LES CONFESSIONS DE MINUIT
Villon sans confession ? L’entretien.
François Villon, le roi qui voulait être compris
Un entretien exceptionnel avec Babyface
Lire l’entretien intégralJ'ai rencontré des Princes.
Certains exigeaient qu'on annonce leur nom avant d'entrer dans une pièce. D'autres préféraient attendre qu'on découvre leur identité pour apprécier l'effet produit. J'ai connu des souverains qui confondaient la crainte avec le respect, la flatterie avec la loyauté et la longévité avec l'intelligence.
François Villon n'a guère besoin de ces artifices.
Lorsqu'il entre quelque part, les conversations changent de nature. Un mot prononcé trop fort devient une maladresse. Une plaisanterie perd soudain de sa légèreté. Même ceux qui prétendent mépriser les titres découvrent généralement qu'ils savent s'incliner.
Prince de Paris, Roi de France, maître de l'Hégémonie française, François Villon règne sur l'une des cités les plus anciennes, les plus prestigieuses et les plus dangereuses de la Camarilla européenne.
Son autorité a survécu aux révolutions, aux guerres et à la disparition de puissances que l'on avait longtemps crues indestructibles.
On le dit brillant, séduisant, impitoyable lorsque les circonstances l'exigent. Ses adversaires lui prêtent mille intentions. Ses courtisans lui découvrent autant de qualités qu'ils espèrent obtenir de faveurs.
Quant aux histoires qui circulent à son sujet, elles sont si nombreuses qu'il faudrait probablement plusieurs vies pour les examiner.
Je lui ai demandé de m'accorder un entretien.
À ma grande surprise, il a accepté.
Peut-être était-il curieux de découvrir les questions que j'oserais lui poser.
Peut-être savait-il déjà lesquelles je choisirais.
Nous nous retrouvons dans un salon privé, suffisamment éloigné des oreilles de la Cour pour permettre une conversation que je voudrais sincère. Un feu discret éclaire la pièce. Les fenêtres donnent sur un Paris dont les lumières semblent, à cette heure, appartenir à un autre siècle.
Le Prince ne porte aucun des insignes dont il pourrait s'entourer.
Il n'en a pas besoin.
Il me prie de m'asseoir, puis prend place en face de moi.
Je dispose mon enregistreur sur la table.
Il l'observe avec amusement.
« Vous êtes certaine de vouloir conserver une trace de cette conversation, ma chère ? »
Je lui réponds que c'est précisément le principe d'une interview.
« Fort bien. Alors tâchons de ne pas rendre votre travail trop facile. »
Il sourit.
Je lance l'enregistrement.
« Vous pouvez m'appeler François. »
Babyface : Votre Altesse, merci d'avoir accepté mon invitation.
Villon : Mais je vous en prie. C'est toujours agréable de recevoir une invitation lorsqu'on passe ses nuits à en signer pour les autres.
Babyface : Comment souhaitez-vous que je m'adresse à vous ?
Villon : Son Altesse Sérénissime, Roi de France, maître de l'Hégémonie française, Prince de Paris, duc de Notre-Dame, vicomte de la place de Grève, baron du Pavé, chevalier des Étourneaux, François Villon.
Il laisse s'écouler un silence, le temps que je relève les yeux.
Villon : Mais vous pouvez m'appeler François.
Il sourit.
Babyface : Vous savez que je vais devoir demander à mon équipe de vérifier chacun de ces titres ?
Villon : Voilà qui l'occupera utilement. Et je suis à peu près certain d'en avoir oublié quelques-uns.
Babyface : Vous ne tenez donc pas particulièrement au protocole ?
Villon : J'y tiens lorsqu'il est nécessaire. Le protocole est une langue. Il permet de dire beaucoup sans prononcer grand-chose. Mais si nous devons passer notre soirée à rappeler qui je suis, cette conversation risque d'être terriblement ennuyeuse.
Babyface : Alors François, trois mots pour vous décrire ?
Villon : Solitaire. Vif. Précurseur.
Babyface : Solitaire ? Voilà un mot surprenant pour quelqu'un qui gouverne autant de monde.
Villon : Vous confondez la compagnie et la proximité. On peut être entouré de centaines de personnes et ne jamais rencontrer quelqu'un à qui parler véritablement.
Babyface : Vous n'avez donc personne à qui parler ?
Villon : Je n'ai pas dit cela. Seulement qu'il devient difficile, avec le temps, de trouver quelqu'un qui ne s'adresse pas à vous en pensant d'abord à ce que vous pourriez lui apporter.
Babyface : Et précurseur ?
Villon : J'aime comprendre ce qui arrive avant que tout le monde s'aperçoive que c'est déjà arrivé.
Babyface : C'est une définition assez commode. Si vous avez raison, vous êtes visionnaire. Si vous vous trompez, vous pourrez toujours expliquer que les autres n'ont pas compris.
Villon : Excellent. Vous voyez, nous allons nous entendre.
Babyface : Et votre nom ? François Villon. Vous y tenez autant qu'à vos titres ?
Villon : À mon nom ?
Babyface : Oui. Vous m'avez récité une impressionnante collection de dignités, mais vous avez conclu en m'autorisant à vous appeler simplement François. Pourquoi ?
Villon : Parce qu'un titre sert à définir la place que l'on occupe. Un prénom permet, parfois, d'oublier cette place pendant quelques instants.
Babyface : Vous pourriez pourtant choisir d'être appelé autrement.
Villon : Naturellement. Les noms changent. Les gens changent. Les langues elles-mêmes changent. Il serait assez présomptueux d'imaginer qu'un ensemble de syllabes puisse contenir toute l'existence d'un individu.
Babyface : Vous accordez donc peu d'importance à votre nom ?
Villon : Je lui accorde l'importance qu'il mérite. Il permet aux gens de me reconnaître, aux institutions de me désigner et à mes adversaires de savoir contre qui ils complotent. C'est déjà beaucoup.
Babyface : Mais il ne vous définit pas ?
Villon : Pas entièrement, non.
Il semble trouver cette évidence amusante.
« Ce n'est pas le clan qui fait le Descendant. »
Babyface : Puisque nous parlons de ce qui définit un individu, j'aimerais aborder votre appartenance clanique. Vous êtes présenté comme François Villon, Toréador, du clan des Artisants, du clan de la Rose, Collegi Studiumii. Cela fait beaucoup de désignations pour une seule appartenance.
Villon : Et encore, ma chère, vous vous en tenez aux plus présentables.
Babyface : Toutes ces appellations vous conviennent-elles ?
Villon : Elles ont leur histoire. Certaines sont anciennes, d'autres plus récentes. Certaines sont nées de l'admiration, d'autres de la prétention, et quelques-unes probablement d'un besoin maladif de donner un nom solennel à ce qui existait déjà.
Babyface : Vous ne semblez pas particulièrement attaché à ces distinctions.
Villon : Le clan possède aussi peu d'importance que le nom lorsque l'on considère la totalité d'une existence. Et les noms, nous venons de le dire, changent au travers du temps.
Babyface : Pourtant, le clan est l'une des premières choses que l'on demande à un Descendant.
Villon : Voilà justement une habitude qui m'a toujours amusé. On rencontre quelqu'un, et avant même de s'intéresser à ce qu'il pense, à ce qu'il désire ou à ce qu'il a accompli, on lui demande de quelle famille de Sang il est issu.
Babyface : Le Sang détermine pourtant une partie de notre nature.
Villon : Il détermine certaines de nos dispositions, oui. Il nous transmet des capacités, des contraintes, parfois de détestables héritages. Mais il ne décide pas à notre place de ce que nous en ferons.
Babyface : Vous êtes pourtant Toréador. Vous aimez l'art, la beauté, la musique, les choses qui traversent les siècles. On pourrait considérer que vous incarnez précisément les valeurs de votre clan.
Villon : Je pourrais également vous répondre que j'aimais ces choses sans avoir besoin que quelqu'un m'explique qu'elles appartenaient à mon Sang.
Babyface : Vous pensez donc qu'on devient Toréador parce qu'on possède déjà une certaine sensibilité ?
Villon : Je pense que c'est une question beaucoup plus compliquée que cela. Certains cherchent dans leur clan une famille. D'autres une légitimité. Quelques-uns une excuse pour ne jamais devenir autre chose que ce que leurs anciens attendent d'eux.
Babyface : Et vous ?
Villon : Je n'ai jamais aimé qu'on m'explique ce que je devais être.
Babyface : Mais vous êtes le Prince d'une Cour où l'appartenance clanique conserve une importance politique considérable.
Villon : Naturellement. Ne confondons pas les nécessités du gouvernement et les vérités de l'existence. Les clans constituent des lignages, des traditions, des réseaux de solidarité, parfois des puissances politiques fort utiles. Ce n'est pas parce qu'une institution possède une fonction qu'elle doit devenir une définition de l'individu.
Babyface : Vous iriez donc jusqu'à dire que le clan importe moins que la personne ?
Villon : Je dirais quelque chose de plus simple.
Il se penche légèrement vers moi.
Villon : Ce n'est pas le clan qui fait le Descendant, ma chère. C'est le Descendant qui fait le clan.
Je laisse la phrase s'installer.
Babyface : Voilà qui risque de déplaire à quelques anciens.
Villon : Voilà qui ne devrait pas les surprendre. Les clans dont ils sont si fiers n'ont-ils pas été façonnés par les actes de ceux qui les ont précédés ?
Babyface : Vous considérez donc que les individus peuvent transformer l'identité même de leur clan ?
Villon : Ils le font constamment. Un clan est une histoire que ses membres continuent d'écrire. Certains y ajoutent des chapitres admirables. D'autres passent leur existence à recopier les pages précédentes en espérant qu'on les félicite de leur fidélité.
Babyface : Et certains arrachent les pages qui leur déplaisent.
Villon : Aussi, oui.
Babyface : Vous-même, que pensez-vous avoir apporté au clan de la Rose ?
