La Bête apprend vite ces langues. C'est sans doute son aptitude la plus dérangeante.

Babyface On dirait que vous décrivez l'administration d'un clan.

Elara Je suis ravie que vous soyez venue à cette conclusion sans nécessiter une démonstration. Elle nous économise quelques siècles.

Je la regardai remettre un papier protecteur sous le mécanisme, simplement pour éviter qu'une tache ne s'étende.

Babyface Une limite absolue ? Quelque chose que vous refuseriez même pour survivre ?

Elara Je refuse de fabriquer sciemment la dépendance d'un élève pour m'assurer qu'il restera. Cela paraît modeste comme limite morale. Au sein de mon clan, ce fut longtemps une technique de gouvernement. Transmettez une moitié de méthode, gardez l'autre, puis appelez fidélité le retour obligé du disciple. On peut survivre de cette manière. On peut même prospérer. Si c'était à refaire, je préférerais risquer ma destruction plutôt que d'appeler encore cela un enseignement. Je vous prie toutefois de ne pas me demander de promettre l'infaillibilité : j'ai déjà prouvé que j'en étais dépourvue.

Je lui demandai si elle tenait toujours cette limite. Elle ne se hâta pas d'affirmer oui.

Elara Disons que je suis assez méfiante pour la garder écrite, là où je pourrais être tentée de l'oublier.

La limite écriteIllustration : Joh'K
04

IV. Les goûts et les plaisirs

Je fermai le carnet quelques secondes. Il y avait une cruauté facile à poser sans fin des questions sur les abus, la Faim et les regrets. Une personne peut avoir une pensée politique et un rapport au monde sans que chaque objet de sa vie serve d'illustration à sa faute principale. Sur un rayon, une pochette de disques se trouvait coincée entre deux traités. La couverture m'offrit une échappée. Elle aussi sembla la bienvenue à mon hôtesse.

Babyface Quelle musique ? demandai-je, ravie de trouver une question qui ne réclamait aucun mort en note de bas de page.

Babyface Une œuvre que vous pourriez entendre pendant un siècle.

Elle semblait déjà prête à discuter le caractère peu scientifique de la durée choisie.

Elara Metastaseis, de Xenakis. J'aime qu'on puisse y entendre une forme se construire sans qu'elle ait la politesse de devenir confortable. Le compositeur savait quelque chose des mathématiques et du désastre ; cela donne à ses lignes une honnêteté que je trouve rare. On m'accusera de choisir une œuvre difficile pour impressionner vos lecteurs. Précisez que j'écoute aussi des chansons parfaitement idiotes, surtout lorsque mes collègues deviennent trop graves. La prétention a besoin d'une bande-son, et je refuse de lui fournir toujours la même.

Je lui avouai que je n'avais pas prévu Xenakis sur la liste des petites conversations mondaines.

Elara Vous auriez préféré un clavecin ? demanda-t-elle.

Elara Nous possédons plusieurs siècles de musique pour vous surprendre, Babyface. Il serait dommage de les passer entièrement en dentelle.

Babyface Et un livre, un film, un tableau dans lequel vous vous reconnaissez ?

Je m'attendais à un traité d'hermétisme. Elle choisit un roman, avec une expression si sèche que je crus d'abord à une plaisanterie.

Écouter une forme naîtreIllustration : Joh'K

Elara Frankenstein. Mary Shelley avait compris un problème que beaucoup de mes confrères ont traité comme une recommandation de carrière : fabriquer quelque chose ne vous rend pas innocent de ce qui lui arrive ensuite. La créature réclame qu'on la voie, son créateur réclame qu'on admire sa puissance, et personne n'a prévu un service après-vente. Je relis ce roman avec une admiration croissante. Parfois aussi avec la désagréable sensation d'y reconnaître les comptes rendus de certaines réunions Tremere, mais écrits dans une prose bien supérieure.

Elle se tut pour me laisser noter.

Elara J'ai aussi beaucoup d'affection pour les histoires qui finissent bien, ajouta-t-elle avec une gravité de fausse confession.

Babyface Dans notre société, c'est déjà une forme de fantastique.

Nous en vînmes à Paris.

Babyface Votre endroit préféré dans cette ville ?

Je précisai aussitôt :

Babyface Pas l'adresse d'une entrée cachée ni le plan d'une chantrie. Je sais me contenter d'une rue.

Elle prit la peine de saluer cette prudence d'un très léger mouvement de tête.

Ce qui arrive après la créationIllustration : Joh'K

Elara Les abords de Vincennes, lorsque la ville devient assez calme pour qu'on entende encore les arbres. Non, je ne vais pas vous faire visiter mes installations, Babyface. Vous avez demandé un lieu que j'aime, pas un plan d'évacuation. J'apprécie ces frontières entre un Paris réglé par les horaires et quelque chose de plus ancien, presque indifférent à nos institutions. Les pierres ont cette qualité : elles acceptent nos titres sans jamais les retenir. C'est une discrète leçon politique.

Je sentis une frontière dans sa réponse : elle m'avait offert une région, pas une adresse. Je ne la franchis pas. Elara me remercia d'une remarque sèche sur les journalistes qui confondent une carte postale avec un plan de sécurité.

Une odeur s'était levée quand elle avait déplacé un cahier ancien : poussière, papier et une trace presque imperceptible de brûlé. Je lui demandai quelle sensation réveillait le plus sûrement sa mémoire.

Elara L'odeur du papier légèrement roussi. Pas incendié ; simplement approché trop près d'une flamme. Je revois alors une table de travail, une main impatiente, un résultat presque juste. Le “ presque ” a dû provoquer davantage de catastrophes occultes que toutes les invocations grandioses. J'aime aussi le bruit très particulier d'une règle métallique reposée sur du bois. Ce sont de petites sensations de mon ancienne vie. Aucun fantôme ne surgit lorsque je les évoque. C'est reposant, pour une fois.

La ville et les arbresIllustration : Joh'K

La brûlure du papier avait suffi à changer le visage de la Primogène. Je lui demandai si le souvenir était heureux.

