LES CONFESSIONS DE MINUIT

Lydia Veyrac, la Confesseuse

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Lydia VeyracIllustration : Joh'K

Je m'attendais à ce qu'une ancienne Prévôt de Paris me reçoive derrière un bureau. J'avais apporté deux carnets, un enregistreur, des questions dont certaines étaient d'une indiscrétion répréhensible et une réserve de prudence que je savais déjà insuffisante. La femme que je venais interroger avait exercé une fonction devant laquelle les jeunes Descendants apprennent à mesurer leurs paroles. Deux mois plus tôt, elle avait changé de fauteuil, non sans troubler la distribution des places au Conseil de François Villon. Elle était désormais Primogène du Sacerdoce. Parmi les titulaires présents, aucune nomination n'était plus récente que la sienne.

L'adresse indiquait Belleville, mais ne désignait ni Élysium ni hôtel particulier. Au fond d'une cour donnant sur une rue où l'on entendait encore les dernières conversations d'un café, un escalier montait vers des bureaux prêtés à des permanences nocturnes. Le couloir sentait le papier, le bois ciré et ce parfum très particulier des lieux où l'on attend longtemps des nouvelles importantes. Une affichette proposait une aide à la constitution de dossiers. Dans l'entrée, une femme en manteau clair cherchait un stylo pour corriger une date. Personne ne semblait se préoccuper du fait qu'un membre du Conseil des Primogènes se trouvât à l'étage. Je trouvai cela curieusement rassurant. Ou très inquiétant. Les deux impressions se ressemblent parfois.

Dans la salle du fond, les fenêtres étaient ouvertes sur une cour sombre. Une lampe posée bas donnait à un canapé de lin et à deux fauteuils la chaleur d'un salon privé sans effacer la modestie des lieux. Sur une table basse reposaient trois livres, une assiette de petits biscuits destinés, supposai-je, à des visiteurs plus vivants que nous, et un vase étroit contenant une branche de feuillage. Ni serpent doré, ni encens trop lourd, ni théâtre de séduction. Les choses avaient été choisies pour rendre une conversation possible. C'était peut-être cela, précisément, qui devait me tenir sur mes gardes.

Lydia Veyrac était près de la fenêtre. Ses cheveux bruns relevés dégageaient la nuque ; sa tenue sombre suivait la silhouette avec une élégance qui semblait ne demander aucun effort. Elle possédait cette beauté contre laquelle le regard prend parfois une seconde de retard sur la pensée. Je crus pourtant la comprendre davantage lorsqu'elle se retourna vers moi. Son sourire ne me désignait pas comme une conquête. Il me signifiait simplement qu'elle était contente que je sois venue. C'était beaucoup plus difficile à interpréter.

Lydia Babyface. Entrez. Vous devez avoir passé la moitié de la nuit à écouter des gens qui se trouvent extraordinairement intéressants. Je vais essayer de vous reposer un peu.

Babyface Vous commencez par la flatterie ?

Lydia Non, ma chère. La flatterie vous dirait que vous êtes la seule journaliste digne de recueillir mes pensées. Moi, je vous propose une chaise confortable. C'est moins ambitieux, mais souvent plus honnête.

Elle me laissa choisir ma place. Ce détail aurait paru insignifiant si je n'avais pas su qu'elle avait passé de longues années à décider où les autres avaient le droit de se tenir. Je choisis le fauteuil tourné vers la fenêtre. Elle ne le fit pivoter ni vers la lampe ni vers elle, bien que la disposition ne fût pas idéale pour un entretien enregistré.

Une place offerteIllustration : Joh'K

Babyface Est-ce que je peux tout enregistrer ?

Lydia Ce que je vous dirai, oui. Ce que les autres ne m'ont confié qu'à moi, non. Nous réglerons cette différence en cours de route, si vous le voulez bien.

Babyface Vous préférez relire ensuite ?

Lydia Je préfère vous faire confiance suffisamment pour parler, et me faire confiance suffisamment peu pour réfléchir avant de le faire. C'est un compromis convenable entre deux professionnelles, n'est-ce pas ?

L'enregistreur s'alluma. Dans le couloir, des pas s'éloignèrent, une porte se referma, puis le bâtiment reprit cette respiration tranquille propre aux lieux qui abritent des confidences sans réclamer d'en conserver la propriété. Je consultai ma première question.

Ce qui peut être confiéIllustration : Joh'K
01

I. Derrière le visage

Elle observait mon carnet avec la curiosité bienveillante qu'on accorde à un menu dont on ne connaît pas encore les surprises. Je compris vite qu'elle ne traiterait pas l'interview comme une audience. Chaque fois que je m'apprêtais à diriger la conversation, elle semblait m'en offrir les commandes, puis attendre de voir si j'en ferais bon usage. Ce n'était pas une manœuvre grossière. Rien chez Lydia ne l'était. Le problème venait de ce que je ne savais pas encore où commençait la manœuvre.

Je commençai par l'état civil, ainsi que le font les journalistes pour s'offrir une apparence de méthode. Il arrive pourtant que le nom qu'une personne accepte soit la dernière chose simple à son sujet.

Babyface Comment souhaitez-vous que l'on vous appelle ? Et quel nom préféreriez-vous ne plus jamais entendre ?

Lydia Lydia. Lydia Veyrac, si vous tenez à remplir correctement votre carnet. « Madame la Primogène » fera très bien dans une salle du Conseil, mais nous sommes seules et je vous en prie, n'invitons pas le mobilier avec ses titres. Le mien est encore assez récent pour que j'aie parfois envie de me retourner lorsqu'on le prononce.

Lydia On m'appelle aussi la Confesseuse. C'est excessif, vous ne trouvez pas ? Je ne distribue ni absolution ni indulgences. J'écoute. Certaines personnes finissent par dire des choses qu'elles n'avaient pas prévu de raconter. Cela tient peut-être à ma manière de poser les questions, ou au fait que je ne commence pas par leur expliquer quelle réponse serait convenable.

Lydia Le nom que je ne veux plus entendre ? Celui qu'on donne à une femme pour la féliciter d'être restée à la place qu'on lui avait attribuée. On m'a parfois trouvée « adorable » au moment précis où l'on espérait que je me tairais. C'est un adjectif qui peut devenir assez désagréable. Je préfère le vôtre : Babyface. Au moins, vous l'avez choisi.

Babyface Vous me faites remarquer mon propre nom pour éviter de me donner quelque chose de vous ?

Lydia Je vous rappelle simplement qu'un nom peut être un choix. Et puis, vous ne m'avez pas encore donné de raison de refuser votre compagnie. Profitons de cette excellente situation.

Je notai qu'elle n'avait ni confirmé ni démenti ma petite accusation. C'était une première victoire de sa part, très élégante, et si minuscule qu'elle me donna presque envie de l'applaudir.

Sa réponse me fit penser au visage de quelques courtisans soudain contraints de raconter qui ils étaient sans invoquer leur rang. Je lui proposai un petit jeu. Trois mots, rien de plus. Le genre de contrainte dont les immortels semblent goûter davantage le principe que l'application.

La ConfesseuseIllustration : Joh'K

Babyface Si vous deviez vous décrire en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?

Lydia Attentive. Gourmande. Obstinée.

Lydia Oui, gourmande. Il serait bien triste de consacrer toute une non-vie à expliquer aux autres le sens de leurs désirs et de feindre n'en avoir aucun. J'aime les voix, les beaux tissus, les silences partagés, une pièce qui sent bon, et les gens qui rient avant d'avoir eu le temps de se demander s'ils en ont le droit.

Lydia L'obstination se montre moins gracieuse. Je peux reprendre une conversation trois nuits de suite lorsque quelqu'un prétend qu'il n'avait pas le choix. Cela agaçait certains de mes collègues à la Prévôté. Je les comprends : on attend d'un Prévôt qu'il règle les problèmes, pas qu'il interroge la forme de la porte par laquelle on prétend faire sortir les gens. Je leur offrais souvent les deux. J'espère.

J'avais noté délicatesse en marge avant même qu'elle n'en parle, peut-être parce que la manière dont elle avait déplacé le vase m'était restée en tête. Je lui demandai ce qu'elle recherchait chez ceux qu'elle aimait rencontrer.

Le plaisir d’être làIllustration : Joh'K

Babyface Quelle est la qualité que vous appréciez le plus chez les autres ?

Lydia La délicatesse. Celle qui consiste à remarquer qu'une personne hésite et à ne pas profiter de son hésitation. Il faut parfois beaucoup de courage pour ne pas tirer parti d'une situation où tout vous serait permis.

Lydia Au printemps, j'ai eu la bonne surprise de voir des gens discuter des conditions qui devaient me donner un siège au Conseil en se préoccupant aussi de ceux qui ne s'assiéraient jamais autour de cette table. On aurait pu réduire cette affaire à ce qu'un siège me rapporterait. Leur intervention a empêché qu'elle se résume à une promotion personnelle. Je trouve cela plus élégant que beaucoup de révérences.

Lydia Et puis j'aime les gens capables de dire « je ne sais pas ». Ils sont rares à la Cour. Certains anciens considèrent cette phrase comme une maladie honteuse. Il faut croire que la mienne est incurable.

Babyface Vous parlez d'une affaire qui a changé votre place au Conseil ?

Lydia Oui. Mais elle n'appartient pas toute à mon histoire, vous comprenez ? D'autres ont pris des risques, formulé des objections, choisi de parler. Je leur laisserai le droit de raconter leur part.

J'aurais pu insister. Je préférai conserver ce premier refus. Sa retenue ne semblait pas inventée pour entretenir le mystère ; elle tenait à ne pas disposer des souvenirs des autres comme de son propre mobilier.

L’hésitation respectéeIllustration : Joh'K

Je voulus savoir si cette indulgence s'étendait jusqu'aux défauts. Lydia prit le temps de replacer une mèche échappée de son chignon. Elle n'avait pas besoin de gagner du temps, mais je commençais à remarquer qu'elle ne répondait jamais plus vite par simple désir de plaire.

Babyface Quel défaut pardonnez-vous facilement aux autres, mais jamais à vous-même ?

Lydia La curiosité indiscrète lorsqu'elle porte des gants de bienveillance. Je la pardonne volontiers aux autres. Nous sommes tous tentés de regarder derrière un rideau qui bouge. Mais lorsque c'est moi qui pose la question de trop, je devrais mieux savoir ce que je fais.

Lydia Vous voyez, j'aime tellement écouter que j'oublie parfois de demander si l'autre souhaite parler. Être capable d'entendre un secret n'est pas recevoir le droit de le posséder. Cette distinction ne figure pas dans toutes les instructions que l'on donne aux jeunes magistrats. C'est regrettable : elle aurait épargné quelques mauvaises nuits.

Lydia Je tâche de m'améliorer. Je sais, c'est l'affirmation favorite de ceux qui recommenceront demain. Vous pourrez venir vérifier. Avec douceur, s'il vous plaît. Je suis très sensible aux enquêtrices cruelles.

La Primogène avait évoqué ses années de droit avec une simplicité que je n'attendais pas d'une femme dont la réputation faisait parfois de chaque sourire une opération stratégique. Je voulus savoir quel talent lui appartenait indépendamment du Sang.