Villon : Une quantité respectable d'ennuis, je le crains.
Je ris.
Babyface : Seulement des ennuis ?
Villon : Voyons, vous n'espériez tout de même pas que je dresse ici la liste de mes mérites ? Nous y passerions la nuit, et vous finiriez par me trouver insupportable.
Babyface : Certains diraient que le risque existe déjà.
Villon : Alors il serait imprudent de l'aggraver.
Babyface : Vous êtes donc attaché à votre clan sans vouloir être enfermé dans son identité.
Villon : Je respecte mon Sang. Mais je refuse de croire qu'il constitue une explication suffisante de ce que je suis. On peut être Toréador et médiocre, Nosferatu et magnifique, Ventrue et dépourvu du moindre sens du gouvernement.
Babyface : Vous allez encore vous faire des amis.
Villon : Je m'efforce surtout de ne pas m'ennuyer.
« Le plus grand danger, c'est de ne plus rien apprendre. »
Babyface : Quelle qualité appréciez-vous le plus chez les autres ?
Villon : Leur joie de vivre.
Je m'arrête un instant.
Babyface : Leur joie de vivre ?
Villon : Pourquoi cet étonnement ?
Babyface : Je pensais que vous répondriez l'intelligence, la loyauté, la prudence...
Villon : Toutes choses utiles, naturellement. Mais la joie de vivre possède une qualité qu'elles n'ont pas.
Babyface : Laquelle ?
Villon : Elle ne demande pas nécessairement à être justifiée.
Babyface : Vous l'enviez ?
Villon : Parfois.
Il regarde les flammes.
Villon : Les gens qui savent encore s'émerveiller d'une soirée, d'un morceau de musique ou de la présence de quelqu'un qu'ils aiment possèdent une richesse qu'ils mesurent rarement.
Babyface : Pourtant, vous pourriez vous offrir presque tous les plaisirs imaginables.
Villon : Vous voyez ? C'est précisément là que se trouve le problème. Vous parlez de se les offrir. Eux n'ont pas besoin de les posséder.
Babyface : Quel est votre plus grand talent, celui qui n'a rien à voir avec votre Sang ou vos Disciplines ?
Villon : Mon charme naturel ?
Il me regarde avec une innocence si soigneusement composée que je me mets à rire.
Babyface : Vous êtes certainement le mieux placé pour en juger.
Villon : Je pourrais également évoquer une certaine clarté d'esprit que les gens de ma qualité ont parfois perdue depuis longtemps.
Babyface : Vous pensez que les Anciens finissent par perdre leur lucidité ?
Villon : Certains, oui. Ils connaissent si bien le monde dans lequel ils ont prospéré qu'ils refusent d'admettre qu'il puisse changer.
Babyface : Et vous n'êtes pas ainsi ?
Villon : Je m'efforce de ne pas l'être.
Babyface : Quel défaut pardonnez-vous aux autres, mais jamais à vous-même ?
Villon : La médiocrité.
Il réfléchit.
Villon : Non. Peut-être davantage la stagnation.
Babyface : Vous trouvez qu'il est impardonnable de ne pas progresser ?
Villon : Pas nécessairement de progresser. Mais de cesser d'essayer. L'immortalité donne parfois aux nôtres une excuse extraordinaire pour devenir immobiles. Ils ont réussi quelque chose il y a trois siècles et considèrent depuis qu'ils ont acquis le droit de ne plus rien apprendre.
Babyface : Vous parlez de vos pairs ?
Villon : Entre autres.
Babyface : Vous ne craignez pas de les vexer ?
Villon : Ma chère, si nous devions éviter de vexer tous les Anciens, nous n'aurions bientôt plus le droit de prononcer une phrase intelligible.
Babyface : Quel est le plus grand malentendu que les gens entretiennent à votre sujet ?
Villon : Aucun.
Babyface : Aucun ?
Villon : Tant que je suis leur sujet, ils sont mes sujets.
Il sourit de nouveau.
Babyface : C'était préparé ?
Villon : Depuis quelques siècles, probablement.
Babyface : Vous savez que beaucoup de Descendants vous imaginent froid, inaccessible, parfois cruel.
Villon : Et d'autres me trouvent admirable, généreux, brillant, indispensable. Les opinions changent selon la distance qui sépare celui qui parle de la faveur qu'il espère obtenir.
Babyface : Et laquelle est la plus proche de la vérité ?
Villon : Vous me demandez de choisir entre les flatteries de mes amis et les reproches de mes ennemis ?
Babyface : Vous pourriez essayer.
Villon : Ce serait manquer de reconnaissance envers les uns et de courtoisie envers les autres.
Je comprends que je n'obtiendrai pas davantage sur ce sujet.
Pas encore.
« Les rires de mes enfants. »
Babyface : Revenons à votre existence mortelle. Quel en est votre plus beau souvenir ?
Le Prince garde le silence quelques instants.
Villon : Voilà une question compliquée.
Babyface : Pourquoi ?
Villon : Parce que vous ne la posez pas à un nouveau-né, ma chère. La somme des souvenirs que j'ai accumulés au cours de mon existence est si considérable qu'ils ne laissent parfois que peu de place à ceux de ma vie mortelle.
Babyface : Certains ont donc disparu ?
Villon : Des souvenirs s'effacent. D'autres changent de forme. Quelques-uns restent avec une précision qui peut devenir pénible.
Babyface : Et le plus beau ?
Villon : Les rires de mes enfants.
Je cesse d'écrire.
Babyface : Vous aviez des enfants ?
Villon : Oui.
Babyface : Vous avez rarement parlé de votre famille mortelle.
Villon : Il y a une différence entre gouverner une cité et lui confier son album de famille.
Babyface : Vous vous souvenez encore de leurs voix ?
Il me regarde longuement.
Villon : Assez pour savoir qu'elles me manquent.
Babyface : Vous arrive-t-il de vous demander ce qu'ils penseraient de l'homme que vous êtes devenu ?
Villon : Il m'arrive de me demander beaucoup de choses auxquelles personne ne pourra plus jamais répondre.
Babyface : C'est une forme de solitude particulière.
Villon : C'est une des conséquences du temps. On finit par survivre aux gens qui savaient qui nous étions avant que nous ayons commencé à nous raconter nous-mêmes.
Babyface : Vous considérez que nous nous réinventons ?
Villon : Nous passons tous notre existence à le faire. Simplement, certains ont davantage de temps que d'autres pour perfectionner leurs inventions.
Babyface : Si vous pouviez revivre une seule journée de votre vie humaine, laquelle choisiriez-vous ?
Villon : Aucune.
Babyface : Aucune ?
Villon : Une seule, c'est bien trop peu. Toutes ou rien !
Babyface : Vous préféreriez donc revivre toute votre existence ?
Villon : Comment choisiriez-vous, vous, entre un jour heureux et celui qui l'a rendu possible ? Entre une rencontre et les années qui lui ont donné son importance ? Les souvenirs ne sont pas des tableaux qu'on peut décrocher d'un mur pour les admirer séparément.
Babyface : Pourtant, vous venez d'en choisir un.
Villon : Non. Je vous ai donné un son.
Cette fois, je n'ai pas de réplique immédiate.
Babyface : Et qu'est-ce qui vous manque le plus de cette époque ? Quelque chose de simple, d'insignifiant même.
Villon : L'odeur de la cuisine, le matin.
Babyface : Pas la lumière du soleil ?
Villon : Non. La cuisine.
Il sourit légèrement.
Villon : Ce sont des choses qu'on ne remarque pas lorsqu'on les possède. Quelqu'un prépare quelque chose. Une maison s'éveille. On entend du bruit dans une autre pièce. La journée n'a pas encore commencé, et pourtant la vie est déjà là.
Babyface : Vous avez l'air de regretter davantage ce qui entourait ces moments que les moments eux-mêmes.
Villon : Peut-être parce qu'on finit par comprendre que le bonheur n'était pas toujours là où l'on croyait.
Babyface : Quelle personne de votre passé aimeriez-vous revoir ?
Villon : Mon père.
Babyface : Pourquoi lui ?
Villon : Pour voir si je suis vraiment le raté qu'il pensait que j'étais.
J'attends un sourire.
Il ne vient pas.
Babyface : Vous êtes Prince de Paris, Roi de France. Vous avez traversé des siècles et survécu à des adversaires dont il ne reste parfois même plus le nom. Vous vous demandez encore ce que votre père penserait de vous ?
Villon : Naturellement.
Babyface : Vous croyez qu'il serait impressionné ?
Villon : Je me demande surtout s'il me reconnaîtrait.
Babyface : Et s'il vous répondait que vous avez échoué ?
Villon : Alors je suppose que nous aurions enfin quelque chose sur quoi nous entendre.
Il sourit, cette fois.
Je ne suis pas certaine qu'il s'agisse d'une plaisanterie.
Babyface : Si vous pouviez adresser une phrase à l'homme que vous étiez avant votre Étreinte ?
La réponse vient immédiatement.
Villon : N'ouvre pas cette porte. Vraiment. Ne l'ouvre pas.
Babyface : Quelle porte ?
Villon : Celle qu'il n'aurait pas dû ouvrir.
Babyface : Vous parlez d'un lieu précis ?
Villon : Je parle d'une décision.
Babyface : Vous la regrettez ?
Villon : Vous m'avez demandé ce que je lui dirais. Pas s'il m'écouterait.
Je conserve la phrase dans mon carnet.
Je reviendrai peut-être sur cette porte.
Pas ce soir.
« Enfin ! Elle en aura mis du temps ! »
Babyface : Quelle fut votre première pensée lorsque vous avez compris que vous étiez devenu vampire ?
Villon : Enfin ! Elle en aura mis du temps !
Je le regarde, stupéfaite.
Babyface : Enfin ?
Villon : Oui.
Babyface : Vous attendiez donc votre Étreinte ?
Villon : Il m'arrive d'avoir de la patience.
Babyface : Et ce « elle » ?