Elara Certains souvenirs doivent rester indécis. Les classer trop vite les rend faux.

Babyface Et une nuit entièrement à vous ? Pas de demandes du Conseil, pas de menace, pas d'urgence. Que feriez-vous ?

Elle regarda un instant son téléphone retourné. La réponse était peut-être déjà sous ses yeux.

Elara Je travaillerais sur un problème qui n'a aucune application stratégique et ne pourrait donc intéresser ni le Prince, ni une Maison, ni le moindre comité de sécurité. Un problème inutile et splendide. Puis je lirais un mauvais roman policier en insultant affectueusement l'auteur pour ses conclusions tirées d'un cheveu retrouvé au bon endroit. Peut-être demanderais-je à quelques amis de venir écouter de la musique. Je leur interdirais de prononcer les mots “ urgent ”, “ Conseil ” et “ anomalie ”. L'interdiction serait violée au bout de vingt minutes. Nous sommes très mal élevés.

Babyface Vous auriez du mal à vous empêcher de travailler, même cette nuit-là.

Elara Vous venez de diagnostiquer une pathologie pour laquelle nous n'avons malheureusement jamais obtenu de financement.

05

V. Les autres et elle

La montre n'était toujours pas remontée. J'avais commencé par y voir un travail interrompu ; peu à peu, elle me sembla le signe que mon interlocutrice pouvait accepter qu'une chose demeure inachevée. Je décidai de vérifier cette hypothèse sur un terrain moins mécanique. À la Cour, Elara s'entourait de gens dont les fidélités n'étaient ni simples ni parfaitement prévisibles. Une magicienne capable de résoudre une équation avec le Sang des siècles devait tout de même apprendre à vivre avec des êtres qui ne se laissaient pas écrire au propre.

J'avais compris qu'elle aimait les objets dont les défauts pouvaient être mesurés. Je demandai ce qu'elle attendait d'une personne.

Babyface D'un ami, précisément.

Sa première réaction fut de lever les sourcils, comme si je venais de réunir deux catégories qu'elle préférait étudier séparément.

Elara Qu'il puisse rester après m'avoir vue commettre une erreur et qu'il ne cherche pas à la transformer en trait de caractère charmant. J'ai suffisamment d'admirateurs involontaires : ce sont les gens qui ne savent pas comment me dire que j'ai tort. Je préfère une personne qui m'apporte un thé, relève une erreur dans mes notes, puis s'assoit sans me demander de devenir meilleure avant la fin de la soirée. Cela ressemble peu à un serment d'éternité. C'est peut-être pour cela que je lui fais davantage confiance.

Babyface Vous êtes difficile à aimer ? tentai-je.

Elara Probablement. Mais j'ai le bon goût d'être réparable en théorie. Le problème est que personne ne sait combien de pièces de rechange je réclamerais.

Ce fut la première fois qu'elle paraissait réellement amusée par une question qui la concernait.

Rester sans absoudreIllustration : Joh'K

Babyface Une trahison impossible à pardonner ?

Un outil glissa du linge et s'immobilisa contre le bord de la table. Elle ne le ramassa pas. Pendant quelques secondes, personne ne sembla vouloir corriger cette petite déviation.

Elara Enseigner à quelqu'un juste assez pour l'attacher à soi, puis appeler cette dépendance de l'affection. C'est une trahison lente, presque administrative. Elle produit d'excellents résultats, des élèves brillants et des maîtres très satisfaits. J'ai vu cela de près. J'y ai participé davantage que je ne voudrais. Vous me demandez ce que je serais incapable de pardonner ; la question est embarrassante lorsqu'on soupçonne qu'on doit commencer par soi-même. Si vous souhaitez une réponse plus simple, je déteste aussi qu'on emprunte mes instruments sans les nettoyer. Mais ce n'est pas tout à fait la même catégorie de crime.

Je dus admettre qu'elle ne s'était pas accordé l'avantage de l'innocence. C'était une différence notable avec certains dignitaires que j'avais interrogés, et peut-être aussi une stratégie plus raffinée. Je n'avais aucun moyen de trancher.

Je lui demandai si elle croyait encore à l'amour. Puis, parce que j'étais Babyface et non une archiviste chargée de refermer proprement les conversations, j'ajoutai :

La petite déviationIllustration : Joh'K

Babyface Et est-ce que cela peut survivre à l'éternité ?

Elara Oui, et je me méfie des vampires qui répondent à cette question comme s'ils avaient déposé un brevet. L'amour n'est pas une possession dont le renouvellement serait automatique. Il peut survivre à l'éternité ; il peut aussi être détruit en une seule nuit par quelqu'un qui croit savoir mieux que l'autre ce qui lui convient. J'ai connu des êtres qui m'ont offert un savoir et retenu ma liberté, puis juré que c'était pour mon bien. Cela m'a rendue exigeante. Je ne suis pas certaine que ce soit agréable à vivre. Demandez à ceux qui restent : ils seront probablement plus précis que moi.

Babyface Vous diriez cela à quelqu'un dont vous êtes amoureuse ?

Elara Certainement pas dans ces termes. On peut avoir trois siècles de formation hermétique et un sens très ordinaire de l'embarras.

Babyface Vos compagnons de Montfaucon ?

Je marquai une pause.

Babyface Quelle qualité admirez-vous le plus chez eux ?

Elle se redressa. J'avais réveillé une compétence particulière : analyser un ensemble dont chaque élément refuse de se conduire comme les autres.

Elara Leur obstination à regarder le même problème par des fenêtres différentes. Orlok sait trouver une information que tout le monde croyait perdue, puis refuse parfois de me la donner ; nous entretenons à ce sujet une charmante hostilité professionnelle. Adrien signale un phénomène avant d'avoir un modèle pour l'expliquer. Je voudrais l'observer ; il me rappelle que les gens ne sont pas des chambres d'essai. Malik demande qui m'a autorisée à procéder. Claudia s'intéresse à ce que Paris pensera que nous avons fait, ce qui est une autre sorte d'expérience. Freesia demande comment nous allons survivre à nos succès. Quant à François, il a l'ingratitude de s'intéresser au résultat avant d'avoir lu les notes. Chacun a ses défauts. Les miens sont simplement mieux documentés.