Écouter sans posséderIllustration : Joh'K

Babyface Quel est votre plus grand talent, celui qui n'a rien à voir avec votre Sang ou vos Disciplines ?

Lydia Offrir une place. Pas au sens du fauteuil de Primogène, rassurez-vous ; celui-là demande beaucoup de discussions et il n'est pas toujours confortable. Je parle de la place qu'on fait à quelqu'un dans une conversation. Je peux remarquer qu'une personne n'a pas parlé, lui laisser du temps, lui demander son avis sans lui fournir à l'avance une réponse acceptable.

Lydia J'avais déjà cette habitude lorsque je plaidais. Je l'ai conservée à la Prévôté, même si certaines réunions appelaient moins une conversation qu'une décision. Le plus difficile est de savoir quand mon attention devient une manière de conduire l'autre là où je souhaiterais qu'il aille. Je n'ai pas toujours réussi.

Lydia Les Miliciens m'ont rappelé une chose amusante : écouter n'implique pas qu'on vous donne raison. Ils ne se sont pas contentés de m'apporter leur soutien comme on transmettrait un courrier. Leur rôle a donné du poids à une question que je n'aurais pas pu faire aboutir seule. C'était irritant. Délicieusement irritant, à vrai dire. On ne peut pas défendre le droit de refuser et s'offusquer lorsqu'il s'exerce devant soi. Enfin, on peut, mais cela ferait une très vilaine interview.

La douceur et l’autoritéIllustration : Joh'K

Au dehors, un scooter remonta la rue avec un bruit dont nous reçûmes la vibration à travers les vitres. Lydia attendit qu'il s'éloigne, puis me regarda comme si elle avait deviné que ma prochaine question concernait précisément ce que les autres croient comprendre trop vite.

Babyface Quel est le plus grand malentendu que les gens entretiennent à votre sujet ?

Lydia On me croit parfois inoffensive parce que je souris. C'est une erreur aimable, et quelquefois commode. J'ai été Prévôt de Paris. Je n'ai pas occupé cette fonction en proposant des fleurs à chaque contrevenant. Il m'a fallu rappeler des obligations, refuser des arrangements, prendre des décisions que je n'ai pas trouvées jolies. La douceur n'est pas l'absence de fermeté.

Lydia À l'inverse, certaines personnes s'imaginent que le Sacerdoce rêve de déshabiller moralement la ville entière. Quelle fatigue ! Si quelqu'un est heureux dans une fidélité librement choisie, pourquoi irais-je lui voler son bonheur ? La transgression pratiquée par réflexe reste une façon d'obéir à l'interdit.

Lydia Et puis il y a un troisième malentendu, plus récent : croire que mon siège fait entrer mon clan dans la Camarilla. Moi, j'y suis entrée, à titre personnel. Ceux que je représente n'ont pas signé avec mon stylo. Une assez petite distinction sur le papier, mais je vous assure qu'elle change beaucoup de choses lorsqu'on doit vivre avec les conséquences.

Babyface Vous arrive-t-il d'employer votre douceur précisément parce que les autres y voient une faiblesse ?

Lydia Bien sûr. Il m'arrive aussi d'ouvrir une porte pour éviter que quelqu'un ait à la forcer. Les deux gestes peuvent se ressembler. C'est leur intention qui les distingue, et parfois leurs conséquences qui me dénoncent.

Sa franchise me déconcerta plus que ne l'aurait fait un démenti. Lydia ne présentait pas sa gentillesse comme une innocence naturelle. Elle savait en faire usage. Restait à découvrir si cette lucidité la rendait plus dangereuse ou plus fiable.

02

II. Quand vous étiez encore vivante

Nous avions quitté le titre, le siège et les précautions mondaines. Pour parler de l'être humain qui avait précédé la Descendante, elle se pencha légèrement, non pour rapprocher sa voix du microphone mais comme on se rapproche d'un souvenir qui risque de se dérober. La rue fit entendre une portière de voiture, un rire, puis le ronflement assourdi d'un moteur. À sa manière d'écouter ces bruits, je songeai soudain que tout ce qui nous entoure continue de changer pour des gens qui ont cessé de suivre le jour.

Je retournai une page. Des souvenirs, elle m'avait laissé comprendre qu'elle n'aimait pas faire un inventaire triomphal. Je lui demandai pourtant de choisir un seul instant de sa vie mortelle, quelque chose qui ne fût ni un titre ni une date dans un registre.

Babyface Quel est votre plus beau souvenir de votre existence mortelle ?

Lydia Un après-midi où personne ne me demandait de devenir raisonnable. J'étais jeune ; il y avait une fenêtre ouverte, un livre que je faisais semblant de lire et une conversation dans la pièce voisine. Je me souviens surtout d'un sentiment merveilleux : je pouvais perdre mon temps et nul ne me demandait à quoi cela servirait.

Lydia Ce n'est pas un grand souvenir historique. J'ai étudié le droit, connu des débats mémorables, croisé des gens dont le courage aurait mérité des volumes entiers. Mais quand vous me demandez mon plus beau souvenir, ce n'est ni une victoire ni une démonstration qui me revient. C'est la permission d'être heureuse sans présenter de pièces justificatives.

Lydia Aujourd'hui, ce genre de bonheur a quelque chose de presque subversif. À la Cour, si vous êtes contente, quelqu'un finit toujours par chercher qui y gagne.

Elle avait ouvert ses mains en prononçant le mot permission. J'y vis soudain un geste de quelqu'un qui offrait une chose invisible. Pour alléger la conversation, je lui demandai quel détail insignifiant de sa vie humaine lui manquait encore.

La permission de perdre son tempsIllustration : Joh'K

Babyface Quelle est la chose la plus insignifiante de votre ancienne vie qui vous manque aujourd'hui ?

Lydia Le bruit d'une ville qui se réveille. Pas seulement le soleil, même s'il me manque, évidemment. Les volets qu'on ouvre, une tasse posée trop vite sur une soucoupe, des enfants qui traversent une cour, cette agitation sans conséquence par laquelle les vivants reprennent possession de leur journée. La nuit a de très beaux silences, mais le matin avait parfois une gentillesse presque insolente.

Lydia Et puis les choses très simples du corps : la chaleur du linge sorti de l'armoire, une poire mûre, le goût d'un café qu'on trouvait médiocre et qu'on buvait tout de même. Rien qui justifie un traité sur la condition vampirique. Vous avez l'air déçue. Rassurez-vous, je pourrais aussi vous parler de désirs infiniment plus scandaleux. Mais ce serait une drôle de manière de mépriser les plaisirs que j'ai perdus.

Je lui proposai ensuite un voyage absurde, une journée entière rendue à la mortelle qu'elle avait été. Elle rit en voyant ma formule. Comme ancienne avocate, elle semblait toujours soupçonner les contrats dont personne n'avait vérifié les clauses.

La gentillesse du matinIllustration : Joh'K

Babyface Si vous pouviez revivre une seule journée de votre vie humaine, laquelle choisiriez-vous ?

Lydia Je reviendrais à l'une de mes premières journées d'avocate. Pas celle d'une victoire éclatante, plutôt une journée où je suis sortie d'une salle d'audience persuadée que le droit, à lui seul, pouvait réparer une existence.

Lydia Une décision favorable ne suffit pas toujours. Une femme peut gagner son procès et rentrer dans une maison où l'on continue de la croire coupable. Une personne peut se voir reconnaître un droit et n'avoir aucun moyen de l'exercer. J'ai appris cela vite, puis je l'ai réappris sous d'autres formes pendant ma non-vie.

Lydia Je voudrais revoir cette jeune avocate, si fière et si peu préparée au lendemain. Je ne lui gâcherais pas sa joie par une leçon. Je l'inviterais à prendre un verre. En revanche, je lui demanderais peut-être de revenir voir sa cliente une semaine plus tard. C'est une habitude que j'aurais aimé prendre plus tôt.

Babyface Vous regrettez cette illusion ?

Lydia Elle était jolie, mon illusion. Je ne regrette pas l'avoir connue. Je regrette seulement le nombre de personnes auxquelles j'ai proposé des réponses de droit quand elles demandaient à être entendues.

Pour la première fois, le regard de la Primogène avait glissé jusqu'à mes mains. Je tenais mon stylo avec trop de force. Il me sembla qu'elle s'en était aperçue et qu'elle m'accordait discrètement le droit de me détendre.

Après l’audienceIllustration : Joh'K

Le souvenir de cette jeune femme entrée au barreau nous mena naturellement vers les autres. Je lui demandai quel visage elle voudrait revoir. Lydia ne répondit pas immédiatement ; elle se tourna un peu vers la fenêtre, comme si le nom demandé se trouvait quelque part dans le Paris des passants.

Babyface Quelle personne de votre passé aimeriez-vous revoir, ne serait-ce que quelques minutes ?

Lydia Une femme que j'ai rencontrée au commencement de ma vie professionnelle. Je ne donnerai pas son nom ; elle ne m'a jamais autorisée à faire de son histoire une anecdote pour les siècles futurs. Elle avait l'habitude de demander pardon avant même de formuler un souhait. Il me semble que nous avons passé des heures à parler du droit de vouloir une vie différente de celle qu'on avait choisie pour elle.

Lydia J'aimerais la revoir, non pour savoir si mes conseils étaient judicieux, mais pour lui demander ce qu'elle a fait après notre dernière rencontre. Elle avait le droit de se tromper. J'espère lui avoir laissé ce droit. Vous trouvez que je transforme votre question en consultation ? C'est possible. Les mauvaises habitudes d'avocate sont d'une endurance remarquable, surtout quand on ne meurt pas tout à fait.

Une conversation avait donc survécu sous la forme d'une question non posée. Je trouvai cela terriblement conforme à ce qu'elle semblait être. Je lui demandai alors ce qu'elle adresserait à cette femme de 1912 qui ne savait pas encore ce que le Sang lui coûterait.

Babyface Si vous pouviez adresser une phrase à l'être humain que vous étiez avant votre Étreinte, que lui diriez-vous ?

Lydia « N'attends pas qu'on te donne la permission de choisir. Et garde-toi de retirer cette permission aux autres dès que tu pourras le faire. »

Lydia La première moitié l'enchanterait. La seconde l'agacerait beaucoup. Je me connais. Nous supportons assez bien l'idée d'être libres ; ce qui nous trouble davantage, c'est de voir les personnes que nous aimons faire un choix que nous désapprouvons.

Lydia J'ajouterais quelque chose de parfaitement frivole : « Achète cette robe. » Il faut bien qu'une femme puisse garder un souvenir de plaisir dans une conversation avec son avenir. Je suis certaine qu'elle m'accuserait déjà de donner trop de conseils.

03

III. Le Sang et la Bête

Je refermai un instant mon carnet. La question du Sang revenait toujours dans nos entretiens, avec la régularité d'une dette qu'aucun Descendant n'aurait pu contester. Lydia ne cherchait pas à la rendre jolie. Ses réponses précédentes avaient même donné à la douceur une signification plus inquiétante : il suffit parfois d'une voix aimable pour empêcher quelqu'un de se demander si l'on attend vraiment son accord.

Elle cessa de sourire lorsque j'abordai l'Étreinte. Non qu'elle regrettât d'avoir été choisie, du moins pas selon les termes ordinaires du regret. Elle avait soudain l'air d'une professionnelle invitée à se prononcer sur un contrat impossible à résilier.