Villon : Vous aimez beaucoup les pronoms, dites-moi.
Babyface : Surtout lorsqu'ils semblent désigner quelqu'un.
Villon : Alors je vous recommande la poésie. Vous y trouverez des milliers de femmes qui ne sont peut-être pas celles que l'on croit.
Babyface : Vous ne me répondrez pas ?
Villon : Je viens de le faire.
Babyface : Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans votre condition vampirique ?
Villon : Rien.
Sa réponse est sèche.
Babyface : Rien du tout ?
Villon : Rien ne me plaît, ma chère. Ce n'est pas plaisant d'être un vampire.
Babyface : Pourtant, notre condition vous a offert des siècles de vie, du pouvoir et des possibilités que bien des mortels rêveraient de posséder.
Villon : Ceux qui pensent qu'il peut y avoir du plaisir à être un monstre sont des fous. Et beaucoup finissent par rejoindre leur Bête.
Babyface : Vous considérez donc notre existence comme une malédiction ?
Villon : Je la considère pour ce qu'elle est. Nous sommes des prédateurs. Nous survivons en prenant quelque chose aux autres. Nous portons en nous une force qui réclame toujours davantage, et nous prétendons que l'élégance de nos salons suffit à nous distinguer des bêtes.
Babyface : Pourtant, vous appartenez au clan de la Rose.
Villon : Le beau n'efface pas le monstrueux. C'est précisément pour cela que la beauté nous fascine autant.
Babyface : Il n'y a donc aucun avantage que vous appréciez ?
Villon : Être spectateur de l'Histoire, peut-être. Voir le monde changer, les langues évoluer, les villes se transformer, les certitudes s'effondrer.
Il réfléchit.
Villon : Mais je ne suis pas certain que ce privilège compense le reste.
Babyface : Vous avez donc traversé toutes ces nuits sans jamais apprendre à aimer votre condition ?
Villon : On peut apprendre à supporter quelque chose sans finir par l'aimer.
Babyface : Vous souvenez-vous de votre première chasse ?
Villon : Oui.
Babyface : Qu'en avez-vous retenu ?
Villon : Qu'il est vraiment simple d'être un monstre.
Un silence s'installe.
Babyface : Simple ?
Villon : Beaucoup plus simple qu'on ne l'imagine.
Babyface : Vous avez éprouvé du remords ?
Villon : Le remords ne change pas ce que l'on a fait.
Babyface : Mais il peut changer ce qu'on fera ensuite.
Villon : Parfois.
Il ne développe pas.
« La Bête finit toujours par gagner. »
Babyface : Qu'est-ce qui vous effraie le plus ? Perdre le contrôle de votre Bête ou découvrir que vous n'avez plus besoin de lui résister ?
Villon : Il y a une différence entre les deux ?
Babyface : Je pense que oui.
Villon : Alors vous êtes encore suffisamment jeune pour le penser.
Babyface : Expliquez-moi.
Villon : La Bête est la somme de ce que nous sommes réellement. De ce que nous désirons, de ce que nous craignons, de tout ce que nous sommes capables de faire lorsqu'il n'existe plus rien pour nous arrêter.
Babyface : Vous ne la considérez donc pas comme une présence étrangère ?
Villon : Il est confortable de la traiter ainsi. On peut lui attribuer nos actes les plus abominables et prétendre ensuite qu'ils ne nous appartenaient pas.
Babyface : Vous refusez cette distinction ?
Villon : Je dis simplement que plus nous sommes vieux, plus ce calcul augmente. Chaque compromis, chaque violence, chaque justification s'ajoute aux précédents.
Babyface : Et nous finissons par devenir notre Bête ?
Villon : La véritable question est de savoir quand elle va gagner.
Babyface : Vous pensez qu'elle gagne toujours ?
Villon : Je pense qu'il serait présomptueux de se croire éternellement vainqueur.
Babyface : Vous êtes pourtant l'un des plus anciens souverains encore en activité.
Villon : Ce qui ne constitue pas nécessairement une bonne nouvelle pour mon âme.
Babyface : Vous avez déjà commis quelque chose de monstrueux en étant persuadé d'agir pour le bien ?
Il éclate de rire.
Villon : Une seule chose ?
Babyface : La question est ouverte.
Villon : Douce enfant. Tellement de candeur.
Son rire s'éteint.
Villon : Je suis un monstre.
Babyface : Vous le dites avec une facilité déconcertante.
Villon : Croyez-vous qu'il faille se mentir pour survivre ?
Babyface : Je crois surtout que beaucoup d'entre nous le font.
Villon : Vous avez probablement raison.
Babyface : Et existe-t-il quelque chose que vous vous refuseriez absolument à faire, même pour survivre ?
Villon : Je vais vous faire une confidence.
Il se penche légèrement vers moi.
Villon : Je suis atteint de pusillanimité. Je suis un pleutre.
Babyface : Vous ?
Villon : Moi.
Babyface : Vous avez tout de même affronté quelques crises au cours de votre règne.
Villon : Et j'ai survécu.
Babyface : Vous considérez cela comme de la lâcheté ?
Villon : Je suis capable de faire n'importe quoi pour survivre. Absolument tout.
Il prononce les derniers mots sans la moindre trace d'humour.
Villon : Et je vous garantis que j'ai eu le temps de tester beaucoup d'hypothèses.
Babyface : Vous me dites donc qu'il n'existe aucune limite que vous ne franchiriez pas pour préserver votre existence.
Villon : Je vous dis qu'un homme qui ignore ce qu'il serait capable de faire lorsqu'il a réellement peur devrait éviter de prononcer trop de serments.
Babyface : Et vous savez ce dont vous êtes capable.
Villon : Suffisamment pour ne pas me trouver particulièrement admirable.
Je comprends soudain quelque chose.
Lorsque François Villon se décrit comme un lâche, il ne demande pas qu'on le contredise.
Il m'avertit.
« Pour un siècle ? Pink Floyd. »
Babyface : Nous allons parler de quelque chose d'un peu moins inquiétant. La musique.
Villon : Excellente initiative. Je commençais à craindre que vous ne passiez la nuit à me demander combien de personnes j'ai fait mourir.
Babyface : Je pourrais toujours garder cette question pour la fin.
Villon : Vous deviendriez une journaliste terriblement ennuyeuse.
Babyface : Une seule musique pour vous accompagner pendant un siècle ?
Villon : Une seule ? Diantre, vous êtes dure.
Babyface : C'est le principe.
Villon : C'est long, un siècle.
Il s'interrompt.
Villon : Enfin, pas tant que cela, en fait.
Babyface : Alors ?
Villon : Pour un siècle, Shine On You Crazy Diamond, de Pink Floyd.
Babyface : Voilà un choix que je n'attendais pas nécessairement.
Villon : Pourquoi ? Vous espériez un madrigal médiéval ?
Babyface : Disons qu'avec votre ancienneté, j'aurais pu imaginer quelque chose de plus classique.
Villon : Voilà le genre de préjugé auquel je pensais lorsque je vous parlais de stagnation. Nous avons connu suffisamment de musique pour avoir le droit d'en apprécier de nouvelle.
Babyface : Et pour deux siècles ?
Villon : La première Gnossienne de Satie.
Babyface : Et pour trois ?
Villon : Pièces de viole du Livre III, Suite VII en sol majeur.
Babyface : Vous avez donc déjà prévu plusieurs siècles de programmation.
Villon : Naturellement. Je compte bien les écouter.
Babyface : Quelle œuvre d'art vous représente le mieux ?
Villon : Orange, Red, Yellow, de Rothko.
Babyface : Rothko ? Vous aimez donc aussi l'abstraction contemporaine ?
Villon : Je ne vois aucune raison pour laquelle la beauté devrait avoir cessé d'exister à la mort de quelques maîtres anciens.
Babyface : Pourquoi ce tableau ?
Villon : Parce que les couleurs peuvent dire des choses que les mots abîment en essayant de les expliquer.
Babyface : Pourtant, vous semblez particulièrement attaché à la parole.
Villon : Ce n'est pas parce que j'aime les mots que je leur confie tout.
Babyface : Une couleur possède pour vous une importance particulière ?
Villon : Le rouge.
Babyface : Vous l'aimez ?
Villon : J'en ai peur.
Babyface : Peur ?
Villon : Autant que je l'aime.
Babyface : Vous pourriez préciser ?
Villon : Je pourrais. Mais nous risquerions de transformer une jolie question sur les couleurs en une discussion fort désagréable.
Babyface : Vous associez le rouge à quelque chose de précis ?
Villon : À trop de choses.
Je lui laisse ce silence.
Babyface : Votre endroit préféré à Paris ?
Villon : La place Robert-Desnos.
Babyface : Pourquoi ?
Villon : Je vous laisse chercher.
Babyface : Vous savez que cela devient une habitude.
Villon : Et pourtant, vous continuez à me poser des questions.
Babyface : Si vous disposiez d'une nuit entière sans obligation, sans danger et sans avoir à rendre de comptes ?
Villon : À conquérir le monde !
Il attend ma réaction.
Villon : C'est ce que vous espériez que je réponde ?
Babyface : Cela aurait au moins confirmé quelques rumeurs.
Villon : Alors je vais vous décevoir.
Babyface : Je vous écoute.
Villon : Je crois que je passerais cette nuit dans un café. Probablement le Café Marlette.
Babyface : Simplement assis à une table ?
Villon : Pourquoi pas ? À regarder les gens vivre, à écouter leurs conversations, à observer ce qu'ils pensent important.
Babyface : Sans intervenir ?
Villon : Voilà précisément le luxe que vous venez de m'offrir : une nuit sans obligation.
Babyface : Vous pourriez traverser Paris incognito ?
Villon : Il est toujours agréable de ne pas être attendu quelque part.
Babyface : Vous regrettez donc la possibilité d'être un inconnu.
Villon : Je regrette parfois le droit de ne compter pour personne pendant quelques heures.