Elle avait prononcé les noms sans présenter les autres comme des fonctions interchangeables. J'en fus surprise. Je lui demandai si les réunions étaient aussi peu reposantes que je l'imaginais.

Des fenêtres différentesIllustration : Joh'K

Elara Moins. Vous imaginez encore qu'elles se terminent.

Babyface Si votre survie dépendait d'un autre membre de la coterie, à qui la confieriez-vous ? demandai-je.

Elle regarda mon enregistreur comme si elle soupçonnait l'appareil d'avoir proposé l'hypothèse de mauvaise foi.

Elara Malik al-Faransi. Il vous demanderait pourquoi je ne choisis pas un sorcier plus puissant. Justement : si mon existence était confiée à quelqu'un, j'aimerais qu'il sache distinguer ce qu'il peut faire de ce qu'il doit faire. Malik a parfois le tort de croire un verdict suffisamment établi pour ne plus le rouvrir. C'est un défaut sérieux. Je reconnais chez lui au moins une personne qui le sait. Et puis il serait très désagréable de finir détruite par un collègue ayant confondu une démonstration brillante avec un plan de sauvetage. J'en connais plusieurs capables de cette délicatesse.

Babyface Malik vous fait confiance ? demandai-je.

Elara Il examine une hypothèse jusqu'à pouvoir la supporter devant un contradicteur. C'est, à notre Cour, une forme de tendresse. Ne lui répétez pas. Il serait capable de demander un procès-verbal.

Je savais, à cet instant, qu'une question sur le sacrifice pouvait être une violence élégamment habillée. Je la posai tout de même :

Babyface Que seriez-vous prête à abandonner pour quelqu'un que vous aimez ?

Elara Renoncer à comprendre, si poursuivre une expérience devait condamner quelqu'un que j'aime. J'aimerais vous répondre sans hésiter. Or l'hésitation est précisément le problème. Il me vient aussitôt à l'esprit trois procédures de confinement, une méthode d'observation indirecte et deux solutions qui n'en sont probablement pas. Il faudrait qu'une personne me dise : “ Elara, pose ce carnet. ” Le sacrifice serait peut-être de l'écouter sans lui demander de me laisser encore dix minutes. Je souhaiterais que cette réponse fût hypothétique. Je ne peux pas le garantir.

Je ne sus pas s'il fallait entendre dans ses dix minutes une plaisanterie ou un aveu. Le sourire qui suivit ne me renseigna pas davantage. Ce fut le premier endroit de la soirée où je décidai de ne rien combler par une hypothèse personnelle.

Poser le carnetIllustration : Joh'K
06

VI. Le pouvoir et l’éternité

À un moment, le téléphone de la Primogène vibra. Elle regarda l'écran, hésita, puis le retourna.

Elara Cela attendra, dit-elle.

Je songeai au nombre de Descendants qui auraient donné un membre pour savoir qui venait de se voir opposer cette simple phrase. Elle ne me l'indiqua pas. Une autre lampe fut allumée : nous approchions de ce qui, dans les entretiens de la Cour, finit toujours par venir remplacer la biographie. Le pouvoir. Il possède cette vulgarité d'arriver à table même lorsqu'on n'a pas prévu de couvert pour lui.

Babyface Qu'est-ce que le pouvoir ? Une protection, une responsabilité, une liberté, une tentation ?

La question lui donna l'air d'une personne face à un questionnaire dont toutes les cases ont été mal construites.

Elara Une responsabilité qui commence là où l'on pourrait très facilement abuser de sa compétence. Une formule bien connue peut soumettre un être ; un secret détenu par une seule personne peut rendre tout un groupe dépendant. Je dirige des recherches, je représente un clan, j'ai accès à des choses que d'autres n'ont pas. J'aimerais affirmer que mon autorité n'est qu'un outil. Mais les outils qu'on garde constamment à la main finissent par façonner leurs propriétaires. Vous voyez ce que je veux dire ? Une institution s'installe aussi dans la posture de ceux qui la dirigent. On n'a pas besoin d'une couronne pour développer des habitudes de monarque.

L’appel retournéIllustration : Joh'K

Babyface Vous n'avez pas choisi une réponse.

Elara J'ai choisi de corriger la question. C'est une habitude professionnelle extrêmement mal accueillie lorsqu'elle concerne les règlements.

Babyface Votre ambition ? Celle que vous admettriez à voix haute.

Sur la table, une des pièces de la montre s'était retournée. Elara la remit à l'endroit sans interrompre sa réflexion.

Elara Que mes élèves puissent devenir plus compétents que moi et choisir néanmoins de partir. Ce serait une réussite plus convaincante que cent rituels dont on aurait gravé mon nom sur la couverture. Je voudrais que les méthodes survivent aux maîtres et que les découvertes puissent être contestées sans qu'une personne y voie une insulte personnelle. Dans mon clan, vous mesurez le caractère subversif de cette ambition ? C'est moins spectaculaire qu'une révolution avec des flammes. Les flammes, nous les avons déjà essayées. Elles sont médiocres pour les bibliothèques.

Babyface Et si vos élèves se montrent indifférents à votre œuvre ?

Elara Il faudra bien qu'ils trouvent de quoi faire mieux. Les immortels supportent assez mal l'idée qu'un travail puisse survivre en oubliant la signature sur la couverture.

Babyface Vous préférez être aimée, respectée ou crainte ?

Elle leva immédiatement un doigt. J'aurais dû savoir qu'une technicienne de cette trempe contesterait la formulation avant de livrer le résultat.