Babyface Quelle fut votre première pensée lorsque vous avez compris ce que vous étiez devenue ?

Lydia La première pensée ? Je crois que j'ai cherché une possibilité de revenir en arrière. Pas parce que je regrettais déjà, mais parce que j'avais passé ma vie à examiner les termes des engagements. Madeleine venait de m'ouvrir une existence où les clauses essentielles se découvraient après la signature. Vous conviendrez que c'est une pratique commerciale détestable.

Lydia Puis j'ai compris qu'il ne s'agissait pas seulement de moi. La Faim peut rendre les autres terriblement simples : une chaleur, un battement, quelque chose à prendre. Tout ce que j'avais appris sur les droits, les nuances et la liberté d'autrui se trouvait soudain réduit à une jolie théorie. J'en ai été effrayée.

Lydia Madeleine ne m'a pas appris à mépriser le désir. Elle m'a appris à me demander ce qu'il me permettait de voir, et ce qu'il risquait de m'empêcher de regarder. Je continue cet apprentissage. Il n'est pas plus facile après cent ans. Simplement, on devient meilleure pour reconnaître ses excuses.

Babyface Madeleine vous a-t-elle laissée libre ?

Lydia Elle m'a appris à demander ce que signifie ce mot. Cela ne répond pas exactement à votre question, je sais. J'ai gardé de cette rencontre davantage qu'un désaccord sur les termes d'un contrat.

Les clauses après la signatureIllustration : Joh'K

Elle laissa le nom de son sire dans l'air sans en dresser une généalogie. J'étais venue recueillir sa pensée, non établir un pedigree. Je décidai de me montrer, pour quelques minutes au moins, digne de cette distinction.

Je lui demandai ce que cette nouvelle condition lui avait donné, une fois passées les premières nuits et le vertige de la découverte. Elle regarda la lumière de la lampe, non comme un objet séduisant, plutôt comme une chose dont l'utilité pouvait encore la surprendre.

Babyface Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans votre condition vampirique ?

Lydia Le temps. Non pas celui qui vous rend importante parce que vous avez survécu plus longtemps que votre interlocuteur. Celui qui permet de voir une personne changer d'avis, revenir sur une promesse, réparer une erreur, se découvrir un courage qu'elle ignorait.

Lydia Il y a quelque chose de délicieux à voir un homme qui jurait de ne jamais danser tenter trois pas maladroits parce que quelqu'un lui a tendu la main. Ce n'est pas un bouleversement politique, mais je n'échangerais pas volontiers ces moments contre la moitié des secrets que l'on vient me proposer.

Lydia Et j'aime les villes. J'aime que Paris se réinvente sans me demander l'autorisation. Je suis la dernière arrivée au Primogénat et j'espère conserver assez longtemps le privilège de n'être pas blasée. Vous souriez ? Moi aussi. Je connais l'ambition des nouveaux élus : ils commencent par vouloir changer le monde et finissent par défendre l'emplacement exact de leur chaise. Veillez à me le rappeler si cela m'arrive.

Je fis remarquer que sa gratitude n'effaçait sans doute pas tout ce qu'elle détestait de l'immortalité. Elle haussa très légèrement les sourcils. Il y avait chez Lydia une manière singulière d'accueillir une question désagréable : elle ne refusait pas la porte, mais prenait soin d'en montrer le seuil.

Paris sans permissionIllustration : Joh'K

Babyface Et qu'est-ce que vous détestez le plus ?

Lydia La facilité avec laquelle on peut appeler « consentement » quelque chose que la Faim a rendu presque impossible à refuser. Une jolie voix, une attention sincère, un silence au bon moment ; parfois il faut si peu pour que quelqu'un se sente choisi. Et moi, je sais combien cette sensation est agréable.

Lydia Je n'ai aucune honte d'aimer séduire. Une conversation peut être voluptueuse sans aboutir à rien d'autre qu'un souvenir. Je déteste en revanche le moment où le désir de l'autre devient pour moi un moyen de prendre ce qu'il n'aurait pas offert en connaissance de cause. La Bête est très douée pour se servir de nos meilleures manières.

Lydia J'ai connu des prédateurs brutaux. Au moins, il leur arrive d'inspirer la fuite. Un prédateur auquel on fait confiance doit se surveiller beaucoup davantage. Voilà qui manque singulièrement de romantisme, n'est-ce pas ? La vérité a cette habitude.

Babyface Vous voulez dire que même un désir offert avec tendresse peut devenir une contrainte ?

Lydia Surtout lorsqu'on possède des moyens de rendre un refus très coûteux. La gentillesse n'abolit pas la différence de pouvoir, Babyface. Elle peut même la rendre plus agréable à supporter.

Elle ne prononça pas cette phrase en cherchant mon accord. Cela faisait longtemps qu'une femme à la Cour ne m'avait pas semblé aussi peu pressée d'être approuvée.

Le prix d’un ouiIllustration : Joh'K

Je laissai la question de la chasse s'installer entre nous sans essayer de lui donner une couleur mondaine. Une partie de moi aurait voulu entendre une anecdote brillante, une autre n'avait aucune envie de transformer une personne chassée en accessoire d'interview.

Babyface Vous souvenez-vous de votre première chasse ? Qu'en avez-vous retenu ?

Lydia Je me souviens surtout d'avoir eu peur de faire peur. Je ne vous donnerai ni nom ni description de la personne qui se trouvait là. Elle n'a pas signé pour devenir l'héroïne involontaire de mes confidences. Il y a eu cette proximité particulière, nouvelle et insupportable, où chaque battement de cœur semblait se produire à l'intérieur de ma tête. J'avais faim et je me sentais capable de demander gentiment ce que je n'aurais jamais dû réclamer.

Lydia Ce que j'en ai retenu ? Que l'on peut obtenir un oui parfaitement audible d'une personne qui ne sait pas à quoi elle consent. J'ai depuis appris à distinguer les mots et les conditions dans lesquelles ils sont prononcés. Je vous assure que cela rend certaines nuits plus compliquées. Tant mieux. Il y a des complications auxquelles je tiens.

Le nom de la Bête me sembla soudain bien pauvre pour décrire le problème. Je lui demandai si la terreur résidait dans la perte du contrôle, ou dans ce jour où l'on ne trouverait plus nécessaire de le reprendre.

Babyface Qu'est-ce qui vous effraie le plus : perdre le contrôle de la Bête ou découvrir que vous n'avez plus besoin de lui résister ?

Lydia Ne plus sentir le besoin de résister. Perdre le contrôle fait peur, naturellement. On le voit arriver trop tard, on découvre des dégâts, et il reste parfois des noms qu'on voudrait effacer de sa mémoire sans jamais y parvenir.

La première peurIllustration : Joh'K

Lydia Mais je crains davantage le jour où je serais capable de raconter ces dégâts avec une voix si douce que je finirais par me croire innocente. « Il en avait envie. » « Elle aurait fini par accepter. » « Je lui ai donné ce qu'elle désirait. » Vous voyez comme ces phrases peuvent être confortables ? Elles ressemblent à des preuves lorsqu'elles sont prononcées par quelqu'un qui possède suffisamment d'assurance.

Lydia Je préfère encore une honte qui me réveille à une bonne conscience qui m'endort. La honte n'est pas très agréable à porter, je l'admets. Elle est parfois plus honnête qu'une couronne.

Elle avait cessé de gesticuler. Ses mains reposaient simplement sur l'accoudoir, et son regard ne cherchait pas le mien à tout prix. Je lui demandai s'il existait une limite qu'elle refuserait de franchir même pour continuer à exister.

Babyface Existe-t-il une chose que vous vous refusez absolument à faire, même pour survivre ?

Lydia Prétendre qu'une personne m'appartient parce qu'elle m'a confié sa peur, son désir ou sa fidélité. Je refuse de faire de la confiance une propriété.

Lydia Ce n'est pas une promesse facile à tenir quand on est vampire. Nous dépendons du Sang d'autrui, et beaucoup des coutumes qui gouvernent nos nuits rendent l'obéissance moins risquée que le refus. J'ai moi-même appliqué certaines de ces coutumes en tant que Prévôt. Je n'ai pas le luxe de faire semblant d'avoir toujours vécu hors du système.

Lydia Mais cela me donne, peut-être, une raison supplémentaire d'y introduire des limites. Lorsqu'une protection est offerte, il faut se demander si la personne pourra encore s'en retirer. Et lorsque l'on me remercie, il faut que j'aie la décence de ne pas considérer que ce merci m'est dû pour l'éternité.

Babyface Vous n'avez donc jamais utilisé une confidence ?

Lydia Je n'ai pas dit cela. Vous venez de trouver la petite cruauté de votre métier : nous invitons les autres à se décrire par les limites qu'ils voudraient respecter, et le passé se charge de nous rappeler celles qu'ils ont déjà franchies.

Je rougis de m'être imaginée, une seconde, à l'abri de sa remarque. Elle l'avait dite avec cette gentillesse qui permet de recevoir une correction sans en faire une humiliation.

La confiance n’est pas une propriétéIllustration : Joh'K
04

IV. Les goûts et les plaisirs

Je décidai de lui laisser une issue moins austère. Sur le rebord de la fenêtre, quelqu'un avait oublié un programme de concert. Lydia le remarqua au même moment que moi et le prit avec une curiosité presque enfantine. Nous venions de parler de la Faim, et elle s'émerveillait à présent devant les noms de musiciens inscrits sur un papier froissé. Je fus sensible à ce changement. Une non-vie n'est pas un procès perpétuel, même quand on a occupé la Prévôté.

Le programme sur le rebord de la fenêtre attira son attention. Je le lui tendis. Elle parcourut la liste, plissa le nez à un nom, sourit devant un autre. Je choisis d'ouvrir la partie des goûts par une question parfaitement déraisonnable : une seule musique pour un siècle.

Babyface Quelle musique pourrait vous accompagner pendant un siècle sans jamais vous lasser ?

Lydia Une seule musique pendant cent ans ? Vous avez décidé de punir vos invités cette nuit, Babyface ? Je serais tentée de choisir une chanson très légère, uniquement pour voir combien de temps je peux supporter mes propres principes. Puis je regretterais de n'avoir pas pris quelque chose de moins répétitif.

Lydia J'aime les voix qui ne donnent pas l'impression de réclamer une permission. Nina Simone, par exemple. Il y a dans certaines de ses interprétations une douceur immense et une autorité qui n'ont pas besoin de s'affronter. Mais j'aime aussi une musique populaire entendue par hasard, celle qui fait se lever deux personnes qui ne s'étaient pas parlé jusque-là. J'ai un faible pour les bals où quelqu'un danse très mal et finit par entraîner toute la salle.

Lydia Vous vouliez un titre, je sais. Notez « Nina Simone » et, en marge, « mauvaise élève ». J'accepte le verdict.

Babyface Vous avez choisi une playlist. Je vous avais demandé une seule musique.

Lydia Et moi je vous avais promis de me montrer aimable. Nous faisons chacune ce que nous pouvons.

Elle éclata d'un rire bref, sans la moindre recherche d'effet. Il me sembla apercevoir derrière l'ancienne Prévôt la jeune femme qui avait dû défendre, un jour, le droit des autres à trouver leurs plaisirs autrement que par catégories administratives.