« Je n'attends rien d'un ami. »
Babyface : Qu'attendez-vous réellement d'un ami ?
Villon : Rien.
Babyface : Rien ?
Villon : Simplement qu'il soit là.
Babyface : C'est une réponse étonnante de la part d'un homme qui gouverne un réseau de fidélités, de faveurs et d'obligations.
Villon : Un ami n'est pas un vassal, Babyface.
Babyface : Dans votre situation, la différence doit parfois être difficile à maintenir.
Villon : Vous n'imaginez pas à quel point.
Babyface : Et quelle trahison seriez-vous incapable de pardonner ?
Villon : Autrefois, j'aurais répondu : la traîtrise.
Babyface : Et aujourd'hui ?
Villon : J'ai moi-même une certaine maîtrise de cet art. Il serait inconvenant de me montrer trop sévère.
Babyface : Vous reconnaissez donc avoir trahi ?
Villon : Bien sûr.
Babyface : Des gens qui vous faisaient confiance ?
Villon : Généralement, c'est plus facile lorsque c'est le cas.
Il me regarde avec une douceur qui rend la réponse particulièrement désagréable.
Babyface : Vous pourriez aujourd'hui pardonner n'importe quelle trahison ?
Villon : Selon l'âge de la personne.
Babyface : Pourquoi son âge ?
Villon : Parce qu'on n'exige pas d'un être jeune ce qu'on devrait pouvoir attendre d'un individu qui a eu plusieurs siècles pour réfléchir.
Babyface : Vous êtes donc plus indulgent envers les jeunes Descendants.
Villon : Parfois. Ils commettent encore des erreurs dont ils peuvent apprendre quelque chose.
Babyface : Et les Anciens ?
Villon : Ils ont généralement passé beaucoup plus de temps à perfectionner les leurs.
Babyface : Croyez-vous encore à l'amour ?
Il relève légèrement les sourcils.
Villon : Mais bien sûr !
Babyface : Vous n'hésitez pas ?
Villon : L'amour est la seule chose en laquelle j'ai toujours cru.
Babyface : Même après tant de temps ?
Villon : Madame, je suis un amoureux permanent.
Babyface : Vous croyez donc qu'il peut survivre à l'éternité ?
Villon : Je crois surtout que l'éternité serait intolérable si l'on devait cesser d'aimer.
Babyface : Mais les personnes que nous aimons changent.
Villon : Heureusement.
Babyface : Heureusement ?
Villon : Imaginez aimer quelqu'un pendant trois siècles et ne jamais découvrir chez lui autre chose que ce que vous connaissiez déjà le premier soir. Quelle affreuse perspective !
Babyface : Vous pensez qu'on peut passer des siècles à découvrir une personne ?
Villon : Ma chère, cent ans, c'est parfois le temps nécessaire pour connaître une seule facette de quelqu'un qu'on aime.
Babyface : Vous parlez d'expérience ?
Villon : Je suis un amoureux permanent, vous dis-je.
Babyface : Et quel sacrifice seriez-vous prêt à faire pour quelqu'un que vous aimez ?
Villon : Tous.
Babyface : Absolument tous ?
Villon : Je pourrais mettre le monde en feu par amour.
Il me regarde avec un sourire.
Villon : Vous voulez essayer ?
Je lui rends son sourire, mais il me faut un instant pour trouver mes mots.
Babyface : Voilà une proposition qui pourrait avoir des conséquences diplomatiques importantes.
Villon : Je suis ravi de constater que vous avez le sens des priorités.
Babyface : Vous venez pourtant de me dire que vous feriez n'importe quoi pour survivre.
Villon : Je l'ai dit.
Babyface : Et maintenant, vous affirmez être prêt à tout sacrifier par amour.
Villon : Également.
Babyface : Comment conciliez-vous les deux ?
Villon : Je n'ai jamais prétendu être un homme simple.
« La coterie de Montfaucon. »
Babyface : Parlons de votre entourage. Lorsque j'interroge un Descendant, je lui demande toujours ce qu'il pense de sa coterie. Vous avez la vôtre, je crois ?
Villon : Naturellement.
Babyface : La Cour de Paris ?
Villon : Non. Une Cour n'est pas une coterie. Elle possède des obligations, une hiérarchie et une quantité considérable de gens qui se détestent avec une politesse admirable.
Babyface : Pourtant, vous êtes entouré de nombreux alliés.
Villon : Ce n'est pas tout à fait la même chose.
Babyface : Alors quelle est votre coterie ?
Villon : La coterie de Montfaucon.
Babyface : Montfaucon ?
Villon : Celle que je forme avec les Primogènes de ma Praxis.
Babyface : Vous considérez donc réellement votre Conseil comme une coterie ?
Villon : Bien entendu.
Babyface : Pourtant, un Conseil de Primogènes est avant tout une institution politique.
Villon : Et une coterie n'est-elle pas également une association d'individus réunis autour d'intérêts, d'obligations et d'une volonté commune de survivre ?
Babyface : Généralement, ses membres partagent aussi une certaine confiance.
Villon : Vous voilà bien optimiste.
Il sourit.
Villon : Une coterie peut naître de l'affection, de la nécessité, d'une dette ou simplement de l'impossibilité de se débarrasser des autres sans provoquer une catastrophe. Montfaucon a connu suffisamment de nuits pour posséder un peu de tout cela.
Babyface : Vous avez donc donné un nom à ce groupe.
Villon : Les noms ont leur utilité, ma chère. Nous en parlions justement.
Babyface : Et pourquoi Montfaucon ?
Villon : Vous aimez décidément qu'on vous explique tous les noms.
Babyface : C'est une question assez naturelle.
Villon : Alors je vous laisserai le plaisir de chercher ce que les Parisiens ont pu faire de ce nom au fil des siècles.
Babyface : Voilà encore une réponse qui ouvre davantage de questions qu'elle n'en referme.
Villon : Vous commencez à comprendre le principe de notre conversation.
Babyface : Qu'admirez-vous le plus chez les membres de Montfaucon ?
Villon : Je les aime tous.
Babyface : Tous ?
Villon : De façons différentes. Mais je les aime.
Babyface : Voilà qui surprendra peut-être certains de vos Primogènes.
Villon : Je n'en doute pas. Quelques-uns sont parfaitement convaincus que je leur accorde moins d'attention qu'ils ne le méritent. D'autres pensent probablement que je leur en accorde trop.
Babyface : Et vous ?
Villon : Je les connais suffisamment pour apprécier leurs qualités sans être aveugle à leurs défauts.
Babyface : Même lorsqu'ils vous contestent ?
Villon : Surtout lorsqu'ils possèdent de bonnes raisons de le faire.
Babyface : Vous ne souhaitez donc pas une coterie docile.
Villon : Une coterie docile ? Quelle affreuse perspective. Imaginez passer des décennies entouré de personnes dont le principal talent consiste à approuver vos décisions.
Babyface : Certains Princes semblent pourtant apprécier cela.
Villon : Je ne suis pas responsable du mauvais goût de mes pairs.
Babyface : Mais comment pouvez-vous appeler amis des individus qui défendent avant tout les intérêts de leurs clans ?
Villon : Parce que les gens ne cessent pas d'être des individus lorsqu'ils occupent une fonction. Une Primogène peut défendre les intérêts de son clan, s'opposer à moi sur un sujet et néanmoins posséder mon estime.
Babyface : Vous distinguez donc leurs fonctions et leurs personnes.
Villon : Autant que possible.
Babyface : Et lorsqu'elles deviennent incompatibles ?
Villon : Alors nous faisons de la politique. C'est généralement fort désagréable.
Babyface : Cela vous arrive-t-il de vous réunir avec eux sans parler des affaires de Paris ?
Villon : Nous essayons.
Babyface : Avec succès ?
Villon : Rarement.
Je ris.
Villon : Vous savez, lorsqu'on exerce certaines responsabilités ensemble, il devient difficile de ne pas évoquer le travail. Même une conversation sur la musique peut finir en querelle diplomatique si l'un des invités trouve que le compositeur appartient à une tradition que son voisin prétend avoir inventée.
Babyface : Vous décrivez Montfaucon comme une réunion de famille particulièrement dysfonctionnelle.
Villon : Voilà une formule que je vous déconseille de répéter devant eux.
Babyface : Pourtant, vous les aimez.
Villon : Oui.
Il ne plaisante plus.
Villon : Chacun à sa manière m'apporte quelque chose que je ne trouverais pas nécessairement ailleurs. Une contradiction, une fidélité, une mémoire, un jugement, parfois même une forme de tendresse qu'il serait assez ridicule de reconnaître devant tout le Conseil.
Babyface : Vous leur dites parfois que vous les aimez ?
Villon : Vous voulez vraiment provoquer un incident diplomatique, ce soir ?
Babyface : Je constate simplement qu'il vous est plus facile de le dire à moi qu'à eux.
Villon : C'est l'un des avantages de votre métier. Vous pouvez poser des questions que personne n'oserait aborder au cours d'une séance officielle.
Babyface : Si votre existence dépendait entièrement de l'un des membres de Montfaucon, à qui accorderiez-vous votre confiance ?
Il me regarde longtemps.
Villon : Vous n'avez pas envie d'avoir la réponse à cette question.
Babyface : Pourquoi ?
Villon : Parce que la personne que je choisirais pourrait y voir une faveur. Et celles que je ne choisirais pas, une offense.
Babyface : Vous refusez donc de répondre pour préserver leur entente ?
Villon : Je refuse de transformer une conversation agréable en une crise de Cour.
Babyface : Une crise de Cour peut pourtant constituer un excellent sujet journalistique.
Villon : C'est précisément pour cela que je ne vous répondrai pas.
« Le pouvoir est un fardeau. »
Babyface : Que représente le pouvoir pour vous ? Une protection, une liberté, une responsabilité, une tentation ?
Villon : Un fardeau.
Babyface : Voilà une réponse qui pourrait surprendre ceux qui vous considèrent comme l'un des hommes les plus puissants de France.
