Il avait accepté l'entretien sans négocier le nombre de questions. Cela aurait dû m'inquiéter davantage.
Chez les Descendants de Paris, une invitation s'accompagne ordinairement d'une recommandation sur la discrétion, d'un itinéraire compliqué ou d'un domestique chargé de vérifier que vous êtes bien celle qu'on attend. Malik al-Faransi m'avait simplement communiqué une adresse du Quartier latin et demandé de ne pas venir avant onze heures. « Le lieu est utilisé dans la journée », avait-il précisé. J'ignorais s'il fallait y voir de la politesse ou un avertissement. Avec un Primogène Banu Haqim, on apprend à ne pas trancher trop vite.
La porte ouvrait sur une maison dont le rez-de-chaussée servait à des réunions savantes. J'avais reconnu le genre d'établissement : parquet ancien, affiches de conférences passées, présentoir de publications confidentielles dont les prix suffisaient à garantir la confidentialité. Une femme m'avait conduite à l'étage. Elle ne m'avait demandé ni mon clan ni le nom de mon sire, seulement si je souhaitais de l'eau. J'avais failli lui donner mon titre par habitude. Elle aurait sans doute préféré une réponse simple.
Malik m'attendait dans une salle de lecture. Pas derrière un bureau, ce qui m'aurait au moins fourni un rôle familier. Deux fauteuils avaient été rapprochés d'une table basse, sous une lampe qui n'éclairait pas tout à fait les coins de la pièce. Des volumes en français, en arabe et dans deux langues que je ne reconnus pas occupaient les rayonnages. Sur une desserte se trouvaient une carafe, deux verres, une boîte de papier fin et un petit étui à lunettes. Aucun poignard. Je n'eus pas le mauvais goût d'en paraître déçue.
Il se leva à mon arrivée. Son salut était précis, sans chaleur démonstrative, sans la lenteur étudiée dont certains Anciens font leur signature. Il avait l'apparence d'un homme qui n'avait aucune raison de hausser la voix pour qu'on l'écoute. Rien, dans son vêtement, n'annonçait une appartenance exotique. Il parlait un français dont certaines consonnes conservaient une exactitude ancienne, sans jamais donner l'impression d'en jouer.
Malik « Babyface. Vous avez trouvé. »
Babyface « On m'a indiqué l'étage. Ce serait exagérer mon mérite que d'en tirer une conclusion. »
Un mouvement infime lui passa dans les yeux. Ce ne fut pas tout à fait un sourire.
Malik « Nous commençons bien. »
Je posai mon enregistreur entre les deux fauteuils. Malik le regarda, puis me regarda.
Malik « Vous publiez les réponses telles quelles ? »
Babyface « Je les reprends pour en faire un entretien lisible. Je ne promets pas le verbatim. Je promets de ne pas vous faire dire le contraire de ce que vous aurez dit. »
Malik « Il faudra parfois choisir entre ces deux promesses. »
Je lui demandai s'il comptait discuter chaque virgule.
Malik « Seulement celles qui changent une responsabilité. »
Le voyant rouge s'alluma. Je constatai que, depuis mon entrée, il ne m'avait posé aucune question indiscrète. C'était une manière remarquable de me faire sentir combien j'en avais préparé.
I. Derrière le visage
Babyface « Commençons par le plus simple. Comment dois-je vous appeler ? »
Malik « Malik al-Faransi convient. »
Babyface « Le Magistrat ? Le Juge des Ombres ? »
Malik « Le second est une invention de personnes qui aiment prêter une musique à ce qu'elles ne comprennent pas. Le premier décrit une charge. Un nom devrait suffire lorsqu'on vous demande de répondre de ce que vous avez fait. »
Il n'avait pas dit ce que vous êtes. Je le relevai dans mon carnet.
Babyface « Et le nom que vous souhaiteriez ne plus entendre ? »
Malik « Il y en a plusieurs. Aucun n'améliorerait cet entretien. »
Je crus d'abord qu'il protégeait une identité ancienne. Peut-être. Il ne m'avait donné aucune raison de le penser, sinon mon goût professionnel pour les choses cachées. J'allais insister lorsqu'il ajouta :
Malik « Je préférerais surtout qu'on cesse d'appeler les miens des assassins dès qu'ils franchissent une porte. Nous avons commis suffisamment de crimes réels pour n'avoir pas besoin qu'on invente notre profession. »
Babyface « Vous ne tuez jamais ? »
Malik « Vous voyez ? Je vous parle de jugement et vous me proposez aussitôt un cadavre. »
C'était dit sans mépris. Il aurait pu répondre oui, non, parfois, se réfugier derrière les Traditions. Il avait choisi de me faire remarquer la question que j'avais cru évidente.
Babyface « Alors comment vous décririez-vous ? Trois mots. »
Il réfléchit véritablement, ce dont je lui sus gré. Un personnage trop habitué aux interviews aurait eu ses trois mots dans la poche.