Une mauvaise élèveIllustration : Joh'K

Nous parlâmes un instant du bonheur qu'il y a à reconnaître une voix dès les premières mesures. Je lui demandai ensuite de choisir une œuvre qui dirait mieux qu'un portrait ce qu'elle était. Lydia se redressa avec un air exagérément solennel, comme si je lui avais demandé de se juger elle-même à l'entrée d'un musée.

Babyface Quel livre, tableau, film ou œuvre d'art vous représente le mieux ?

Lydia Je choisirais peut-être La Règle du jeu, de Jean Renoir. Voilà qui vous fera rire : une femme du Sacerdoce fascinée par un film dans lequel chacun sait exactement quelles sont les conventions et parvient tout de même à blesser quelqu'un en les respectant. Le titre est presque trop commode.

Lydia Ce qui me touche, ce n'est pas la transgression. C'est la facilité avec laquelle les gens deviennent cruels en continuant d'être parfaitement polis. On peut préserver les apparences et laisser mourir une relation. On peut aussi prendre un risque très simple, dire enfin ce qu'on ressent, et découvrir que le monde ne s'écroule pas.

Lydia J'aime les œuvres où personne n'est aussi innocent qu'il l'affirme, ni aussi monstrueux que les autres le prétendent. Si vous trouvez que c'est un aveu, vous êtes une excellente journaliste. Si vous trouvez que je suis modeste, vous êtes une excellente actrice.

Les titres de cinéma nous conduisirent à Paris, qui a toujours eu le talent de transformer un coin de rue en décor et un décor en souvenir personnel. Je lui demandai le lieu qu'elle choisirait si je n'avais droit qu'à une promenade.

Les apparences poliesIllustration : Joh'K

Babyface Quel est votre endroit préféré à Paris, et pourquoi ?

Lydia Belleville. Pas une adresse, ne m'en veuillez pas. Un quartier ne se réduit pas à la porte que l'on ouvre pour moi. J'aime y entendre des langues différentes dans la même rue, y voir des voisins s'entraider sans rédiger auparavant un règlement de coterie, et découvrir qu'une personne arrivée hier connaît déjà le boulanger mieux que moi.

Lydia Vous voudriez naturellement visiter la Maison des Voiles. C'est un lieu où l'on vient aussi bien pour une difficulté très ordinaire que pour une question qu'on n'ose poser nulle part. Je ne souhaite pas en faire un décor de curiosités. Les personnes qui y demandent de l'aide n'ont pas signé pour devenir de belles histoires nocturnes.

Lydia J'aime aussi m'asseoir quelque part et ne pas être reconnue. C'est reposant, vous savez. Personne ne vous demande si sa réclamation relève désormais du Prévôt ou de la Primogène. Je suis très attachée à ce genre de vacances minuscules.

Au cours de sa réponse, elle avait effleuré le tissu du canapé sans paraître s'en rendre compte. Je revins sur les sens : l'odeur, le bruit, les matières, tout ce que l'on croit avoir oublié jusqu'à ce qu'un détail vous y ramène.

Un quartier, pas une adresseIllustration : Joh'K

Babyface Quelle odeur, quelle couleur ou quelle sensation réveille immédiatement un souvenir chez vous ?

Lydia Le froissement d'un drap propre, lorsque quelqu'un vient de préparer une chambre pour un invité. C'est un bruit minuscule, et il me ramène à des souvenirs que je préférerais parfois garder pour moi. J'aime les gestes qui disent « vous pouvez rester » sans obliger personne à le faire.

Lydia Il y a aussi certaines odeurs de pluie sur la pierre chaude, et le parfum discret d'une peau au sortir d'une danse. Je sais, je viens de prononcer une phrase qui ferait travailler trois générations de chroniqueurs de la Cour. Qu'ils s'amusent. On peut se souvenir d'une nuque sans avoir conquis la personne qui la portait.

Lydia Ce qui me manque le plus, dans ces sensations, ce n'est pas toujours le plaisir. C'est leur imprévu. Jadis, le monde avait le droit de me toucher sans que j'y cherche immédiatement une signification.

Lydia réfléchit un moment à ce qu'elle venait de dire de Belleville. Je lui proposai, pour une fois, un Paris débarrassé des obligations de la Praxis, de ses protégés et même des dangers ordinaires de nos nuits.

Babyface Si vous disposiez d'une nuit entière sans obligation, sans danger et sans avoir à rendre de comptes, comment la passeriez-vous ?

Lydia Je commencerais par ne prévenir personne. Rien que cela serait une délicieuse innovation dans la vie d'une Primogène. Je prendrais une tenue confortable, celle qu'on choisit parce qu'on s'y sent bien, non parce qu'elle doit transmettre une information à la salle. Je sortirais marcher. Je passerais peut-être dans un petit concert, puis dans un endroit où l'on danse sans faire profession de séduire.

Vous pouvez resterIllustration : Joh'K

Lydia Je voudrais surtout une soirée sans dette nouvelle. Aucun service à demander, aucune faveur à refuser, aucune âme à décoder. Si une personne me plaisait, je pourrais lui parler simplement. Et si elle préférait repartir, je lui souhaiterais bonne nuit. Cela paraît modeste, je le sais. J'ai découvert que les rêves les plus coûteux de la Cour tiennent parfois en quatre mots : « Personne ne me doit. »

Lydia Oh, et je voudrais rire. Pas ce petit rire diplomatique que j'ai perfectionné à l'Élysium. Un vrai, assez bruyant pour me donner mauvaise réputation.

Babyface Et vous inviteriez quelqu'un ?

Lydia Seulement si cette personne pouvait refuser sans me donner d'explication. Sinon, ce ne serait plus une nuit sans obligation.

Elle sembla réfléchir, puis ajouta :

Lydia Enfin, si quelqu'un proposait de danser, je ne serais pas absolument intraitable. Il faut laisser à la vertu un peu de souplesse.

Elle en rit elle-même, modestement.

05

V. Les autres et vous

Les plaisirs nous avaient rendues plus légères. Il suffisait pourtant de quelques noms pour que la politique revienne se glisser entre les fauteuils. Lydia n'en paraissait pas contrariée ; elle connaissait trop bien la différence entre être entourée et être accompagnée. Avant que je commence, elle rapprocha discrètement le vase du bord de la table, hors du chemin de mon carnet. Cette sollicitude sans commentaire me parut plus révélatrice que bien des déclarations qu'on prononce à la Cour sur le sens de l'amitié.

Je lui demandai ce que ses amis savaient d'elle que ses obligés ignoraient. Elle prit ma formulation avec douceur, mais ne me laissa pas confondre les deux groupes. J'en vins à la question plus simple, et sans doute plus indiscrète, des attentes véritables.

Babyface Qu'attendez-vous réellement d'un ami ?

Lydia Qu'il ose me parler sans préparer sa défense. J'ai été avocate, Prévôt, et je siège aujourd'hui au Conseil : autant vous dire que les gens ont parfois de très bonnes raisons de répéter leurs phrases avant de m'aborder. J'aimerais qu'un ami puisse me raconter une bêtise, me dire qu'il est triste ou simplement poser sa tête sur mon épaule sans que j'en fasse un dossier.

Lydia Je voudrais aussi qu'il me contredise. Il y a un instant délicat, quand on acquiert du pouvoir, où les désaccords deviennent des précautions oratoires. Vous voyez les yeux se baisser un peu et les phrases commencer par « avec tout le respect... ». Cela me navre. L'affection qui exige de l'assentiment n'est pas de l'amitié, c'est une audience très mal organisée.

Lydia Et j'aimerais qu'on m'invite parfois sans attendre de moi une faveur. Oh, je sais, c'est d'une candeur effroyable. Ne le répétez pas au Conseil.

J'avais trop souvent vu des vampires prononcer le mot trahison avec l'émotion d'un propriétaire découvrant une porte ouverte. Je lui demandai quelle trahison, elle, ne pourrait jamais pardonner.

Sans préparer sa défenseIllustration : Joh'K

Babyface Quelle trahison seriez-vous incapable de pardonner ?

Lydia Prendre une confidence et en faire une chaîne. Cela peut se faire avec une menace, évidemment. Mais la manière la plus cruelle est quelquefois plus douce : rappeler à quelqu'un qu'on l'a compris, soigné, hébergé, défendu, puis lui laisser entendre que partir serait ingrat.

Lydia J'ai vu des engagements politiques se transformer de cette façon. Un service rendu devient une habitude, l'habitude devient une dépendance, et bientôt personne ne sait plus à quel moment le bénéficiaire a cessé de pouvoir dire non. L'absence de cris ne rend pas l'affaire plus juste.

Lydia Vous allez me demander si je serais capable de pardonner à celui qui agirait ainsi par peur. Je ne sais pas. Peut-être. Mais je commencerais par rendre à la personne trahie les moyens de sortir. L'indulgence envers le coupable ne doit pas devenir un second obstacle pour la victime.

Nous étions devenues plus silencieuses. Je me rappelai alors que la personne en face de moi se consacrait à comprendre les désirs des autres, mais que cela ne disait encore rien de la manière dont elle aimait. Je risquai la question qui embarrasse même les éternels sceptiques.

Babyface Croyez-vous encore à l'amour ? Et surtout, croyez-vous qu'il puisse survivre à l'éternité ?

Lydia Bien sûr que j'y crois. Je serais une bien triste hôtesse si je passais l'éternité à expliquer à mes invités que toute affection est une illusion. L'amour existe. Il peut être splendide, maladroit, ingrat, parfois même complètement ridicule. Il n'est pas obligé d'être sage pour mériter du respect.

La confidence rendue libreIllustration : Joh'K

Lydia Survivre à l'éternité est une autre affaire. Une promesse prononcée à un instant donné ne dispense pas de se choisir à nouveau. J'ai vu des couples durer par habitude, des fidélités devenir des cages, et des séparations se faire avec une tendresse plus honnête que bien des serments.

Lydia Je crois aux amours qui savent laisser un espace entre deux personnes. Cela permet de revenir par choix plutôt que par peur. Et je crois aux petites choses : se souvenir d'une chanson, attendre que l'autre ait fini de parler, ne pas transformer sa jalousie en preuve de passion. Je manque peut-être de romantisme. Pourtant, je vous assure que j'aime beaucoup les baisers.

Babyface Même les baisers qui n'engagent à rien ?

Lydia Surtout ceux-là, lorsqu'ils n'engagent vraiment à rien. Un baiser peut être une invitation. Il ne devrait jamais devenir une créance.

Elle avait dit cela sans baisser la voix. J'avais préparé ma question en m'attendant à voir la représentante du Sacerdoce jouer de l'équivoque. Lydia venait de donner à la volupté une définition étonnamment exigeante.

Je pensai à la place qu'elle occupait parmi les Primogènes. Je l'avais vue au Conseil, nouvelle venue assise parmi des survivants qui avaient eu des siècles pour organiser leurs silences. Je lui demandai quelle qualité elle admirait chez ses compagnons de Montfaucon.

Babyface Au sein de votre coterie, quelle qualité admirez-vous le plus chez vos compagnons ?