Villon : Lorsque l'on laisse le pouvoir aux incompétents, le monde va droit dans le chaos.
Babyface : Vous êtes donc obligé de gouverner ?
Villon : Je n'ai pas dit cela. Mais pour avoir testé cette hypothèse à de nombreuses reprises, je puis vous assurer que ce n'est pas le paradoxe de Zénon.
Babyface : Le chaos finit réellement par arriver.
Villon : Et souvent beaucoup plus vite qu'on ne l'imagine.
Babyface : Certains de vos adversaires pourraient répondre qu'il existe d'autres personnes parfaitement capables de gouverner Paris.
Villon : Ils auraient peut-être raison.
Babyface : Vous l'admettez ?
Villon : Pourquoi devrais-je prétendre être le seul individu compétent de cette ville ?
Babyface : Parce que vous en êtes le Prince.
Villon : Être Prince consiste précisément à savoir que l'on ne peut pas tout faire seul.
Babyface : Pourtant, votre autorité est presque absolue à l'intérieur de votre Domaine.
Villon : Absolue ? Voilà un mot dangereux.
Babyface : Vous le récusez ?
Villon : Je me méfie des absolus. Ils servent généralement à éviter de réfléchir aux exceptions.
Babyface : Vous ne considérez donc pas votre pouvoir comme sans limites ?
Villon : Toute autorité rencontre des limites. Certaines sont inscrites dans des textes. D'autres existent simplement parce que les gens finissent par refuser de vous obéir.
Babyface : Et que faites-vous lorsque cela arrive ?
Villon : J'essaie d'abord de comprendre pourquoi.
Babyface : Avant de punir ?
Villon : Il serait particulièrement stupide de punir quelqu'un avant d'avoir compris ce qu'on lui reproche. Cela arrive malheureusement plus souvent qu'on ne le croit.
Babyface : Quelle est votre plus grande ambition ?
Villon : Survivre.
Babyface : Seulement survivre ?
Villon : Survivre à tout et malgré tout.
Babyface : Voilà qui paraît presque modeste.
Villon : Vous trouvez ?
Babyface : Vous avez pourtant construit une autorité considérable.
Villon : Et vous avez devant vous un homme qui sait à quel point une autorité considérable peut disparaître rapidement.
Babyface : Vous avez vu tomber beaucoup de souverains.
Villon : Davantage que je n'aurais souhaité.
Babyface : Vous en avez tiré des leçons ?
Villon : Quelques-unes. La première étant qu'un trône n'est jamais aussi solide que celui qui l'occupe aime à le prétendre.
Babyface : Vous préparez donc toujours votre prochaine crise ?
Villon : Je préfère être accusé de prudence plutôt que de découvrir trop tard que je me suis trompé.
« Paris n'a pas de maître. »
Babyface : Quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?
Villon : Que je suis le maître de cette ville.
Babyface : Vous êtes pourtant Prince de Paris.
Villon : Paris n'a pas de maître.
Babyface : Vous plaisantez ?
Villon : Absolument pas.
Babyface : Vous venez de me réciter une titulature suffisamment longue pour remplir une page entière.
Villon : Les titres appartiennent aux hommes. Paris existait avant les miens et existera probablement après.
Babyface : Vous considérez donc votre règne comme provisoire ?
Villon : Toute autorité est provisoire, même lorsque ses détenteurs préfèrent l'oublier.
Babyface : Et pourtant, vous vous dites Roi de France.
Villon : Un roi peut gouverner un royaume sans prétendre posséder chaque vie qui s'y déroule.
Babyface : Vous pensez que Paris vous laisse simplement régner ?
Villon : Elle me laisse la diriger.
Il regarde vers les fenêtres.
Babyface : Vous parlez de Paris comme d'une personne.
Villon : Beaucoup de gens le font. Les poètes, notamment.
Babyface : Vous l'aimez ?
Villon : Éperdument.
Babyface : Plus que le pouvoir ?
Villon : Le pouvoir n'est pas une chose que l'on peut aimer longtemps sans devenir parfaitement ridicule.
Babyface : Et Paris ?
Villon : Paris n'a jamais cessé de me surprendre.
Babyface : Vous avez parfois l'impression de ne pas la comprendre ?
Villon : Bien sûr. C'est précisément pour cela qu'elle continue de m'intéresser.
Babyface : Vous ne chercheriez donc jamais à la figer dans une forme définitive ?
Villon : Ce serait la tuer. Une ville qui cesse de changer n'est plus qu'un monument à la gloire de ceux qui ont prétendu la posséder.
Babyface : Pourtant, vous avez participé à façonner la Paris nocturne que nous connaissons.
Villon : Et je serais bien présomptueux de croire qu'elle ne m'a pas façonné en retour.
Je le regarde un instant.
Babyface : Voilà une déclaration presque sentimentale.
Villon : Je vous ai déjà dit que j'étais un amoureux permanent.
Babyface : Qu'aimeriez-vous changer dans la société des Descendants ?
Villon : La Tour blanche.
Babyface : La Camarilla ?
Villon : Je crois que si je le pouvais, je la refonderais.
Babyface : Pourquoi ?
Villon : Pour anticiper la stupidité des puissants.
Babyface : Vous considérez que la Camarilla fonctionne mal ?
Villon : Je considère qu'une institution qui survit uniquement parce que ses membres sont convaincus de leur propre supériorité finit tôt ou tard par rencontrer quelqu'un qui ne partage pas cette conviction.
Babyface : Vous vous placez parmi ceux qui sont capables de la refonder ?
Villon : Je me compte surtout parmi les puissants dont il faudrait anticiper la stupidité.
Babyface : Vous reconnaissez donc pouvoir être stupide ?
Villon : Ma chère, j'ai eu largement le temps d'en faire la démonstration.
Babyface : Certains pourraient interpréter cela comme une volonté de prendre davantage de pouvoir au sein de la Camarilla.
Villon : Certains interprètent également le silence comme une déclaration de guerre. Il faut bien leur laisser un passe-temps.
Babyface : Et le prochain siècle ? Qu'aimeriez-vous avoir accompli dans cent ans ?
Villon : Et vous ?
Babyface : Pardon ?
Villon : Qu'aimeriez-vous avoir accompli dans cent ans ?
Babyface : C'est moi qui pose les questions.
Villon : Vous devriez essayer d'y répondre. C'est instructif.
Babyface : Je pourrais vous dire que j'aimerais avoir accompli quelque chose qui compte.
Villon : Alors vous voyez. Nous ne sommes pas si différents.
Babyface : Vous éludez la question.
Villon : Cent ans vous paraissent si longs ?
Babyface : À l'échelle d'une vie mortelle, oui.
Villon : Je vous promets que cela passe très vite. Tellement vite.
Il réfléchit.
Villon : Cent ans, c'est parfois le temps nécessaire pour connaître une seule facette d'une personne que l'on aime.
Babyface : Vous revenez encore à l'amour.
Villon : Je vous avais prévenue. Je suis un amoureux permanent.
« Je préfère être compris. »
Babyface : Préférez-vous être aimé, respecté ou craint ?
Villon : Aucun des trois.
Babyface : Aucun ?
Villon : Je préfère être compris, sans avoir à me justifier, et accepté sans avoir à jouer un rôle.
Je m'arrête d'écrire.
Babyface : Vous voulez être compris ?
Villon : Est-ce si étonnant ?
Babyface : Vous êtes François Villon. Vous gouvernez Paris. Les Descendants se disputent votre attention, recherchent votre faveur et craignent votre colère.
Villon : Vous venez précisément de me décrire trois choses qui ne permettent pas nécessairement de comprendre quelqu'un.
Babyface : Vous avez pourtant construit votre autorité sur ces rapports.
Villon : Voilà peut-être mon erreur.
Il le dit sans ironie.
Babyface : Vous regrettez votre règne ?
Villon : Non.
Babyface : Alors qu'est-ce que vous regrettez ?
Villon : Qu'il soit parfois difficile de rencontrer quelqu'un qui ne voie pas d'abord le Prince lorsqu'il me regarde.
Babyface : Vous aimeriez qu'on voie François ?
Villon : Je préférerais parfois qu'on accepte de ne pas savoir immédiatement qui il est.
Babyface : C'est assez paradoxal. Vous voulez être compris, mais vous ne souhaitez pas nécessairement qu'on vous connaisse.
Villon : Il existe une différence entre comprendre quelqu'un et prétendre posséder toutes les réponses à son sujet.
Babyface : Pourtant, nous passons notre existence à chercher des réponses.
Villon : Et fort heureusement. Mais certaines personnes confondent la connaissance avec la possession. Elles pensent qu'une fois le secret découvert, elles ont acquis un droit sur celui qui le portait.
Babyface : Vous avez peur qu'on découvre vos secrets ?
Villon : Je crois surtout qu'un secret n'est pas toujours une faute. Parfois, c'est simplement une chose que l'on souhaite conserver pour soi.
Babyface : Vous en possédez donc beaucoup.
Villon : Suffisamment pour que nous ne nous ennuyions pas si vous décidiez de consacrer une autre soirée à cette question.
« J'ai peur. Tout le temps. »
Babyface : De quoi avez-vous le plus honte ?
Villon : D'être considéré comme inaccessible.
Babyface : Pourtant, votre position impose une certaine distance.
Villon : Elle l'impose, oui. Et cette distance finit parfois par devenir une prison particulièrement confortable.
Babyface : Vous pourriez la réduire.
Villon : Je le fais, parfois.
Babyface : Comme ce soir ?
Villon : Précisément.
Babyface : Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvrira jamais ?
Il garde le silence.
Je m'attends presque à une nouvelle plaisanterie.
Villon : Que j'ai peur.
Babyface : Peur de quoi ?
Villon : De beaucoup de choses.
Babyface : La destruction définitive ?
Villon : Entre autres.
Babyface : Vos ennemis ?