Réussir ailleursIllustration : Joh'K

Elara Compétente. Voilà, vous n'aviez pas prévu cette réponse. Être aimée n'est pas un objectif administratif ; être crainte produit des élèves serviles ; être respectée est utile jusqu'au jour où personne n'ose toucher à vos conclusions. La compétence est moins flatteuse : elle doit être démontrée à nouveau, et vous perdez votre rang au premier calcul faux. Je ne demande pas mieux. Si vous tenez absolument à vos trois cases, cochez “ respectée ”, puis dessinez un petit astérisque. Je suis certaine que cela ravira votre maquettiste.

Je dessinai effectivement un astérisque dans la marge. Elle suivit le mouvement avec une satisfaction visible. Une fois, au moins, nous avions obtenu ensemble un résultat expérimental reproductible.

Je crus bon de rappeler l'évidence : les dirigeants immortels aiment parler du sacrifice de leur propre existence.

Babyface Une cause pour laquelle vous risqueriez votre destruction définitive ? demandai-je.

Sa réponse refusa l'héroïsme de commande.

Elara Pour empêcher qu'on transforme durablement des personnes en sources de pouvoir dont elles ne peuvent se retirer. Je ne vais pas vous offrir le récit d'un sacrifice futur avec éclairage dramatique. Si cette décision devait venir, il faudrait l'examiner dans ses circonstances et non l'accrocher à mon portrait. J'ai défendu des systèmes qui permettaient exactement ce que je critique. Le minimum serait de ne pas réclamer les honneurs parce que je finis, tardivement, par m'y opposer.

Corriger la caseIllustration : Joh'K

Un silence suivit. Je ne le rompis pas. Les déclarations de bravoure résistent rarement à la première rencontre avec la peur ; Elara ne tenait pas à ajouter une de ces déclarations aux archives de la Cour.

Babyface Une seule réforme possible chez les Descendants. Qu'est-ce que vous changeriez ?

Elle sembla d'abord prête à dresser un protocole entier. Puis elle fit le choix plus difficile d'un seul principe.

Elara J'abolirais l'idée qu'un savoir transmis reste la propriété de celui qui l'enseigne. Elle a fait des ravages chez les Tremere. Elle n'est pas notre exclusivité, rassurez-vous ; notre clan a simplement développé une remarquable maîtrise technique de cette mesquinerie. Bien sûr, certains secrets doivent être protégés. Une méthode capable de détruire un quartier ne se publie pas entre les annonces immobilières. Mais protéger ne signifie pas fabriquer des dépendances éternelles. Je veux des procédures de transmission, pas des fidélités à vie.

Babyface Et les dangers de cette transmission ?

Elara Nous devons apprendre à protéger des connaissances sans emprisonner les personnes qui les comprennent. C'est difficile. Le danger n'en fait pas une mauvaise question.

Babyface Dans cent ans ? Que voudriez-vous avoir accompli ?

J'étais curieuse de savoir si une femme qui comptait sa vie en siècles saurait imaginer un avenir sans se placer au centre.

Elara Une école capable de fonctionner sans mon portrait, sans mon approbation et, idéalement, sans mon fantôme politique. Que les personnes qui y travaillent puissent contester une hypothèse, refuser une procédure dangereuse et ne pas perdre leur place pour avoir eu raison. Je voudrais également qu'il reste quelque chose des recherches dispersées après Vienne. Pas la hiérarchie qui les tenait prisonnières. Les résultats, les erreurs, les marges, les désaccords. Les manuscrits auxquels on a retiré leur propriétaire se portent parfois remarquablement bien.

Avant que j'aie pu passer à ma question suivante, elle évoqua trois façons de travailler qui se heurtaient souvent autour d'elle. Une collègue défendait les méthodes éprouvées, une autre tenait à explorer les traditions que les académies avaient écartées, une troisième exigeait que l'on recommence jusqu'à obtenir un résultat qu'un autre pourrait mesurer. Elara écoutait les trois. Non par charité institutionnelle, précisa-t-elle, mais parce qu'aucune ne possédait à elle seule une théorie du monde digne d'être transformée en règlement.

Babyface Cela vous arrive de perdre un débat ? demandai-je.

Elara Sans arrêt. C'est l'avantage d'avoir autour de soi des personnes compétentes. Naturellement, cela gâche un peu les réunions.

Une école sans portraitIllustration : Joh'K

Babyface Vous ne voulez aucun monument ?

Elara Si vous tenez absolument à m'en ériger un, choisissez une armoire de rangement bien ventilée. Elle aura au moins une utilité.

07

VII. Les questions que l’on préfère éviter

Elle avait achevé de disposer les pièces de la montre selon un ordre si précis que je n'osais plus y toucher. Pourtant, quand je lui demandai si le mécanisme pouvait fonctionner, elle répondit :

Elara Je l'ignore encore.

Cette absence de certitude me donna assez de courage pour passer aux questions auxquelles un Primogène ne répond ordinairement qu'en choisissant soigneusement la réputation de ses victimes. Elara posa son outil. Pas brusquement. Elle savait simplement que, cette fois, il faudrait regarder son interlocutrice au lieu de regarder son travail.

Je commençai par la plus sournoise des questions :

Babyface Quel mensonge vous racontez-vous le plus souvent ?

Elle me fixa quelques secondes. J'avais l'impression d'être observée à travers un instrument qui n'avait besoin d'aucun verre grossissant.

Elara “ Je ne fais que proposer. ” C'est très commode. Je donne une recommandation, je la formule avec une précision irréprochable, puis je m'étonne qu'un collaborateur l'ait comprise comme un ordre. Il faut être singulièrement aveugle pour oublier ce que représente la parole d'une Primogène. Je sais reconnaître les rapports de force dans un dispositif rituel ; il m'arrive de prétendre ne pas les voir autour d'une table. Ce défaut-là n'est pas une énigme théorique. C'est une habitude que je dois corriger à voix haute, devant des gens qui ont appris à ne pas m'interrompre.

Je crus d'abord qu'elle allait rire. Elle n'en fit rien. La phrase était trop exacte pour être amusante ; les personnes investies d'autorité apprennent vite à oublier le poids de leurs recommandations.