Lydia La capacité de me contredire sans me demander aussitôt d'être leur ennemie. Je suis la plus récemment nommée des Primogènes ; lorsque je suis entrée au Conseil, la conversation semblait avoir commencé avant ma naissance et chacun en connaissait les sous-entendus, sauf moi. C'est un peu comme arriver au théâtre au troisième acte en découvrant qu'on vous a donné un rôle.

L’espace entre deux personnesIllustration : Joh'K

Lydia Malik distingue très bien ce que je souhaite de ce que mes choix produisent. Elara trouve immédiatement la faille d'un dispositif qu'on présente comme libérateur. Freesia demande ce qui arrivera à ceux qui dépendent de la structure quand on l'aura démontée. Orlok tient à ce qui peut être vérifié. Claudia sait combien une réforme peut échouer parce qu'on a négligé la manière dont elle sera reçue. Quant à François, il finit par décider, ce qui est parfois le geste le plus solitaire de la soirée.

Lydia Je n'affirme pas que nous nous aimons tous avec une tendresse parfaite. Nous savons seulement qu'un désaccord ne constitue pas nécessairement une déclaration de guerre. Dans une Cour vampirique, c'est presque de la poésie.

Son évocation de la Cour ne comportait pas la moindre envie de transformer ses collègues en personnages de comédie. Elle les connaissait pourtant assez pour pouvoir choisir, et ma question suivante les réduisait tous à l'épreuve la moins aimable qui soit : sa propre survie.

Babyface Si votre existence dépendait entièrement d'un autre membre de votre coterie, à qui accorderiez-vous votre confiance ?

Lydia Malik al-Faransi. Je sais, vous attendiez peut-être Claudia, ou une personne plus proche de mes façons de faire. Mais si mon existence dépendait d'une décision difficile, j'aimerais que quelqu'un prenne le temps d'examiner les faits plutôt que de m'offrir une faveur dont je ne connais pas le prix.

Le désaccord possibleIllustration : Joh'K

Lydia Malik s'inquiéterait de ce que j'ai fait. Il demanderait qui peut en répondre, quelles preuves nous possédons et ce que je voudrais qu'il ferme les yeux pour ne pas voir. Il pourrait me sauver. Il pourrait aussi me refuser une demande. Je serais contrariée, naturellement. J'ai d'ailleurs une assez jolie manière d'être contrariée, m'a-t-on dit.

Lydia C'est précisément pourquoi je lui ferais confiance. Un ami ne m'aime pas mieux lorsqu'il accepte de se tromper pour moi. Même si j'espère qu'il m'annoncerait ses conclusions avec une tasse de quelque chose d'agréable à regarder. Il est si sévère avec les accessoires du bonheur.

Babyface Il serait peut-être vexé d'apprendre que vous faites si peu de cas de ses accessoires.

Lydia Malik supportera la blessure. Il est plus solide que ses petits airs sévères. Mais ne lui dites pas que je l'ai trouvé attendrissant. Il ouvrirait un dossier.

Je ris, puis m'aperçus qu'elle avait offert à son collègue quelque chose de très précieux : la possibilité d'être fidèle à son rôle sans être réduit à une fonction.

À l'idée de confier sa vie à Malik, elle avait souri d'une façon qui me fit comprendre qu'elle trouvait sa réponse parfaitement peu romantique. J'en profitai pour lui demander quel sacrifice elle consentirait, non pour une institution, mais pour quelqu'un qu'elle aime.

Babyface Quel sacrifice seriez-vous prêt à faire pour quelqu'un que vous aimez ?

Lydia La laisser partir sans en faire une faute. Vous voyez, je ne vous parle pas de mourir héroïquement. C'est souvent une très jolie promesse, beaucoup moins exigeante que celle de rester vivant après un départ et de ne pas chercher à le punir.

Lydia Je suis capable d'offrir une protection, un toit, des contacts, des nuits très douces. Je sais aussi combien ces choses peuvent devenir des liens si je commence à en réclamer le prix. Si la personne que j'aime devait me dire qu'elle souhaite une vie où je ne figure plus, j'aimerais être assez généreuse pour ne pas lui présenter la liste de mes sacrifices.

Lydia Je ne prétends pas que je réussirais sans pleurer. Ce serait mentir, et vous me surprenez déjà à serrer les doigts autour de mon fauteuil. Mais je voudrais au moins ne pas transformer ma peine en dette pour l'autre.

Ne pas présenter la factureIllustration : Joh'K
06

VI. Le pouvoir et l'éternité

Le sourire de Lydia changea très légèrement quand j'ouvris la section consacrée au pouvoir. Je n'aurais pas su décrire ce déplacement. Peut-être la jeune femme qui venait de rire de mes questions avait-elle simplement retrouvé la femme que Villon avait autrefois nommée Prévôt. Peut-être était-ce la même, enfin débarrassée de la nécessité de faire semblant que ces deux rôles pouvaient être entièrement séparés. Nous parlions en juillet. Le fauteuil de Primogène qu'elle occupait depuis le 5 mai avait encore l'odeur de quelque chose de neuf, ce qui ne le rendait pas plus innocent.

Je connaissais l'histoire officielle : ancienne Prévôt, désormais Primogène, un accord présenté devant Villon, la reconnaissance politique d'une communauté sans son absorption dans la Camarilla. J'en ignorais les échanges les plus secrets et n'avais aucun droit de les inventer. J'avais, en revanche, assez de faits pour lui demander ce qu'elle pensait désormais du pouvoir.

Babyface Qu'est-ce que le pouvoir représente pour vous : une protection, une responsabilité, une liberté ou une tentation ?

Lydia La protection, d'abord. Puis la responsabilité. La liberté qu'il permet, parfois. Et cette tentation terrible : devenir si certaine de protéger quelqu'un qu'on finit par décider à sa place.

Lydia À la Prévôté, je pouvais faire cesser un incident, imposer un rendez-vous, rappeler une obligation. C'était nécessaire à certaines nuits ; je n'ai aucune intention de réécrire mon passé en jolie histoire de non-violence. Mais je voyais aussi combien il était commode de dire aux gens qu'ils n'avaient pas le choix. J'ai appris à me demander, après chaque affaire réglée, si nous avions obtenu la paix ou simplement du silence.

La paix ou le silenceIllustration : Joh'K

Lydia Le 5 mai, j'ai quitté cette fonction pour le Primogénat. Le Concordat des Voiles reconnaît les Ministres parisiens placés volontairement sous ma protection et ma place au Conseil. J'ai rejoint personnellement la Camarilla ; le Sacerdoce, lui, n'y est pas entré comme clan. Cette nuance m'est plus chère que le velours de mon fauteuil.

Lydia Et je n'y serais pas parvenue seule. Les Miliciens ont porté cette proposition devant François Villon et les Primogènes. Ils n'ont pas décidé à la place du Prince. Ils ont fait ce que les bons interlocuteurs font quand un accord menace de rester une faveur accordée à une seule femme : ils ont obligé chacun à regarder ce qu'il changerait pour les personnes concernées. Croyez-moi, Babyface, c'est un service qui ne se rembourse pas avec un bouquet.

Un siège, une communauté libreIllustration : Joh'K

Babyface Quand vous dites que les Miliciens ont porté votre accord, vous parlez d'un soutien ou d'une obligation que vous avez contractée envers eux ?

Lydia Des deux. Le soutien a rendu quelque chose possible. L'obligation est ce qui m'empêche de le raconter ensuite comme un miracle arrivé à mon seul mérite.

Babyface Cela signifie-t-il qu'ils pourraient un jour vous réclamer une faveur ?

Lydia Cela signifie surtout que je ne déciderai pas seule de ce qui solderait la dette. Nous n'allons pas transformer leur aide en petite monnaie parce que la presse réclame une jolie conclusion, voulez-vous ?

Elle gardait un ton tendre. L'avertissement n'en était pas moins net. Le Concordat avait un résultat public ; les engagements privés qu'il avait laissés derrière lui n'étaient pas à ma disposition.

Elle venait d'évoquer le fauteuil comme on parlerait d'un outil dont il faut apprendre l'usage avant d'en admirer les ornements. Je lui demandai ce qu'elle voulait vraiment accomplir. Pas ce qu'une Primogène est supposée vouloir, mais ce qui la ferait sourire si personne ne venait l'en féliciter.

La dette reste ouverteIllustration : Joh'K

Babyface Quelle est votre plus grande ambition, celle que vous osez reconnaître ?

Lydia Que la place que j'occupe serve à quelque chose au-delà de ma personne. C'est une ambition terriblement peu glamour ; j'aurais préféré vous annoncer une révolution des mœurs avec champagne à volonté. Mais j'ai vu ce que deviennent les belles proclamations lorsqu'elles rencontrent une porte fermée.

Lydia Je voudrais qu'un Ministre puisse demander ma protection sans devoir renoncer à son appartenance et qu'il puisse discuter des engagements qu'on lui propose. Je voudrais également que quitter une protection ne serve ni à effacer les fautes passées ni à inventer des dettes pour empêcher un départ. Vous voyez, les mots « liberté » et « responsabilité » peuvent partager la même table sans s'étrangler.

Lydia Les Miliciens m'ont aidée à obtenir un siège réel. Ils avaient commencé par travailler sous mes ordres ; quelques mois plus tard, ils ont défendu devant des autorités plus anciennes qu'eux un arrangement dont il fallait rendre compte. Je ne sais pas si vous trouverez cela romantique. Moi, si. Il y a quelque chose de touchant à être aidée par des gens qui auraient eu de bonnes raisons de simplement vous obéir. Et il serait indécent que je considère aujourd'hui leur aide comme acquise.

Au-delà de soiIllustration : Joh'K

Au mot ambition, son visage s'était éclairé d'un sérieux si peu conforme aux habitudes de la Cour que j'eus envie de la taquiner. Je lui imposai de choisir entre trois consolations que les puissants s'emploient d'ordinaire à cumuler : l'amour, le respect et la crainte.

Babyface Préférez-vous être aimé, respecté ou craint ?

Lydia Aimée. Voilà, je l'ai dit avant de réfléchir. Vous voyez qu'il reste une jeune fille un peu imprudente quelque part dans la Primogène du Sacerdoce.

Lydia J'ai besoin d'être respectée lorsque je parle au Conseil. J'ai dû être crainte, parfois, lorsque j'exerçais la Prévôté. Mais l'amour m'intéresse parce qu'il ne se décrète pas. Si quelqu'un me sourit seulement parce que je peux lui accorder une faveur, je n'ai rien appris de lui. S'il reste près de moi alors qu'il aurait pu passer une délicieuse soirée ailleurs, là... je suis très facilement émue.

Lydia Je n'exige pas d'être aimée de tous. Quel cauchemar pour les malheureux ! Je préférerais qu'un adversaire me dise franchement non plutôt qu'il m'offre une affection dont le prix apparaît au matin. Et il m'est arrivé de trouver des gens terriblement attachants juste après qu'ils ont refusé ce que je leur demandais. Je crains que cela ne rende mon caractère assez peu commode.

Babyface Vous êtes une Primogène redoutable pour quelqu'un qui avoue aussi vite vouloir être aimée.

Lydia J'espère que les personnes qui se méfient de moi ne me prendront pas davantage pour une idiote après cette confidence. Ce serait tout de même décevant d'avoir traversé si longtemps l'histoire pour découvrir qu'on ne sait toujours pas faire deux choses à la fois.