Villon : Ce serait rassurant de pouvoir limiter la peur à ses ennemis.
Babyface : Vous avez donc peur malgré votre puissance.
Villon : J'ai peur tout le temps.
Il n'ajoute rien.
Babyface : Vous savez que peu de Princes accepteraient de prononcer cette phrase devant un enregistreur.
Villon : Cela ne m'étonne pas. Beaucoup pensent que reconnaître la peur revient à reconnaître une faiblesse.
Babyface : Et vous ?
Villon : Je pense que l'absence de peur serait infiniment plus inquiétante.
Babyface : Parce qu'elle vous rendrait imprudent ?
Villon : Parce qu'elle signifierait peut-être que je n'accorde plus suffisamment de valeur à ce que je pourrais perdre.
Babyface : Vous avez pourtant dit que vous feriez n'importe quoi pour survivre.
Villon : Oui.
Babyface : Vous n'avez donc jamais songé à risquer votre destruction pour une cause ?
Villon : Aucune.
Babyface : Aucune, vraiment ?
Villon : Sinon, il y a bien longtemps, très chère, que je serais cineribus in cineres.
Babyface : Des cendres aux cendres...
Villon : C'est une perspective dont je préfère retarder la réalisation.
Babyface : Vous envisagez donc votre propre mort ?
Villon : Le plus tard possible.
Babyface : Et si elle devait arriver ?
Villon : Je la préférerais rapide. Et surtout qu'elle ne profite à personne.
Babyface : Ce dernier détail semble particulièrement important.
Villon : Vous seriez surprise de découvrir combien de personnes sont capables de trouver un avantage politique dans la disparition de quelqu'un.
Babyface : Vous avez donc des ennemis.
Villon : Naturellement.
Babyface : Lequel considérez-vous comme le pire ?
Villon : Moi-même.
Il sourit légèrement.
Villon : Mais c'est tellement facile comme réponse.
Babyface : Facile, peut-être. Pas nécessairement fausse.
Villon : Vous progressez, Camille.
Je relève brusquement les yeux.
Il n'a pas dit Babyface.
Il a dit Camille.
Mon prénom, simplement, sans cérémonie, sans cette légère distance que nous entretenions depuis le début de la conversation.
Je sais parfaitement qu'il le connaît. Ce n'est pas cela qui me surprend.
C'est la manière dont il vient de le prononcer.
Comme si le personnage que j'avais installé en face de lui n'avait plus besoin d'être présent.
Camille : Vous venez de m'appeler Camille.
Villon : C'est votre prénom, n'est-ce pas ?
Camille : Vous m'appelez généralement Babyface.
Villon : Nous avons parlé pendant une bonne partie de la nuit de ce que les noms représentent, de la manière dont ils changent et de tout ce qu'ils échouent à définir. Il me semblait assez injuste de continuer à vous enfermer dans le vôtre.
Camille : Babyface est pourtant un nom que j'ai choisi.
Villon : Et vous avez eu parfaitement raison. Il vous va très bien.
Camille : Alors pourquoi en changer ?
Villon : Parce que je n'ai plus tout à fait l'impression de parler à la même personne qu'au début de notre conversation.
Camille : Vous pensez que je joue un rôle ?
Villon : Nous en jouons tous, Camille. Ce serait bien hypocrite de ma part de vous le reprocher.
Je baisse les yeux vers mon carnet.
Je pourrais plaisanter, reprendre la maîtrise de la conversation, répondre par une de ces petites phrases auxquelles mon public est habitué.
Je n'en fais rien.
Il attend.
Et, pour la première fois depuis que j'ai lancé l'enregistrement, je ne suis pas certaine de savoir lequel de nous deux conduit réellement l'entretien.
« Je redeviendrais humain. Mais pas aujourd'hui. »
Camille : Si vous pouviez redevenir humain, mortel et vulnérable, accepteriez-vous ?
Villon : Oui.
Camille : Vous renonceriez à votre puissance, à votre autorité et à l'immortalité ?
Villon : À une condition.
Camille : Laquelle ?
Villon : Que ce ne soit pas à cette époque.
Camille : Vous n'aimez pas notre siècle ?
Villon : J'aime beaucoup de choses dans votre siècle. Je ne suis pas certain d'aimer la manière dont les hommes ont appris à vivre les uns avec les autres.
Camille : Vous préférez donc une époque plus ancienne ?
Villon : Je n'ai pas dit cela non plus. Les époques anciennes possédaient des cruautés que les nostalgiques oublient volontiers.
Camille : Alors laquelle choisiriez-vous ?
Villon : Voilà une question à laquelle je pourrais consacrer plusieurs nuits.
Camille : Vous n'en avez pas une en tête ?
Villon : Peut-être. Mais je me méfie beaucoup des gens qui prétendent connaître une époque idéale.
Camille : Vous regrettez pourtant la vie humaine.
Villon : Je regrette certaines choses qu'elle permettait. Ce n'est pas tout à fait pareil.
Camille : Et si vous redeveniez mortel, que feriez-vous de votre première journée ?
Villon : Je crois que je commencerais par prendre un petit déjeuner.
Camille : À cause de l'odeur de la cuisine ?
Villon : Vous avez une bonne mémoire, Camille.
Camille : Je fais attention aux réponses de mes invités.
Villon : Continuez. C'est une qualité plus rare qu'on ne le croit.
Camille : Vous savez, je suis tout de même frappée par une contradiction. Vous détestez être vampire, mais vous faites tout pour le rester.
Villon : Je déteste beaucoup de choses que je ne souhaite pas pour autant voir disparaître.
Camille : Comme le pouvoir ?
Villon : Comme certaines responsabilités. Certaines relations. Certaines villes.
Camille : Paris, encore.
Villon : Paris, toujours.
Camille : Vous ne pourriez donc pas redevenir humain en abandonnant Paris ?
Villon : Vous me demandez de choisir entre deux rêves qui ne me sont pas proposés, Camille.
Camille : C'est le principe des questions hypothétiques.
Villon : Elles ont cette vertu remarquable de ne jamais avoir à supporter les conséquences de leurs réponses.
« Le rose de vos joues. »
Camille : Nous approchons de la fin. Je vais vous poser quelques questions auxquelles je préfère que l'on réponde sans trop réfléchir.
Votre plus grand bonheur ?
Villon : Le rose qui monte à vos joues lorsque vous me regardez.
Je lui adresse un sourire parfaitement professionnel.
Camille : Vous savez que flatter la journaliste ne garantit pas une bonne critique.
Villon : Quel dommage. J'avais pourtant beaucoup travaillé ma réponse.
Camille : Votre plus grand regret ?
Villon : Les larmes de Sang qui couleront de vos magnifiques yeux lorsque vous comprendrez.
Je cesse de sourire.
Camille : Lorsque je comprendrai quoi ?
Villon : Voilà une excellente question.
Camille : François...
Villon : Oui, Camille ?
Camille : Vous êtes en train de me faire une prédiction ?
Villon : Je vous ai répondu. Je ne vous ai pas promis une prophétie.
Camille : Vous reconnaissez que votre formulation est inquiétante ?
Villon : Vous m'avez demandé mon plus grand regret. J'ai eu la courtoisie de ne pas transformer la réponse en une longue lamentation.
Camille : Vous prenez un plaisir manifeste à me laisser dans l'incertitude.
Villon : Je vous assure que l'incertitude n'est pas toujours un plaisir.
Je le regarde.
Il n'ajoute rien.
Camille : Votre héros ?
Villon : Ulysse.
Camille : Le roi d'Ithaque ?
Villon : Lui-même.
Camille : Pourquoi ?
Villon : Parce qu'il a compris qu'un homme pouvait parcourir le monde entier sans jamais cesser de chercher le chemin du retour.
Camille : Vous admirez son intelligence ou son obstination ?
Villon : Les deux. Et sa capacité à survivre à des situations dans lesquelles d'autres auraient trouvé une mort tout à fait héroïque.
Camille : Vous avez donc davantage de sympathie pour le survivant que pour le martyr.
Villon : Je préfère généralement les histoires dont le protagoniste peut raconter la fin.
Camille : Votre idée de la mort idéale, nous l'avons déjà abordée. La plus tardive possible, rapide et sans bénéfice pour vos ennemis.
Villon : Voilà. Vous apprenez vite.
Camille : Et si demain devait être votre dernière nuit, quelle phrase souhaiteriez-vous laisser derrière vous ?
Villon : Macte animo, generose puer, sic itur ad astra.
Camille : Virgile.
Villon : Hélas, je crois qu'il l'a dit avant moi.
Camille : « Courage, noble enfant. C'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres. »
Villon : Une bien belle phrase, n'est-ce pas ?
Camille : Vous souhaitez qu'on la grave sur votre tombe ?
Villon : Je vais plutôt faire en sorte que ce ne soit jamais ma dernière nuit.
La dernière question
Je regarde l'enregistreur.
Nous avons parlé de son règne, de son amour pour Paris, de la musique, de la peur et des souvenirs de son existence mortelle. François Villon m'a confié des choses que je n'aurais jamais imaginé entendre de sa bouche.
Il m'a parlé de ses enfants.
De son père.
De sa propre lâcheté.
Il a affirmé pouvoir commettre n'importe quoi pour survivre, puis reconnu qu'il pourrait mettre le monde en feu pour quelqu'un qu'il aime.
Il s'est présenté comme un monstre.
Et comme un homme qui voudrait simplement être compris.
Je me demande combien de ses réponses étaient réellement spontanées.
Combien d'autres avaient été choisies avec une précision infinie.
Il est impossible de le savoir.
Camille : Je termine toujours mes entretiens par la même question.
Villon : Je vous écoute.
Camille : Quelle était celle que vous espériez secrètement que je ne vous poserais pas ?
Il me regarde.
Pour la première fois depuis le début de notre conversation, son sourire disparaît entièrement.
Villon : François, qui êtes-vous ?
Je reste silencieuse.