Babyface Votre plus grande honte ?

Elle ne posa aucune question en retour. Pour une fois, cette absence de résistance m'inquiéta davantage que son ironie.

Le poids d’une recommandationIllustration : Joh'K

Elara D'avoir parfois considéré la gratitude d'autrui comme la preuve de sa liberté. Lorsqu'on m'a confié des élèves, j'étais persuadée de leur offrir davantage que ce que j'avais reçu. C'était vrai sur certains points. J'avais plus de livres, davantage d'instruments, une patience pédagogique honnête. Cela ne répondait pas à la question de savoir s'ils pouvaient me refuser quelque chose sans conséquence. J'ai mis longtemps à poser cette question. Plus longtemps encore à accepter les réponses. Le plus irritant dans la lucidité tardive, c'est qu'elle n'annule aucun des jours qui l'ont précédée.

Je tentai un geste de journaliste, quelque chose entre la relance et la consolation. Elle m'arrêta gentiment.

Elara Ne transformez pas une faute en progrès simplement parce que je vous la raconte bien.

J'en fus presque reconnaissante.

Babyface Une vérité sur vous que vous espérez ne jamais voir découverte ?

Je m'attendais à une porte close. Elle entrouvrit quelque chose de bien plus inconfortable qu'un laboratoire secret.

Elara Que je peux encore éprouver du plaisir à être obéie. Pas à enseigner, pas à convaincre ; à être obéie. Ce n'est ni noble ni particulièrement original chez un vampire ancien. Mais je me connais suffisamment pour distinguer ces satisfactions. Lorsque je propose une modification et que tout un groupe l'adopte sans discuter, une partie de moi est flattée avant d'être inquiète. J'aimerais que l'inquiétude arrive la première. Pour le moment, elle accuse un léger retard. Voilà une anomalie dont je connais parfaitement la cause et que je répare avec un succès embarrassant.

La gratitude ne suffit pasIllustration : Joh'K

Je m'aperçus qu'elle venait de parler d'une anomalie pour laquelle elle ne possédait aucun instrument extérieur. Elle ne pouvait demander à Tamara un second relevé de son propre plaisir d'être obéie.

Babyface Avez-vous déjà fait quelque chose de monstrueux en pensant bien agir ? demandai-je.

La montre, entre nous, se trouvait encore ouverte. Certaines erreurs ne peuvent plus se corriger à l'aide d'une pince.

Elara Oui. J'ai contribué à former des personnes de façon à ce qu'elles deviennent remarquables dans leur travail et dépendantes dans leur vie. J'y voyais une transmission exigeante. Je leur donnais des connaissances, des moyens, parfois une protection réelle. Je ne remarquais pas toujours la porte que je gardais fermée. Ne cherchez pas un rituel spectaculaire derrière cet aveu. Le monstrueux se présente souvent sous la forme d'un emploi du temps, d'une permission à demander, d'une faveur qu'on ne peut refuser. Je ne vous donnerai pas de noms. Ce sont leurs vies, pas les accessoires de ma rédemption.

Babyface Vous avez présenté des excuses ?

Elara Certaines, oui. D'autres me prendraient encore pour une personne assez puissante pour exiger une réponse. Ce n'est pas une raison de m'abstenir. Ce n'est pas une raison non plus d'attendre le pardon.

Babyface Si vous pouviez redevenir humaine, mortalité et vulnérabilité comprises, accepteriez-vous ?

Elle ramena ses mains sur le linge gris, très lentement.

Elara Peut-être. Voilà une réponse presque insultante pour une femme qui passe son existence à chercher des mécanismes précis, mais je ne vais pas vous mentir pour préserver une réputation. Redevenir humaine signifierait retrouver la chaleur et la faim ordinaire, le matin, la fatigue, la vieillesse. Cela signifierait aussi perdre la durée nécessaire à certaines recherches, et peut-être abandonner les personnes qui comptent sur moi. J'aimerais savoir si je saurais vivre avec une question sans lui arracher sa réponse. Puis je me surprends à vouloir concevoir une expérience pour le vérifier. Vous voyez le problème.

Babyface Vous hésitez, observai-je.

Elara C'est une compétence que j'ai acquise très tard. Vous devriez m'en féliciter avant qu'elle disparaisse.

Apprendre l’hésitationIllustration : Joh'K
08

VIII. Le dernier mot

Il ne restait plus beaucoup de questions sur mon feuillet. Je les aimais courtes. Après une longue conversation, elles obligent parfois à déposer les outils dont on s'est servi pour se protéger. Elara les observa par-dessus le bord de mon carnet. Elle semblait moins lasse que concentrée, comme si une expérience était sur le point d'atteindre son résultat et qu'elle savait déjà, par prudence, qu'elle ne devrait pas en tirer trop vite une théorie.

Babyface Votre plus grand bonheur ?

Ma question avait la brutalité d'un flash. Elle fut accueillie avec beaucoup plus de sérieux que je ne l'attendais.

Elara Une élève qui me dit qu'elle a essayé autrement, obtenu un meilleur résultat et qu'elle n'a pas attendu mon autorisation. Je pourrais vous mentir et prétendre que je n'éprouve aucune jalousie. J'en éprouve parfois une très brève, presque délicate, puis elle disparaît derrière un intérêt beaucoup plus vif : comment a-t-elle fait ? Il existe peu de bonheurs plus propres que de découvrir que votre absence n'a empêché personne d'avancer.

Je la regardai sans rien dire. Le bonheur qu'elle décrivait était inséparable d'une défaite de sa propre importance. Cela avait quelque chose d'élégant ; je pris garde à ne pas en faire un acquittement.

Babyface Et votre plus grand regret ?

Elle tourna légèrement la tête. Le bruit de la ventilation devint soudain très présent.