Sans faveur en retourIllustration : Joh'K

Elle me sourit franchement. Ce sourire-là, pour une raison difficile à expliquer, ne me sembla rien exiger en retour.

Je lui demandai si elle tiendrait ce langage à l'instant du danger véritable. Elle ne se formalisa pas. Les gens qui ont exercé la Prévôté connaissent assez bien la différence entre le courage qu'on affiche et celui qu'on découvrira en situation.

Babyface Existe-t-il une cause pour laquelle vous accepteriez de risquer votre destruction définitive ?

Lydia Oui. Mais j'aimerais que ma destruction ait au moins une utilité autre que de donner aux survivants un discours très embarrassant à prononcer.

Lydia Je risquerais beaucoup pour des personnes qui ont accepté ma protection en croyant qu'elle voulait dire quelque chose. Et pour celles qui se sont exposées afin que cette protection puisse exister. Il y a une différence entre recevoir une dette et en tirer un avantage politique : la dette que j'ai envers les Miliciens ne m'autorise ni à les convoquer pour toujours ni à prétendre qu'ils me doivent leur avenir.

Lydia Vous voyez, une fois, j'ai exercé une autorité qui me permettait de donner des ordres. Aujourd'hui, je dois apprendre à répondre de promesses auxquelles d'autres ont contribué. La différence est considérable. J'espère ne pas attendre le danger de la destruction finale pour me montrer digne de cela. Je suis courageuse, certes, mais j'ai une préférence marquée pour les leçons que l'on peut suivre en restant en vie.

Je voulus pousser la discussion au-delà de sa carrière. Une place nouvelle au Conseil peut n'être qu'une chaise ajoutée à une table ancienne. Elle parlait, elle, de la manière dont les membres les moins puissants pouvaient y parvenir sans perdre leur voix.

Babyface Si vous pouviez changer une seule chose dans la société des Descendants, laquelle choisiriez-vous ?

Lydia Je voudrais que nous cessions de confondre acquiescement et consentement. Une personne privée de refuge, de ressources ou de protecteur peut prononcer un oui parfaitement clair. Il ne nous dit pas encore quelle liberté elle avait de prononcer non.

Lydia Je ne réclame pas l'abolition de toutes les lois. J'ai vu des règles protéger des êtres qui n'avaient aucun moyen de résister à plus puissants qu'eux. Mais il faut regarder ce qu'elles deviennent lorsqu'on veut partir. Peut-on demander des explications ? Retirer sa confiance ? Faire examiner une accusation ? Ou bien découvre-t-on soudain une dette ancienne, apparue précisément au moment où l'on ouvrait la porte ?

Lydia Le Concordat n'a pas transformé Paris en paradis. Il a au moins obligé des gens importants à considérer ce que signifient protection et appartenance lorsqu'on ne les confond pas. C'est très modeste. Les changements modestes ont une qualité charmante : on peut vérifier s'ils ont réellement eu lieu.

Je demandai ce qu'elle souhaiterait trouver un siècle plus tard, si Paris existait encore sous la forme dont nous connaissions les contours. L'idée d'attendre cent ans n'avait rien d'absurde au Conseil ; ce qui l'était davantage, c'était de croire qu'une promesse pourrait traverser ce délai sans être examinée.

Le droit de retirer sa confianceIllustration : Joh'K

Babyface Qu'aimeriez-vous avoir accompli dans cent ans ?

Lydia J'aimerais qu'il paraisse tout à fait ordinaire qu'une Primogène du Sacerdoce siège au Conseil sans que sa communauté entière ait dû rejoindre la Camarilla. Et qu'un membre placé sous sa protection puisse dire : « Je ne veux plus », sans que la ville prenne cette phrase pour une déclaration de guerre.

Lydia J'aimerais également avoir rempli mes engagements. Ceux envers les Ministres que je représente, ceux envers Paris, et ceux envers les Miliciens. Leur aide ne s'est pas transformée en souvenir attendrissant après ma nomination. Elle m'a laissé une obligation politique réelle. Il faudra bien, un jour, répondre à ce qu'ils choisiront de me demander. Et je souhaite que ce moment soit une conversation, pas la répétition inversée de nos premières nuits, où j'étais celle qui exigeait le service.

Lydia Dans cent ans, j'aimerais encore posséder quelque chose de parfaitement inutile : des amis qui viennent me voir simplement parce qu'ils ont envie de rire avec moi. Si je n'ai conservé qu'un siège et un réseau, j'aurai assez mal compris ce que signifie durer.

Babyface Vous ne me dites pas ce que les Miliciens vous réclameront.

Lydia Parce que je l'ignore encore. Et parce que si je le savais, ce serait à eux de décider s'ils souhaitent vous en parler. Je crois beaucoup au charme des demandes qui n'ont pas été rédigées à votre place.

Elle fit rouler entre ses doigts la petite bague qu'elle portait. Rien dans cette réponse ne cherchait à faire croire à une égalité parfaite entre la Primogène et ceux qui l'avaient aidée. C'est ce qui lui donnait sa valeur.

07

VII. Les questions que l'on préfère éviter

Je lui demandai la permission de continuer. Cela la fit sourire davantage que certaines de mes questions précédentes. Elle répondit qu'une demande de permission n'était pas une formule que l'on prononçait pour obtenir la réponse prévue. J'eus la tentation de m'excuser, puis décidai de lui laisser le droit de refuser la suite. Le silence qui suivit ne fut ni hostile ni galant. Il nous rendit, pour une minute, l'une et l'autre responsables de notre présence.

Je reposai le programme de concert. La pièce ne semblait pas plus sombre, mais les questions qui suivaient ne concernaient plus les institutions : elles devaient atteindre l'endroit où Lydia cessait d'être la Confesseuse des autres. Je lui demandai quel mensonge personnel continuait de lui être utile.

Babyface Quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?

Lydia Que laisser une porte ouverte suffit à rendre un choix libre.

Lydia J'en ai ouvert beaucoup : à des jeunes Descendants, à des personnes venues chercher un conseil, à des gens qui ne pouvaient plus supporter ce qu'on attendait d'eux. J'ai parfois cru qu'une fois la porte déverrouillée, mon devoir était accompli. Mais la personne doit encore pouvoir la franchir. Elle doit savoir ce qu'elle trouvera dehors, et ne pas craindre que je lui retire ma tendresse lorsqu'elle disparaîtra au coin de la rue.

Lydia C'est le piège de ma profession, et peut-être de mon caractère. J'aime tant accueillir que je finis parfois par compter ceux qui restent. Très mauvaise habitude pour une femme qui défend la liberté de partir. Je sais. Vous voyez comme il est désagréable de se comprendre soi-même ?

Elle avait prononcé le mot porte tant de fois que je me demandai si elle ne craignait pas d'avoir parfois fermé la mauvaise. Je lui demandai de quoi elle avait honte. Je ne cherchais pas une confession sanguinolente. J'espérais une réponse qui ne se cacherait pas derrière la noblesse de ses intentions.

Une porte ne suffit pasIllustration : Joh'K

Babyface De quoi avez-vous le plus honte ?

Lydia D'avoir quelquefois pris une décision raisonnable sans écouter jusqu'au bout la personne qu'elle concernait. Il m'est arrivé, lorsque j'étais Prévôt, de croire qu'une solution rapide était une solution bonne parce qu'elle évitait un affrontement. On pouvait en sortir vivant et garder malgré tout le sentiment qu'on vous avait volé votre mot à dire.

Lydia Je ne vous parlerai pas de dossiers ni de noms. Ce serait faire de la peine des autres la matière de ma belle confession. Je vous dirai seulement que le calme qui suit une décision n'est pas toujours de la paix. On peut avoir simplement réduit quelqu'un au silence. J'ai mis du temps à accepter qu'une personne puisse se montrer reconnaissante et avoir été lésée en même temps.

Lydia Le plus embarrassant est que je savais déjà tout cela dans mes principes. Mais les convictions rangées dans un joli tiroir sont parfois peu utiles lorsqu'une ville entière attend que vous fassiez cesser le désordre. Vous me pardonnerez cet aveu peu flatteur. Non, je retire cela : vous n'avez aucune raison de me le pardonner.

Babyface Vous pourriez au moins me dire si cette personne vous a pardonnée.

Lydia Ce serait encore une manière de disposer d'elle, ne croyez-vous pas ? De transformer son pardon, s'il existe, en certificat pour ma tranquillité.

Ce que le calme ne prouve pasIllustration : Joh'K

Il n'y avait plus aucune séduction dans sa voix, et pourtant je l'écoutais plus attentivement que jamais. Elle me laissait entrevoir la faute sans me livrer la victime. Je n'étais pas certaine d'avoir rencontré si souvent cette forme de pudeur.

Lydia ne parut pas attendre que je lui accorde le pardon qu'elle venait de refuser. Ce refus me rendit possible la question suivante. Il existe des vérités que l'on tait moins par méchanceté que par peur de perdre l'affection des autres.

Babyface Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvrira jamais ?

Lydia Que je désire bien davantage être aimée que je ne le laisse voir. C'est ridicule, je sais. Une femme du Sacerdoce, ancienne Prévôt, désormais Primogène, qui espère parfois que quelqu'un reviendra parce que sa compagnie lui manque. Vous allez faire de moi une petite héroïne sentimentale.

Lydia Je suis parfaitement capable de reconnaître un désir chez autrui, de lui laisser de l'espace, de ne pas le condamner. Lorsqu'il s'agit de mes propres peurs, les choses deviennent moins élégantes. J'aime tant donner du réconfort que je dois résister à l'envie d'en faire une raison d'être indispensable.

Lydia Et quelquefois, il m'arrive de me réjouir stupidement lorsqu'on me demande un service, simplement parce que cela signifie qu'on a pensé à moi. Il faudrait évidemment distinguer l'affection du besoin. Je le sais. Mes sentiments, quant à eux, n'ont pas encore accepté la leçon avec la discipline requise.

Je regardai le voyant de l'enregistreur. Il brillait toujours, minuscule point rouge sur la table. Je lui demandai ce qu'il ne faudrait surtout pas confondre avec une simple faiblesse charmante : avait-elle déjà commis quelque chose de monstrueux en se persuadant qu'elle agissait pour le bien ?

La peur de devenir indispensableIllustration : Joh'K

Babyface Avez-vous déjà fait quelque chose de monstrueux en étant persuadée d'agir pour le bien ?

Lydia Oui. La chose la plus monstrueuse que je puisse reconnaître devant votre enregistreur n'a ni la forme d'un rituel, ni celle d'une orgie, ni même celle d'une scène sanglante. Il m'est arrivé de préparer une situation pour voir ce qu'une personne choisirait, puis de me raconter que je n'avais rien imposé.

Lydia Je disposais les possibilités, écartais une difficulté ici, rendais une autre issue plus séduisante là, et j'attendais. Lorsque la personne choisissait, je prenais sa réponse pour une révélation de sa nature. J'avais oublié que je faisais moi-même partie des conditions de l'expérience. Une tentation fabriquée peut produire la faute qu'elle prétend découvrir.