Camille : Vous espériez que je ne vous demande pas qui vous êtes ?
Villon : Oui.
Camille : Pourquoi ?
Il ne répond pas immédiatement.
Villon : Parce que je ne suis pas certain que nous ayons assez de temps pour en parler.
Camille : Nous pourrions essayer.
Villon : Vous pourriez.
Camille : Vous avez pourtant passé cette soirée à me raconter votre existence.
Villon : Je vous ai raconté des souvenirs, des sentiments, quelques opinions et deux ou trois plaisanteries de qualité discutable.
Camille : Vous avez parlé de vos regrets.
Villon : Oui.
Camille : De vos peurs.
Villon : Également.
Camille : De ce que vous aimez.
Villon : Avec un enthousiasme qui devrait vous rassurer.
Camille : Et vous considérez que tout cela ne répond pas à la question ?
Villon : Cela répond à beaucoup de questions.
Il regarde vers la fenêtre.
Villon : Mais pas nécessairement à celle-là.
Camille : Alors qu'est-ce qui vous définit réellement ? Votre nom ? Votre Sang ? Votre pouvoir ? Les gens que vous avez aimés ?
Villon : Voilà bien le problème. On finit par être la somme de choses qui ne vont pas toujours ensemble.
Camille : Vous parlez de vos contradictions ?
Villon : Entre autres.
Camille : Vous êtes pourtant un homme qui semble avoir passé son existence à tenter de les résoudre.
Villon : Certaines contradictions ne se résolvent pas. On apprend simplement à vivre avec elles.
Camille : Vous pourriez au moins me dire qui vous aimeriez être.
Il tourne de nouveau les yeux vers moi.
Villon : Quelqu'un qu'on puisse aimer sans avoir besoin de le craindre.
Je ne m'attendais pas à cette réponse.
Camille : Vous pensez que c'est impossible ?
Villon : Je pense que ce serait agréable.
Le silence s'installe.
Camille : Vous savez, François, vous m'avez confié ce soir que votre plus grand regret était d'être considéré comme inaccessible.
Villon : C'est exact.
Camille : Et pourtant, chaque fois que je m'approche d'une réponse importante, vous ouvrez une autre porte.
Villon : Je vous avais prévenue de ne pas m'en demander une trop facile.
Camille : Vous m'avez également dit que, si vous pouviez parler à l'homme que vous étiez avant votre Étreinte, vous lui conseilleriez de ne pas ouvrir une certaine porte.
Il sourit légèrement.
Villon : Vous avez décidément une excellente mémoire.
Camille : Est-ce la même ?
Il me regarde longtemps.
Puis il se lève.
Villon : Je crois, ma chère Camille, que nous allons nous arrêter là.
Camille : Vous ne souhaitez pas répondre ?
Villon : Pas ce soir.
Il contourne tranquillement la table.
Villon : Mais je vous remercie. Voilà longtemps que je n'avais pas eu l'occasion de parler aussi librement.
Camille : Vous avez une conception assez particulière de la liberté.
Villon : Nous avons tous la nôtre.
Il s'arrête près de la porte.
Camille : Une dernière chose, François.
Villon : Vous êtes incorrigible.
Camille : Si vous n'étiez plus Prince de Paris, si vous n'aviez plus vos titres, vos responsabilités, vos courtisans... que feriez-vous ?
Il réfléchit.
Villon : Je crois que j'irais prendre un café.
Camille : Au Café Marlette ?
Villon : Probablement.
Camille : Seul ?
Villon : Non.
Son sourire revient.
Villon : J'espère bien que quelqu'un accepterait de m'accompagner.
Il me salue et quitte la pièce.
Je reste quelques instants devant mon enregistreur.
François Villon m'a accordé une soirée entière. Il a parlé de son passé, de ses faiblesses, de sa peur et de ce qu'il aurait aimé conserver de sa vie mortelle.
Et pourtant, je ne suis pas certaine d'avoir découvert qui il est.
Je me demande même si je ne le connais pas moins bien qu'en entrant.
Il a commencé par m'autoriser à l'appeler François.
Puis, quelque part au cours de notre conversation, il s'est mis à m'appeler Camille.
Je ne sais pas lequel de nous deux a réellement laissé tomber son masque.
Fin de l'entretien.
Le regard de Camille
Il existe une différence entre rencontrer un homme puissant et rencontrer quelqu'un pour qui le pouvoir est devenu une condition d'existence.
François Villon appartient à cette seconde catégorie.
J'avais imaginé trouver un souverain brillant, conscient de son autorité, capable de manier les mots avec suffisamment d'habileté pour transformer chacune de mes questions en démonstration de sa supériorité.
J'ai bien rencontré cet homme.
Mais j'en ai également entrevu un autre.
Un homme qui regrette l'odeur d'une cuisine au matin. Qui se souvient des rires de ses enfants. Qui aimerait revoir son père pour lui demander, peut-être, s'il a finalement réussi quelque chose de sa vie.
J'avoue que cette dernière confidence m'a particulièrement troublée.
Comment un homme qui règne sur Paris peut-il encore se demander s'il a déçu son père ?
Je suppose que certaines blessures ne disparaissent pas avec les siècles.
Il y a chez François Villon un rapport au temps que je trouve difficile à comprendre.
Pour beaucoup d'entre nous, cent ans constituent une perspective vertigineuse. Nous imaginons les changements, les progrès, les événements dont nous pourrions être témoins.
Lui considère qu'un siècle passe rapidement.
Et qu'il peut ne pas suffire à connaître une seule facette d'une personne que l'on aime.
Cette réponse m'a semblé beaucoup plus révélatrice que ses déclarations sur le pouvoir.
Car Villon ne paraît pas aimer l'éternité pour elle-même.
Il affirme même détester presque tout ce que notre condition implique.
La prédation. La Faim. La Bête. Cette facilité avec laquelle nous pouvons commettre des actes monstrueux et apprendre ensuite à les justifier.
J'ai rencontré des Descendants qui revendiquaient leur nature de prédateurs avec une fierté presque enfantine.
François Villon ne semble éprouver aucune fierté particulière à être un vampire.
Il considère cela comme une réalité.
Une réalité désagréable, dont il connaît parfaitement les avantages et les conséquences.
Et à laquelle il est déterminé à survivre.
C'est peut-être ce qui m'a le plus surprise.
François Villon a peur.
Il l'a reconnu sans hésiter, avec une franchise que peu de ses pairs accepteraient probablement de manifester en public.
Il a peur de mourir.
Il a peur de perdre ce qu'il possède.
Il a peur de ce que la Bête pourrait finir par faire de lui.
Et il affirme que cette peur l'accompagne constamment.
J'aurais pu considérer cela comme une faiblesse.
Mais j'ai repensé aux souverains qui ont disparu au cours des dernières décennies, aux domaines tombés, aux certitudes balayées par la Seconde Inquisition.
Peut-être que le véritable danger ne consiste pas à avoir peur.
Peut-être consiste-t-il à devenir assez puissant pour s'imaginer qu'on n'a plus de raison de craindre quoi que ce soit.
François Villon ne semble pas avoir commis cette erreur.
Cela ne le rend pas nécessairement moins dangereux.
Bien au contraire.
Il m'a expliqué être capable de tout pour survivre. Et j'ai eu le sentiment très désagréable qu'il ne cherchait absolument pas à provoquer une réaction.
Il me disait simplement la vérité.
Je ne sais pas quels actes ont pu lui permettre de traverser les siècles.
Je ne suis pas certaine de vouloir le savoir.
Mais lorsqu'il affirme être un monstre, je crois qu'il serait imprudent de considérer cette déclaration comme une simple marque de modestie.
Il connaît probablement beaucoup mieux que moi les limites qu'il a déjà franchies.
Et celles qu'il serait prêt à franchir de nouveau.
Cette lucidité possède quelque chose de terrifiant.
Elle n'empêche pourtant pas une forme d'humanité de subsister dans ses propos.
Il aime l'amour.
La formule paraît absurde, je sais.
Mais c'est bien ainsi que je pourrais résumer cette partie de notre conversation.
Villon parle de l'amour avec un enthousiasme que l'on rencontre rarement chez les anciens. Il ne semble pas le considérer comme une faiblesse, une illusion ou une distraction.
Il en fait presque la seule chose à laquelle il continue de croire sans réserve.
Et pourtant, il a affirmé pouvoir mettre le monde en feu pour quelqu'un qu'il aime.
Je ne sais pas ce qu'il faut penser d'une telle déclaration.
Chez un jeune Descendant, elle pourrait passer pour une exagération romantique.
Dans la bouche du Prince de Paris, elle prend une signification autrement inquiétante.
Car François Villon possède probablement les moyens de provoquer des catastrophes que d'autres ne peuvent même pas imaginer.
Je ne doute pas qu'il sache aimer.
Je me demande simplement quel prix les autres pourraient avoir à payer pour cet amour.
Son rapport à son propre clan m'a également surprise.
Les Toréador cultivent volontiers l'idée qu'ils seraient les gardiens privilégiés de la beauté, les héritiers d'une sensibilité particulière, presque une noblesse de l'art.
François Villon refuse manifestement de se laisser enfermer dans cette définition.
Il affirme que le clan n'est pas ce qui fait le Descendant, mais que ce sont les Descendants qui font le clan.
Cette proposition pourrait sembler provocatrice dans une société aussi attachée aux lignages que la nôtre.
Je crois pourtant qu'elle révèle quelque chose d'essentiel chez lui.
Il ne nie pas le Sang.
Il n'en conteste ni les héritages ni les contraintes.
Mais il refuse de considérer qu'une origine puisse constituer une destinée.
J'ai trouvé cette distinction particulièrement intéressante de la part d'un homme dont toute l'autorité repose, en partie, sur une société qui accorde tant d'importance à l'ancienneté, aux générations et aux filiations.
Il y a là une contradiction qu'il ne semble pas chercher à résoudre.
Et peut-être même qu'il la cultive.