L’absence qui n’empêche rienIllustration : Joh'K

Elara Vienne. Pas parce que je regrette la disparition de la Pyramide. Je regrette les personnes, les bibliothèques, les méthodes perdues, les découvertes qu'on ne peut plus reproduire parce que ceux qui les comprenaient sont morts. J'avais longtemps souhaité que la hiérarchie cesse de peser sur nous. Quand elle est tombée, des vies ont été écrasées avec elle. Je me reproche aussi de n'avoir pas mieux préparé la transmission du savoir. Nous avions bâti un édifice où tout remontait vers le sommet. Il a fallu attendre les ruines pour mesurer la stupidité de notre architecture.

Elle reprit un des ressorts et le reposa aussitôt. Pour la première fois, cette soirée m'offrit une réponse dont aucune plaisanterie ne pouvait alléger le poids. J'eus envie de demander si les salles détruites étaient belles. Je ne le fis pas.

Babyface Un héros ou une héroïne, mortelle ou immortelle ? lui demandai-je.

Je m'amusais à penser qu'une Primogène Tremere finirait par choisir un collègue dont elle pouvait citer toutes les erreurs.

Elara Emmy Noether. Une mathématicienne dont les travaux ont changé la manière de comprendre les symétries et les lois de conservation, et que les institutions de son temps n'ont pas toujours su traiter avec la dignité que son esprit méritait. J'admire la beauté de son raisonnement, et je trouve singulièrement instructive la façon dont on peut bénéficier d'un génie tout en lui marchandant une place. Nous pratiquions cela très bien chez les Tremere ; les universités mortelles ont démontré qu'elles n'avaient pas besoin de notre aide.

Les pages qui ne reviendront pasIllustration : Joh'K

Babyface Elle aurait aimé travailler avec vous ? demandai-je.

Elara J'ignore. C'est un immense avantage des morts : ils ne peuvent pas nous reprocher nos hypothèses. Profitons-en le moins possible.

Babyface Votre pire ennemi ?

J'imaginais une personne, un conseil, une Maison, quelque figure de guerre civile Tremere. Elle choisit une méthode.

Elara L'obéissance intelligente. L'obéissance stupide est au moins facile à identifier. L'autre construit des arguments, perfectionne le système, anticipe les désirs du maître et finit par les faire passer pour des nécessités techniques. Je la connais intimement. J'en ai été l'exécutante, puis la bénéficiaire. Elle ne porte pas toujours de chaînes visibles. Parfois, elle vous félicite d'avoir compris plus vite que les autres. Je me méfie beaucoup des compliments prononcés par les serruriers.

Son regard alla vers les portes closes. Je me surpris à vouloir dresser un inventaire des mécanismes d'obéissance que notre société avait tant perfectionnés. Elara en aurait probablement corrigé les catégories avant la troisième page.

Babyface La mort idéale ?

Elle regarda ma liste, probablement pour vérifier combien de questions encore plus réjouissantes restaient à venir.

Elara Dans un laboratoire parfaitement inutile à la Cour, avec un cahier d'observations dont personne n'aurait besoin de me demander la permission pour tourner les pages. Pas de grande explosion, si possible. Les laboratoires où l'on meurt dans une lumière violette sont généralement dirigés par des gens très satisfaits d'eux-mêmes. Je préférerais une fin sans public, et que les personnes ayant appris quelque chose auprès de moi puissent continuer sans un instant d'hésitation. Voilà qui serait, pour une Primogène, une disparition presque élégante.

Babyface Et si votre mort était spectaculaire malgré vous ?

Elara Faites en sorte qu'on ne conserve pas le mauvais schéma pour l'enseignement. Nous avons déjà suffisamment de traditions fondées sur des accidents.

Babyface Une phrase à laisser derrière vous, si cette nuit était la dernière ?

Elle désigna son carnet du bout de l'index. Dans un instant, j'allais comprendre pourquoi ce geste ressemblait davantage à une invitation qu'à une réprimande.

Elara “ Vérifiez mes calculs. ” Ce n'est pas une coquetterie. S'ils sont faux, corrigez-les ; s'ils sont justes, servez-vous-en ; s'ils vous semblent incompréhensibles, posez des questions, de préférence avant d'allumer quoi que ce soit. Et ne donnez mon nom à aucune chaire. Les établissements qui portent le nom d'un mort finissent toujours par trouver de très bonnes raisons de ne plus lui désobéir.

Babyface Vous êtes très peu soucieuse de la manière dont on parlera de vous.

Elara Je le suis, hélas, davantage que je ne voudrais. C'est bien pour cela que je vous confie cette phrase : elle survivra plus utilement que mon goût pour une belle nécrologie.

Vérifier plutôt que croireIllustration : Joh'K
09

IX. La question qu’elle redoutait

Il y avait, après les quarante-cinq questions, une case que je ne montrais jamais avant la fin. Je la conservais pour le moment où l'interviewé avait cessé de compter les réponses comme autant d'occasions de soigner sa légende. J'ignorais si j'avais atteint ce moment avec Elara. Je savais seulement que la petite montre restait ouverte et que mon invitée n'avait pas touché au téléphone depuis longtemps.

Babyface J'ai ma dernière question, annonçai-je.

Elara Vous avez dit la même chose tout à l'heure.

Babyface C'était la dernière de la liste. Celle-ci n'est pas de la liste.

Elara C'est une méthode journalistique que je reconnais. En laboratoire, nous l'appelons falsifier la taille de l'échantillon.

Je relus lentement le texte que j'avais choisi de conserver pour chacun de mes invités :

Babyface Vous venez de passer un certain temps à me parler de vous. Maintenant, dites-moi : quelle question espériez-vous secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ?

Elle ne sourit pas. Son regard se posa sur le ressort dont elle avait changé trois fois la position. Sa main se déplaça légèrement sur le linge ; elle ne prit aucun outil. Je vis chez elle une chose que je n'avais pas aperçue de toute la soirée : la tentation de reprendre le contrôle d'une expérience en changeant les conditions.

Elara Vous me demandez de formuler moi-même mon accusation, dit-elle.

Babyface Je vous demande quelle question vous avez préféré éviter. Vous n'êtes pas obligée de la rendre spectaculaire.