Lydia À la Prévôté, le risque était encore plus grave. Quand une femme possède le pouvoir de protéger, de sanctionner ou de recommander quelqu'un au Conseil, son sourire ne pèse pas le même poids. Depuis mon accession au Primogénat, j'ai davantage encore de raisons de me surveiller. J'aimerais vous assurer que je ne commettrai plus jamais cette erreur. Ce serait une phrase très rassurante. Voilà précisément pourquoi je m'interdis de la prononcer.

Babyface Vous vous êtes donc parfois comportée comme un piège très poli.

Lydia C'est une formule affreuse. Vous pouvez la garder. Elle est meilleure que toutes les excuses que j'ai essayé de me fabriquer.

Nous restâmes un instant sans parler. Je décidai de ne pas meubler ce silence en complimentant son courage. Elle venait précisément de m'expliquer à quel point un compliment pouvait rendre un mauvais geste supportable.

La tentation fabriquéeIllustration : Joh'K

La question avait eu raison de nos sourires. Je décidai qu'il était temps de vérifier si son affection pour la liberté allait jusqu'à l'incertitude de sa propre condition. Redevenir humaine : une possibilité de roman, non une proposition dont j'eusse pu garantir la moindre clause.

Babyface Si vous aviez la possibilité de redevenir humain, mortel et vulnérable, accepteriez-vous ?

Lydia Je ne sais pas. C'est une réponse indigne d'une femme à qui l'on prête un goût immodéré pour les choix clairs. Mais il me manquerait terriblement de choses si je redevenais mortelle : les siècles que je ne verrais pas, les personnes que je ne pourrais plus protéger, les liens que j'ai noués au milieu de cette existence étrange.

Lydia En échange, il y aurait le jour, la faim ordinaire, le sommeil, la chaleur d'un autre corps sans cette présence obstinée de la Bête entre nous. Il y aurait aussi la possibilité de ne plus avoir à préparer si soigneusement chaque marque de tendresse.

Lydia Je voudrais croire que je pourrais choisir sans regret. Ce serait mentir. La liberté ne transforme pas les décisions en choses faciles. Si vous me tendiez réellement cette possibilité, je vous demanderais de m'accorder une nuit. Vous protesteriez, bien sûr, et je vous répondrais que même une femme pressée mérite le temps de consentir.

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VIII. Le dernier mot

Je crus la partie difficile terminée. Lydia me demanda si toutes les journalistes avaient cette charmante habitude d'annoncer le dernier mot quand elles en conservaient encore plusieurs en réserve. Je lui promis qu'il ne restait que quelques questions courtes. Elle fit mine de me croire. Sa manière d'être joyeuse n'avait rien d'une amnésie morale. Elle savait ce que nous venions de dire et choisissait pourtant de rendre le monde un peu plus habitable pour les minutes suivantes.

Je lui avais promis quelques questions rapides. Elle me lança un regard qui disait assez clairement qu'elle connaissait ce genre de promesses. Je demandai son plus grand bonheur. Pour une fois, elle ne prit pas de précaution diplomatique.

Babyface Votre plus grand bonheur ?

Lydia Qu'on revienne me voir alors qu'on n'a plus besoin de moi. Vous trouverez cela terriblement sentimental. J'assume.

Lydia J'aime les petites choses : une visite sans rendez-vous, un air fredonné faux, une main qui se pose sur la mienne, une personne qui me raconte quelque chose de stupide parce qu'elle sait que j'en rirai. J'aime aussi lorsqu'un ami décide de ne pas suivre mon conseil et revient malgré tout pour me demander comment je vais. Cela prouve que nous avions une relation avant et après le désaccord.

Lydia J'ai reçu récemment des témoignages de reconnaissance très officiels. Ils m'ont touchée. Pourtant, il m'arrive de préférer un simple bonsoir où personne ne me doit rien. L'éternité ne m'a pas guérie de cette faiblesse délicieuse.

Il y avait dans cette réponse quelque chose qui aurait semblé candide chez n'importe quelle autre vampire de la Cour. Je me demandai si sa douceur lui avait coûté davantage de vigilance qu'elle ne l'admettait. Je lui demandai son regret le plus durable.

Babyface Votre plus grand regret ?

Lydia D'avoir cru trop souvent que rendre service suffisait à comprendre celui qui le recevait.

Revenir par plaisirIllustration : Joh'K

Lydia En janvier, j'ai réuni des Descendants dont le droit de demeurer à Paris dépendait encore de conditions que je leur présentais. Il y avait des raisons politiques, des dangers à prévenir, des obligations bien réelles. Je ne renie pas cela. Mais lorsque nous parlons aujourd'hui du Concordat, je pense parfois à cette première asymétrie. Moi, j'avais le droit de décider du cadre ; eux devaient trouver une manière d'y vivre.

Lydia Quelques mois plus tard, ils ont accepté de se mêler de la place que je souhaitais obtenir. J'ai dû considérer leur parole autrement que comme celle de Descendants auxquels j'avais confié une mission. Je ne dis pas qu'ils m'ont appris à écouter : ce serait leur voler le mérite de leurs actes pour embellir ma biographie. Je dis qu'ils m'ont obligée à écouter autrement.

Lydia Mon regret ? Ne pas avoir commencé par leur demander ce qu'ils voulaient, avant de leur expliquer ce qu'ils me devaient. C'est une distinction que je ne compte plus confier à la seule politesse.

Babyface Vous parlez d'eux avec beaucoup d'affection.

Lydia Oui. Ce qui n'est pas une autorisation à les revendiquer comme mes enfants, mes disciples ou mes créatures. Ils peuvent ne pas avoir pour moi le même sentiment. Cela ne retire rien au respect que je leur dois.

Une autorité qui se souvientIllustration : Joh'K

J'avais déjà vu cette femme séduire une salle d'Élysium sans changer de place. Ici, elle ne cherchait à retenir personne. Je commençais à comprendre que cette différence lui coûtait peut-être plus qu'à d'autres.

Je me hasardai ensuite à réclamer un modèle, un nom dans l'histoire humaine. Lydia avait été avocate lorsque l'accès au barreau n'était encore qu'une conquête fragile pour les femmes. Je la soupçonnais d'avoir préparé cette réponse bien avant notre entretien.

Babyface Votre héros ou votre héroïne, vivant ou mort ?

Lydia Jeanne Chauvin. Pas parce que je cherche à lui emprunter une biographie héroïque, et certainement pas parce que nous aurions été de grandes amies. Je lui dois une admiration très simple : elle a insisté pour qu'une profession cesse de prétendre qu'une femme était incapable de l'exercer parce qu'elle était une femme.

Lydia Lorsque j'ai étudié le droit, les portes ne s'ouvraient pas toutes avec la même facilité. Certaines demeuraient fermées par une loi, d'autres par le sourire d'un homme persuadé de vous rendre service en vous rappelant votre place. Les efforts de femmes comme elle ont changé davantage de vies qu'un discours brillant prononcé après le dîner.

Lydia Je ne dis pas que toutes leurs décisions étaient parfaites. Je me méfie des statues, même lorsqu'elles portent des visages que j'aime. Mais il y a un courage particulier à réclamer simplement le droit de faire son travail. Cela mérite qu'on s'en souvienne.

Une fois le nom prononcé, elle s'autorisa enfin à rire. Je demandai celui de son pire ennemi. À la Cour, on recueille habituellement à cette question des silences qui sonnent comme des mises en garde. Lydia prit un autre chemin.

Babyface Votre pire ennemi ?

Lydia Ma tentation de croire que je sais ce qui serait bon pour les autres. Elle me parle doucement, avec une courtoisie exquise. Elle me propose des solutions utiles, des refuges, une aide opportune. Et si je ne fais pas attention, elle finit par m'expliquer pourquoi il serait cruel de laisser quelqu'un refuser.

Le droit de faire son travailIllustration : Joh'K

Lydia J'ai longtemps cru que mon pire ennemi porterait un visage menaçant. J'ai été Prévôt ; je sais qu'il en existe. Mais cette petite voix-là utilise exactement les mots qui me touchent le plus : soin, sécurité, gratitude, amour. Elle n'a pas besoin de me rendre méchante pour me rendre dangereuse.

Lydia Il y a une manière très simple de commencer à lui résister : demander à quelqu'un « qu'aimeriez-vous ? » et supporter qu'il réponde autre chose que ce qu'on espérait. Je pratique. Mes résultats sont encourageants, quoique je sois évidemment un juge extrêmement partial.

Je regardai les derniers mots inscrits sur ma feuille. Demander à un vampire sa mort idéale est une cruauté légère que seules les interviews peuvent se permettre sans susciter immédiatement une enquête. Je lui présentai ma question.

Babyface Votre idée de la mort idéale ?

Lydia Une mort qui ne ferait de personne la propriété de mon souvenir. Je n'ai aucune envie d'organiser une scène sublime autour de ma disparition. Les morts héroïques sont souvent des cérémonies où ceux qui restent doivent remercier le disparu de leur avoir imposé une peine immense.

Lydia Si ma destruction devenait inévitable, j'aimerais avoir eu le temps d'assurer que ceux qui dépendent aujourd'hui de ma protection ne soient pas abandonnés avec moi. J'aimerais aussi qu'on ne demande à personne de prouver son affection en portant mon deuil pendant un siècle.

Lydia Et puis, si je pouvais choisir une dernière sensation, je prendrais quelque chose de très simple : une main dans la mienne, sans promesse, sans discours. Vous allez trouver cela sentimental. Vous auriez raison. La sentimentalité est parfois moins embarrassante que ces magnifiques phrases que les immortels inventent pour ne jamais dire qu'ils ont peur.

Je n'avais plus qu'une formule à lui demander, les mots qu'elle laisserait si la nuit suivante devait lui être refusée. Elle reposa son regard sur moi avec une tendresse si tranquille que j'eus, une seconde, envie de retirer ma question. Je ne le fis pas.

Babyface Quelle phrase aimeriez-vous laisser derrière vous si demain devait être votre dernière nuit ?

Lydia « Vous pouviez me dire non. J'espère que je vous l'ai vraiment permis. »

Lydia Ce n'est pas une phrase triomphale. Je la trouve plus utile qu'une jolie devise inscrite sur une porte. J'aimerais que ceux que j'ai aimés se souviennent qu'ils avaient le droit de partir, de revenir, de se tromper, de me contredire. Et s'ils ne l'ont jamais eu, qu'ils ne se sentent pas obligés de protéger ma mémoire de leur colère.

Lydia Cela dit, j'espère qu'on se souviendra aussi que je riais. Vous savez, j'ai connu des immortels dont l'épitaphe semblait rédigée par leur secrétaire avant leur première chasse. C'est d'une tristesse parfaitement évitable. Ajoutez donc, si vous le voulez : « Elle aimait les gens, les tissus délicats et les chansons qu'on chantait faux. » C'est moins digne d'un Primogénat. Beaucoup plus ressemblant.

Babyface Vous voudriez qu'on se souvienne surtout d'avoir pu vous contredire ?

Lydia J'aimerais qu'on se souvienne d'avoir été libre de le faire. Même si, je vous préviens, certaines contradictions sont abominablement mal formulées.

Elle riait, mais ses yeux demeuraient sérieux. Je consultai ma dernière page. Il y avait encore une question que je ne pouvais plus poser comme un jeu.