François Villon se méfie des identités figées.
Il parle des noms comme d'instruments utiles, mais insuffisants.
Il considère les clans comme des histoires que leurs membres continuent d'écrire.
Il reconnaît lui-même avoir changé, appris, commis des erreurs et parfois refusé de devenir ce que l'on attendait de lui.
J'aurais aimé lui demander combien de fois un homme peut changer avant de cesser de se reconnaître.
Je crois cependant avoir approché cette question suffisamment près pour comprendre qu'elle ne lui plaît guère.
Il existe également chez lui une conception particulière des relations de pouvoir.
Je m'attendais à ce qu'il me parle de son Conseil comme d'un organe de gouvernement.
Il m'a parlé de la coterie de Montfaucon.
Une véritable coterie, composée des Primogènes de sa Praxis.
Cette précision est importante.
Car François Villon ne semble pas considérer ces personnalités uniquement comme des détenteurs de fonctions ou des représentants de clans.
Il parle d'eux comme de compagnons de longue date, de personnes dont il connaît les qualités, les défauts, les contradictions et les manières d'agir.
Il affirme les aimer tous.
Différemment.
Je suis tentée de le croire.
Mais je ne peux pas m'empêcher de me demander quelle forme particulière prend l'amour lorsqu'il s'exerce entre des individus dont chaque décision peut modifier le destin d'un Domaine.
Une affection qui coexiste avec la méfiance ?
Une fidélité constamment renégociée ?
Une familiarité si ancienne qu'elle survit même aux affrontements ?
Peut-être tout cela à la fois.
Le Prince semble en tout cas reconnaître une réalité que certains souverains préfèrent ignorer : gouverner ne signifie pas agir seul.
Il lui faut des contradicteurs.
Des conseillers.
Des individus suffisamment compétents pour lui expliquer qu'il se trompe.
Cela ne signifie pas nécessairement qu'il leur donnera raison.
Mais il paraît au moins capable de les écouter.
Je comprends mieux pourquoi il décrit le pouvoir comme un fardeau.
Il affirme ne pas l'apprécier particulièrement. Il le considère comme une nécessité, imposée par les conséquences que pourrait avoir son abandon entre des mains incompétentes.
Je crois qu'il est sincère.
Mais la sincérité ne suffit pas à rendre une conviction innocente.
Il existe un danger particulier chez ceux qui exercent le pouvoir parce qu'ils pensent être les seuls capables d'empêcher le chaos.
Ils finissent parfois par considérer toute opposition comme une menace contre l'ordre lui-même.
François Villon paraît suffisamment intelligent pour connaître ce piège.
Je ne sais pas s'il est toujours capable de l'éviter.
J'ai cependant été frappée par son jugement sur la Camarilla.
Il souhaiterait refonder la Tour blanche afin de la protéger contre la stupidité de ses propres dirigeants.
Et il se compte lui-même parmi ceux dont il faudrait anticiper les erreurs.
C'est une réponse que je n'attendais pas.
Les puissants reconnaissent rarement qu'ils peuvent se tromper.
Plus rarement encore qu'une institution devrait être conçue pour survivre à leurs propres fautes.
J'ignore si François Villon souhaite réellement réformer la Camarilla ou s'il possède une autre ambition.
Mais sa manière de parler des institutions ne ressemble pas à celle d'un homme qui les considère comme éternelles.
Peut-être les a-t-il simplement vues trop souvent disparaître.
Il reste Paris.
Je crois que c'est le seul sujet sur lequel son ton a changé aussi nettement que lorsqu'il évoquait ses enfants.
Paris.
Il affirme que cette ville n'a pas de maître.
Qu'elle lui permet simplement de la diriger.
Voilà une conception assez étrange de la souveraineté pour quelqu'un qui accumule autant de titres.
Mais j'ai compris qu'il ne plaisantait pas.
Il aime Paris.
Pas seulement sa Cour, ses institutions ou son prestige. Il semble aimer la ville elle-même, sa capacité à changer, à survivre, à se réinventer.
Je ne sais pas si l'on peut réellement aimer une cité comme on aime une personne.
J'ai pourtant eu le sentiment qu'il parlait d'elle comme on évoque un être auquel on tient profondément, sans être certain d'avoir jamais réussi à le comprendre entièrement.
C'est peut-être ce qui explique son goût pour les cafés ordinaires.
Il pourrait passer ses nuits dans les salons les plus prestigieux d'Europe. Il pourrait réunir une assemblée de souverains, écouter des artistes célèbres ou contempler les trésors de collections que peu de mortels auront jamais l'occasion d'approcher.
Et pourtant, lorsqu'on lui offre une nuit de liberté absolue, il choisit une table dans un café.
Je crois qu'il aimerait parfois voir Paris sans que Paris le regarde en retour.
Cette solitude est peut-être le véritable prix de sa position.
Il possède des courtisans, des alliés, des conseillers, des vassaux et des adversaires.
Mais combien de personnes peuvent lui parler sans penser au Prince ?
Combien oseraient lui dire qu'il se trompe ?
Combien pourraient simplement lui demander comment il va, sans espérer obtenir quelque chose de sa réponse ?
Je ne sais pas.
J'ai essayé, pendant quelques heures, de ne pas lui demander de gouverner.
De ne pas lui demander d'accorder une faveur.
De ne pas chercher derrière chacune de ses paroles un message destiné à la Cour.
Je ne suis pas certaine d'avoir réussi.
Et lui non plus, probablement.
Car il possède une faculté qui m'a profondément troublée : celle de laisser paraître une émotion authentique tout en conservant une maîtrise presque parfaite de ce qu'il révèle.
Lorsqu'il parle de ses enfants, je le crois.
Lorsqu'il évoque son père, je le crois également.
Lorsqu'il affirme avoir peur, je suis persuadée qu'il dit la vérité.
Mais je sais aussi qu'il est capable de choisir ces vérités avec une précision que je ne pourrais pas mesurer.
Il m'a raconté beaucoup de choses.
Il ne m'a peut-être rien expliqué.
Ce sont deux réalités qui peuvent parfaitement coexister.
Je repense à notre dernière question.
« François, qui êtes-vous ? »
C'est la seule qu'il espérait ne pas entendre.
Je l'ai trouvée étrange, presque déconcertante.
Un homme qui possède autant de titres, autant de noms dans les conversations, autant de fonctions et de responsabilités, devrait pouvoir répondre facilement.
Et pourtant, il a préféré interrompre l'entretien.
Je ne sais pas ce que cela signifie.
Peut-être qu'après plusieurs siècles, les mots qui nous définissaient autrefois ne suffisent plus.
Peut-être qu'un individu finit par devenir si différent de celui qu'il était qu'il ne sait plus lequel mérite de porter son nom.
Ou peut-être, tout simplement, que François Villon n'avait aucune envie de me répondre.
Je serais bien présomptueuse de trancher.
Je retiendrai néanmoins une chose.
Lorsque je lui ai demandé s'il préférait être aimé, respecté ou craint, il a refusé les trois réponses.
Il voulait être compris.
Sans avoir à se justifier.
Et accepté sans avoir à jouer un rôle.
Je trouve ce souhait profondément humain.
Presque douloureusement humain.
Car François Villon est un homme qui ne peut probablement plus entrer dans une pièce sans que son rôle le précède.
Il est le Prince.
Le Roi.
Le souverain.
Le juge.
L'allié qu'on voudrait conserver.
L'ennemi qu'on voudrait abattre.
Mais quelque part derrière tout cela, il existe peut-être encore un homme qui regrette l'odeur d'une cuisine au petit matin.
Un père qui se souvient des rires de ses enfants.
Un fils qui voudrait savoir si son propre père serait fier de lui.
Et un amoureux qui rêve de passer une nuit tranquille dans un café parisien.
Je ne sais pas si cet homme est plus réel que le souverain.
Je ne sais même pas s'il est possible de les séparer.
Mais je crois comprendre pourquoi ma dernière question lui déplaisait tant.
Je lui demandais de choisir entre eux.
Je terminerai par une confidence personnelle.
François Villon m'a fait rire.
Il m'a charmée.
Il m'a inquiétée.
Et, pendant quelques instants, il m'a donné l'impression d'être terriblement seul.
Ce mélange de sentiments est probablement la chose la plus dangereuse qu'il pouvait provoquer chez moi.
Car je crois que l'on peut craindre un Prince sans jamais éprouver le moindre désir de le comprendre.
En revanche, lorsqu'on commence à comprendre un homme, même imparfaitement, il devient beaucoup plus difficile de ne voir en lui que le monstre.
Et François Villon a été parfaitement clair sur un point.
Il en est un.
Je ferais bien de ne pas l'oublier.
Il me reste enfin une chose à raconter.
Au cours de notre conversation, François Villon a cessé de m'appeler Babyface.
Il m'a appelée Camille.
Je pourrais prétendre que ce changement m'a laissée indifférente.
Ce serait mentir.
Je ne sais pas exactement ce qu'il voulait signifier. Peut-être souhaitait-il simplement se montrer aimable. Peut-être avait-il compris que je cherchais, moi aussi, à dépasser le rôle que je m'étais construit.
Ou peut-être voulait-il me rappeler qu'il savait parfaitement à qui il s'adressait depuis le début.
Je me suis demandé s'il avait réellement laissé tomber une partie de son masque.
Puis j'ai compris qu'il avait également réussi à me faire retirer le mien.
Ce qui constitue, pour un homme censé répondre aux questions d'une journaliste, une performance assez remarquable.
Il m'a confié qu'il souhaitait être compris sans avoir à jouer un rôle.
Je crois qu'il m'a accordé, pendant quelques instants, le même privilège.
Cela ne signifie pas que je lui fasse confiance.
Cela signifie seulement qu'il m'a donné une raison supplémentaire de vouloir le comprendre.
Et je ne suis pas certaine que ce soit une bonne nouvelle.

Les Confessions de Minuit, Paris la Nuit.