Elara Elle ne le serait pas. C'est précisément son inconvénient.

Elle releva les yeux.

Elara Combien de personnes vous ont appelée maîtresse après que vous leur avez expliqué qu'elles étaient libres ?

Je ne bougeai pas. Elle semblait avoir choisi la formulation avec une précision douloureuse.

Elara Celle-là, Babyface. Je ne voulais pas que vous la posiez.

Elle aurait pu parler de l'ancienne Pyramide, expliqua-t-elle, des serments, des dépendances savamment entretenues. Le vocabulaire aurait été impeccable. Les coupables, nombreux. On aurait même pu rédiger un récit glorieux, avec une conversion intellectuelle et une femme qui, au terme de trois siècles, décide enfin de ne plus obéir. Les lecteurs adorent que le passé ressemble à un couloir menant vers une porte lumineuse. L'histoire réelle était moins propre.

Elara Il y avait des gens qui travaillaient pour moi, dit-elle.

Elara Certains m'admiraient. D'autres me craignaient. Beaucoup avaient les deux sentiments à la fois. J'offrais des livres, des instruments, un accès à des connaissances qu'on m'avait refusées. Et j'aimais leur gratitude.

Babyface Ils pouvaient partir ?

Elara Voilà la question. Pas avais-je de bonnes intentions ? Ni étaient-ils satisfaits ? Pouvaient-ils partir ? Pouvaient-ils me dire non sans perdre davantage que mon approbation ? Je ne me suis pas posé cette question assez tôt. Il est extraordinairement facile d'enseigner la liberté lorsque l'on se tient près de la porte avec toutes les clefs.

Babyface Vous avez une réponse aujourd'hui ?

Elara Pas une qui me plaise. Et j'en possède d'autres dont l'existence exige de la discrétion.

La question sans échappatoireIllustration : Joh'K

Elle observa mes mains, puis le voyant de l'enregistreur.

Elara J'en ai connu qui auraient pu s'en aller et sont restés. Était-ce de l'affection ? Le plaisir de travailler avec moi ? La peur de décevoir quelqu'un dont dépendait leur avenir ? Je ne peux pas toujours faire la différence. Je pourrais leur demander aujourd'hui, comme si une Primogène avait la merveilleuse faculté d'obtenir des témoignages parfaitement libres de ceux sur lesquels elle exerce encore de l'influence. Je connais des expériences moins biaisées.

J'essayai de prononcer le mot pardon, mais il ne sortit pas. Ce n'était pas à moi de le lui offrir, et elle le savait déjà.

Elara Ce qui m'effraie, reprit-elle, ce n'est pas d'avoir été servante. Ce n'est même pas d'avoir été maîtresse. Ce sont des faits de ma vie. Ce qui m'effraie, c'est de recommencer avec une meilleure pédagogie, une formulation plus douce et des serrures invisibles. Remplacer une hiérarchie par un vocabulaire de libération n'a jamais suffi à libérer qui que ce soit. Certaines prisons sont devenues très élégantes depuis que nous avons appris à ne plus appeler les gardiens des gardiens.

Babyface Et comment sauriez-vous que vous n'en avez pas bâti une autre ?

Pour la première fois, Elara ne répondit pas immédiatement. La ventilation produisait un bourdonnement doux. Une goutte d'eau tomba quelque part dans la cour. Je songeai à la vieille montre sur la table, à ses pièces rangées avec un soin infini, à cette machine qui ne marcherait plus jamais tout à fait de la même façon si l'on en remplaçait trop de pièces en même temps.

Elara Si mes élèves peuvent partir sans me devoir leur départ, répondit-elle enfin.

Elara S'ils savent travailler sans moi, s'ils savent me contredire, et si je peux supporter de les voir réussir ailleurs sans me raconter que je suis la cause secrète de leur réussite. Voilà un test difficile. Il ne nécessite aucun composant rare. Il nécessite seulement qu'on me retire, de temps en temps, le plaisir d'avoir le dernier mot.

Elle désigna mon enregistreur.

Elara Vous pouvez publier cela. Je préfère que l'on connaisse au moins l'hypothèse que j'essaie de réfuter.

Babyface Vous n'êtes donc pas certaine d'avoir changé ?

Elara Babyface, une personne absolument certaine de sa réforme est souvent sur le point d'en imposer les bénéfices aux autres. Vous devriez vous méfier.

Elle repoussa enfin la montre vers le centre de la table. Puis, avec ce calme que je lui avais appris, elle conclut :

Elara Je suis encore en train d'apprendre à laisser les gens partir. C'est autrement plus difficile que la Sorcellerie du Sang. Et, chose navrante, il n'existe même pas d'examen final.

Je coupai l'enregistrement. Il me restait encore une question, qui ne figurait dans aucun questionnaire : pourrais-je revenir si j'avais besoin d'éclaircir une réponse ? Elle me dit que je pouvais écrire. Elle ne promit pas de répondre. Je songeai que, venant d'elle, il s'agissait presque d'une forme d'honnêteté affectueuse.

Laisser la porte libreIllustration : Joh'K

Avant de me laisser quitter la pièce, elle me montra la montre. Elle avait enfin replacé les premières pièces. Le mécanisme ne tournait pas encore.

Babyface Elle est réparée ? demandai-je.

Elara Pas encore. Il me manque une mesure.

Babyface Vous pourriez le savoir demain ?

Elara Probablement.

Babyface Et si vous n'arrivez pas à la réparer ?

Elle haussa les épaules.

Elara Alors nous aurons au moins appris à ne pas lui faire pire. C'est déjà une qualité assez rare chez ceux qui se prétendent réparateurs de mondes.

Je repris mon carnet. Elle ne me raccompagna pas jusqu'à la rue. J'avais demandé un entretien, pas une cérémonie.