Une mémoire sans exigenceIllustration : Joh'K
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IX. La question que l’on redoute

Je regardai mes notes : des mots tels que désir, protection, liberté s'y répétaient. En les relisant, je réalisai que j'avais parfois confondu deux femmes : celle que l'on suivait volontiers parce qu'elle faisait du bien, et celle qui avait exercé le pouvoir de décider où s'arrêtaient les droits des autres. Elle n'avait jamais prétendu que ces deux vies étaient séparées. C'était moi qui aurais préféré qu'elles le fussent.

Au-dehors, le café fermait. On entendit le grincement métallique d'un rideau qui descendait. Lydia attendit, patiente, pendant que j'éloignais mon carnet du bord de la table. Je connaissais la question finale. Elle avait l'air commode sur le papier. Il me fallut pourtant davantage de courage qu'à l'habitude pour la prononcer.

Babyface Vous venez de passer un certain temps à me parler de vous. Maintenant, dites-moi : quelle question espériez-vous secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ?

Lydia « Avez-vous déjà appelé protection une façon très douce de garder quelqu'un auprès de vous ? Et, maintenant que votre pouvoir a grandi, comment sauriez-vous reconnaître la différence ? »

Lydia Voilà. C'est exactement la question que je ne souhaitais pas entendre.

Lydia Vous auriez pu m'interroger sur Villon, sur les secrets de mon clan, sur le fauteuil que j'occupe depuis si peu de temps. J'aurais trouvé des réponses prudentes, peut-être même des réponses élégantes. On se débrouille très bien avec l'élégance lorsqu'on veut éviter une vérité pénible. Vous venez de me retirer ce confort avec une politesse ravissante. C'est presque déloyal, Babyface.

Lydia Oui. J'ai déjà offert de la douceur en sachant ce qu'elle rendrait difficile. Je n'ai pas fermé la porte. Je n'ai pas menacé. J'ai été présente, attentive, tendre ; j'ai su ce qui calmait une peur, ce qui faisait sourire après une mauvaise nuit. Rien de tout cela n'était faux. Le problème, c'est que je savais aussi qu'en me quittant cette personne aurait eu le sentiment de me trahir. Je me suis accommodée de ce sentiment plus longtemps que je ne veux l'admettre.

La douceur mise à l’épreuveIllustration : Joh'K

Lydia La séduction possède parfois cette cruauté-là. On peut rendre la vie agréable à quelqu'un et lui enlever, sans même l'avouer, le droit de vouloir autre chose. Une femme du Sacerdoce devrait reconnaître le mécanisme au premier regard. J'ai surtout appris qu'on le voit très mal lorsqu'on tient l'une des deux mains.

Lydia Aujourd'hui je dispose d'un siège au Conseil. Je peux promettre une protection, négocier des arrangements, défendre des individus devant des gens qui ne les écouteraient pas. Le Concordat a été rendu possible par des personnes qui ont accepté d'en interroger les conditions. Les Miliciens m'ont aidée à obtenir ce pouvoir. Ils ne m'ont pas donné le droit de leur expliquer ensuite comment ils devaient me remercier, ni celui d'exiger que les miens se sentent éternellement obligés envers moi.

Lydia Je leur dois quelque chose de réel. J'aimerais m'acquitter de ce que je dois lorsqu'ils le souhaiteront, selon ce qui sera juste et possible. Mais je ne peux pas acheter leur fidélité avec ma gratitude. Une dette politique n'est pas une licence pour réclamer l'affection de celui à qui on la doit.

Lydia Vous me demandez comment reconnaître la différence entre protéger et retenir. Je n'ai pas de formule infaillible. Je commencerais par une question très peu confortable : « Si cette personne me disait non, perdrait-elle seulement ce que nous avions convenu, ou perdrait-elle aussi ma tendresse, ma considération, sa sécurité ? » Si la réponse est la seconde, alors j'aurais préparé une cage. Même si j'y avais mis des fleurs.

Lydia Je voudrais vous dire que je suis désormais parfaitement capable de laisser partir tous ceux que j'aime. Ce serait charmant. Et ce serait faux. Il me faut parfois faire un effort considérable pour ne pas rappeler à quelqu'un tout ce que nous avons partagé. Un effort discret, sans témoins, sans applaudissements. Je crois que la liberté des autres se joue souvent à cet endroit-là.

Un silence. Lydia semble chercher une plaisanterie, puis y renonce.

Lydia Vous savez ce qui me plaît dans votre question ? Vous ne m'avez pas demandé si je suis une bonne personne. Vous m'avez demandé ce que mes attentions permettent réellement aux autres de choisir. C'est beaucoup plus difficile à esquiver.

Lydia Et vous savez ce qui m'effraie ? Je pourrais encore vous répondre avec tant de douceur que vous auriez envie de me croire sur parole.

Lydia Ne le faites pas, Babyface. Revenez voir ce que je ferai.

Elle ne baissa pas les yeux. Il n'y eut ni sortilège perceptible, ni invitation à partager une intimité dont je n'aurais pas mesuré le prix. Elle attendit simplement que je décide si je voulais conserver le silence ou lui répondre. Je constatai avec embarras que j'avais toujours cru savoir lequel de nous deux conduisait l'entretien.

Babyface Vous savez, beaucoup de ceux que j'interviewe auraient terminé cette réponse par une promesse solennelle.

Lydia C'est très tentant. Surtout dans une jolie pièce, devant une journaliste qui écrit bien. Il faudrait simplement ensuite continuer d'être irréprochable, et je n'ai pas une telle confiance dans mon avenir.

Babyface Alors vous ne me promettez rien ?

Lydia Je vous promets de prendre au sérieux le moment où quelqu'un me dira non. Vous voyez, je viens malgré tout de faire une promesse. Il paraît que j'apprends lentement.

Le silence sans refugeIllustration : Joh'K

Elle eut un rire presque timide. Je lui demandai si elle voulait ajouter quelque chose. Lydia secoua la tête, puis regarda l'enregistreur.

Lydia Vous pouvez l'éteindre maintenant. Mais restez encore un instant si vous en avez envie. Il reste des biscuits, et je soupçonne qu'ils attendent depuis bien trop longtemps qu'une personne leur trouve un intérêt.

Je coupai l'enregistrement. Elle ne me demanda pas de lui confier mes notes. Dans le couloir, une voix appela quelqu'un, suivie d'un bref échange et de la porte d'entrée qui s'ouvrait. La vie ordinaire poursuivait ses propres affaires sans se soucier des Primogènes. Lydia semblait y tenir.

Je restai une minute de plus. Pas parce qu'elle me l'avait demandé. Parce que j'en avais envie.

Rester sans obligationIllustration : Joh'K
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Le Regard de Babyface

Je suis entrée chez Lydia Veyrac en pensant rencontrer la femme la plus dangereusement aimable de la Cour. J'en suis sortie moins certaine de savoir ce que signifie dangereusement. Nous avons tant appris à identifier la menace par son visage : une main crispée, une voix trop forte, un ordre précis, une porte qu'on verrouille. Lydia possède une autre manière d'occuper une pièce. Elle ne la prend pas. Elle la rend agréable. On finit par y rester, et la question du départ ne vient plus naturellement.

Il serait facile, dès lors, de la décrire comme une tentatrice raffinée. Ce serait assez paresseux pour la blesser, et bien trop confortable pour nous. Elle n'a rien de ces prêtresses du vice que certains imaginent lorsqu'on prononce le nom du Sacerdoce. La volupté lui plaît ; elle n'en tire ni droit de propriété ni excuse. Elle parle du désir avec la douceur de ceux qui savent combien une envie devient vulnérable dès qu'on ose la dire. Une main posée sur un accoudoir, une attention réelle, l'absence de jugement au moment où l'on s'attendait à en recevoir : je comprends pourquoi tant de personnes peuvent parler devant elle. Je comprends aussi pourquoi cette confiance exige de sa part davantage de scrupules que n'en réclame une menace ouverte.

Je l'avais connue de réputation comme Prévôt. Les Miliciens l'avaient rencontrée dans cette fonction, lorsqu'elle pouvait décider des conditions de leur place à Paris. Quelques mois plus tard, leur intervention a rendu possible son accession au Primogénat. Le 5 mai, elle a obtenu un siège au Conseil ; le Sacerdoce a conservé son indépendance collective ; elle seule s'est engagée personnellement dans la Camarilla. Ce n'était pas le triomphe spectaculaire d'une révolution. C'était une modification très concrète des termes sous lesquels une communauté pouvait être entendue.

Ce fait politique suffirait à nourrir une chronique. Pourtant, ce qui m'a frappée ne se trouvait pas dans la date. Lydia refuse de raconter leur intervention comme une preuve supplémentaire de son propre charme. Les Miliciens ont parlé, contesté, porté des arguments devant d'autres autorités. Elle leur doit une dette, réelle et encore ouverte. C'est peu romantique, le mot dette. Elle réussit pourtant à lui donner une valeur presque tendre, parce qu'elle ne prétend pas que la gratitude suffise à s'en acquitter. Elle devra un jour leur répondre d'une manière qu'ils reconnaîtront comme telle.

La plus récemment nommée des Primogènes de Paris n'est donc ni une enfant politique, ni une sage tombée du ciel. Sa douceur ne gomme pas les décisions qu'elle a prises autrefois. Elle a pu contraindre ; elle a pu arranger les circonstances pour découvrir la vérité d'un désir ; elle a pu se féliciter d'un résultat sans regarder assez attentivement ce qu'il avait coûté. Elle sait cela, parfois trop bien, et son plus grand risque consiste précisément à croire que le savoir la protégerait contre sa répétition. Aucun titre ne soigne une mauvaise habitude. Au contraire, un titre lui offre souvent un meilleur fauteuil.

Je repense surtout à une phrase de notre conversation : qu'un baiser ne devrait jamais devenir une créance. On pourrait y voir une délicieuse formule de séductrice. J'y entends, après coup, quelque chose de plus difficile. Dans notre société de Sang, les faveurs appellent presque toujours un remboursement, les protections exigent des fidélités, les noms de ceux qu'on aime se retrouvent parfois inscrits dans les registres de quelqu'un de plus puissant. Lydia voudrait qu'il subsiste des gestes auxquels on puisse répondre non sans perdre le reste.

Je ne sais pas si elle y parvient toujours. Elle ne me l'a pas demandé. Elle m'a même mise en garde contre la facilité avec laquelle sa propre voix pourrait m'en convaincre.

Lorsque je suis partie, elle ne m'a ni retenue ni accompagnée au-delà de ce que la politesse exigeait. Je me suis arrêtée sur le palier pour remettre mon carnet dans mon sac. De l'autre côté de la porte, quelqu'un riait. Ce n'était pas un rire de victoire. C'était une personne à qui Lydia venait manifestement de trouver une raison de sourire.

Je n'ai pas su si cela devait me rassurer.

J'ai seulement pensé qu'une liberté qui ne permet pas de revenir par plaisir ne ressemble guère à la liberté. Et qu'une femme capable de le comprendre, tout en détenant le pouvoir de vous empêcher de partir, mérite qu'on écoute avec beaucoup d'attention ce qu'elle choisit de ne pas faire.

Babyface

Le palier de BabyfaceIllustration : Joh'K