Il manque une mesureIllustration : Joh'K
10

X. Le Regard de Babyface

Il y a des interviews dont on sort avec un trophée. Une phrase. Un aveu. La confirmation brillante d'un soupçon dont on savait déjà qu'il ferait une excellente couverture. Je n'avais obtenu d'Elara von Stein ni liste de rituels ni secret de chantrie, pas même une description suffisamment spectaculaire pour justifier l'illustration d'un cercle magique en première page. Les lecteurs qui souhaitaient savoir comment la Primogène Tremere change le Sang en pouvoir seraient déçus. Ceux qui espéraient contempler une sorcière grisée par son génie le seraient probablement davantage.

Je n'avais vu aucun prodige. J'avais vu une femme réparer une montre avec une application presque déraisonnable. Et parler de la liberté avec le désagrément de quelqu'un qui a reconnu ses propres empreintes sur la serrure d'une prison.

À l'Élysium, on mesure les Descendants au nombre de personnes qui se taisent lorsqu'ils prennent la parole. Cette mesure est commode, presque mathématique. Elle ne dit rien de ce qui mérite d'être entendu. Chez Elara, le premier trait surprenant n'est pas la quantité de choses qu'elle sait. C'est ce qu'elle aimerait que les autres sachent sans avoir à lui en demander la permission. Elle ne réclame pas qu'on admire son intelligence, et je crois même que l'admiration lui semble suspecte dès qu'elle commence à interrompre l'effort de comprendre. Pourtant, il ne faut pas en faire une sainte de la méthode. Elle l'a dit elle-même : il lui arrive d'aimer être obéie. Une reconnaissance bien offerte peut la séduire. Le pouvoir lui donne des habitudes qu'elle reconnaît souvent après les avoir prises.

J'aimerais dire que son humour m'a désarmée. Ce ne serait pas tout à fait vrai. Il m'a permis de m'approcher. Elle parle de l'échec d'une expérience avec le sérieux qu'elle réserve, ailleurs, aux erreurs historiques de son clan. Puis elle prononce une phrase capable de réduire trois siècles de majesté Tremere à un défaut de rangement. C'est drôle, parfois affreusement drôle, mais ce rire ne la place jamais hors du sujet. Il lui évite plutôt de se présenter comme la seule personne de la pièce qui aurait échappé à la sottise. Je la soupçonne d'avoir une estime assez féroce pour les collègues qui osent rire d'elle sans attendre qu'elle leur en donne l'autorisation.

Réparer sans triompherIllustration : Joh'K

Il faut aussi lui reconnaître une chose qu'aucune plaisanterie n'allège : elle regarde le désastre de Vienne sans chercher à le rendre commode. Je connais des survivants qui ont célébré la chute de structures odieuses sans jamais prononcer les noms de ceux que ces chutes ont écrasés. Elara refuse cette facilité. Une bibliothèque détruite n'est pas innocente parce que ses propriétaires étaient cruels ; sa perte ne devient pas juste parce que le régime qui la protégeait méritait de tomber. J'ai vu dans ses yeux ce que ressent une femme qui sait réparer tant de choses devant des pages qu'aucune science ne fera revenir.

Je me suis demandé, en descendant l'escalier, si elle avait pleinement mesuré ce qu'elle m'avait donné. Pas un secret. Une mise en garde. Lorsqu'une personne puissante annonce qu'elle ne veut plus imposer ses décisions, il est tentant de lui attribuer immédiatement les qualités qu'elle désire acquérir. Nous adorons les récits de conversion parce qu'ils nous dispensent d'observer ce qui vient après. Il suffit d'une déclaration émouvante pour que l'ancien maître devienne un guide éclairé, et nous nous empressons de trouver belle la porte qu'il vient d'ouvrir. Nous oublions de vérifier si quelqu'un peut réellement la franchir.

Je ne sais pas si Elara y parviendra. Elle non plus. Cette incertitude la rend moins majestueuse et beaucoup plus intéressante.

Une sorcière de génie peut comprendre l'architecture d'un rituel, l'interaction de ses composants, les dangers de son usage. Elle peut même expliquer pourquoi une tradition a produit du pouvoir pendant trois siècles tout en détruisant la liberté de ceux qui l'ont entretenue. Reste une compétence que les manuels ne transmettent pas : accepter qu'un être que l'on a formé ne nous doive ni sa confiance ni son avenir. Accepter qu'il se trompe sans avoir le droit de refermer sa main sur lui. Accepter qu'il parte et qu'il réussisse, parfois mieux, parfois moins bien, et que sa liberté ne soit pas une récompense accordée pour services rendus.

Je repensai à la montre démontée. Elle n'était pas un accessoire placé là pour séduire une journaliste. Elara avait réellement perdu du temps à comprendre pourquoi un autre artisan avait eu raison. Cela m'avait paru d'abord charmant, presque une preuve supplémentaire de son intelligence. Puis je compris ce qui m'avait retenue : elle avait su admettre cette erreur sans faire de l'aveu lui-même une nouvelle occasion de triompher. Une aptitude modeste et rare, même chez les mortels. Chez un Primogène, elle relève presque de la provocation politique.

Je n'ai pas demandé quels secrets sa bibliothèque conserve, qui travaille avec elle, ce qui se trouve derrière les portes fermées. Ce ne sont pas des détails que l'on obtient en posant la bonne question. J'ai même cessé, à certains moments, de m'intéresser à la rumeur de ses talents. La rumeur dit génie. L'entretien, lui, disait responsabilité. Les deux ne s'excluent pas. Mais la première est beaucoup plus agréable à imprimer sur une affiche. La seconde demande qu'on continue d'observer, après la publication.

Une dernière phrase me revint alors que je retrouvais la rue : « Vérifiez mes calculs. » Elle l'avait offerte comme épitaphe. Je crois que je la garderai surtout comme invitation à ne pas croire trop vite les belles réponses de mes invités, même lorsque je les aime.

Je souris malgré moi. Dans les Confessions de Minuit, c'était peut-être la première fois qu'on m'avait demandé, avec autant d'insistance, de ne surtout pas croire la personne qui venait de m'accorder un entretien.

Babyface

Continuer d’observerIllustration : Joh'K