Malik « Français. Scrupuleux. Inachevé. »
Babyface « Vous insistez sur le premier. »
Malik « Parce que vous m'auriez demandé mon pays d'origine si je n'avais rien précisé. Al-Faransi signifie le Français. Ce n'est pas un conte oriental, Babyface. Je suis né dans une France qui changeait de gouvernement avec une ardeur particulière et gardait pourtant un goût intact pour la condamnation. Mon appartenance aux Enfants de Haqim a enrichi ma vie. Elle n'a pas effacé les premières années. »
Babyface « Scrupuleux, je comprends. Pourquoi inachevé ? »
Malik « Parce qu'il me reste des fautes à reconnaître. J'espère qu'il m'en reste aussi à éviter. L'idée d'un homme accompli a toujours quelque chose de funèbre. »
Je lui demandai quelle qualité il admirait le plus. La fidélité ? Le courage ? La maîtrise de soi ?
Malik « Le courage de retirer une accusation », répondit-il. « Il faut une certaine force pour dénoncer un abus. Il en faut une autre, moins applaudie, pour dire ensuite que l'on s'est trompé de coupable. C'est parfois à cet instant qu'un homme commence réellement à aimer la justice. »
Babyface « Vous parlez comme si les accusateurs tenaient autant à leur accusation qu'à leurs convictions. »
Malik « Souvent davantage. Une accusation bien formulée donne une place dans la conversation publique. La retirer, c'est accepter de perdre cette place. J'ai connu des révolutionnaires qui préféraient une victime innocente à l'humiliation de reconnaître une erreur. Ils n'étaient pas tous méchants. C'est ce qui les rendait dangereux. »
Je tentai d'obtenir un nom, une époque, une affaire. Il m'opposa un silence tranquille. Il ne protégeait pas nécessairement un secret ; il refusait peut-être de transformer des morts en illustrations convaincantes.
Babyface « Quel défaut pardonnez-vous aisément aux autres ? »
Malik « La colère, si elle n'est pas le commencement d'une cruauté. J'ai vu des mères perdre un enfant, des hommes subir une humiliation publique, des néonates comprendre brusquement à quel point notre société peut les broyer. Leur demander d'être calmes serait une nouvelle violence. Mais je n'accorde pas à la colère le droit de décider pour eux. »
Babyface « Et pour vous ? »
Malik « Je suis moins indulgent. Je sais reconnaître l'instant où la mienne cherche une bonne cause. »
Il prit un verre d'eau, sans boire. Le geste fut si ordinaire que je me sentis ridicule d'avoir noté un instant auparavant sang-froid impressionnant.
Babyface « Le Soufisme vous aide-t-il à cela ? » demandai-je.
Je ne savais de sa vie spirituelle que ce qui transparaissait de quelques propos rapportés. J'avais préparé cette question avec prudence. La Grande Mosquée, dont son nom voisinait parfois dans les récits de la Cour, n'était pas un argument suffisant pour lui fabriquer une religion.
Malik « Je suis soufi, Babyface. Ce n'est pas un surnom poétique et je n'y vois aucune supériorité. Une voie spirituelle n'est pas un certificat de bonne conduite. Elle m'apprend à poser des questions que j'aurais parfois préféré éviter. Dans le travail intérieur, on parle de muhâsaba, l'examen de soi. Avant de rendre compte de la faute d'autrui, qu'ai-je fait de ma propre colère ? Quelle part de mon désir de justice aspire à une victoire ? Le juge devrait être le premier à supporter cet examen. »
Babyface « Vous accepteriez de me parler de votre foi ? »
Malik « De ce qu'elle exige de moi, volontiers. Je ne suis pas venu exposer mes pratiques comme des curiosités. La foi d'un homme n'est pas un formulaire que vous pourriez remplir à partir des livres ouverts sur sa table. »
Je me redressai. La réponse avait le mérite de remettre ma curiosité à sa place sans l'humilier.
Babyface « Votre plus grand talent, hors Disciplines ? »
Malik « Lire une déposition sans chercher immédiatement ce qui accablera son auteur. »
Babyface « Voilà un talent austère. »
Malik « Il peut rendre un innocent à sa famille. L'austérité m'importe peu. Un témoin sait parfois ce qu'il a vu, se trompe sur la raison de ce qu'il a vu et ment parce qu'il a honte de la partie qu'il n'a pas comprise. Si vous le forcez à devenir parfaitement cohérent, vous n'obtiendrez pas nécessairement la vérité. Vous obtiendrez un récit propre. »
Je pensai à nos propres témoignages, aux nuits où une faveur demandée par le Prince peut se transformer en certitude collective à force d'être répétée. Je lui demandai si le plus grand malentendu à son sujet était donc d'être pris pour un tueur.
Malik « Un tueur courtois, oui. Il existe aussi une seconde erreur : croire que ma procédure fait de moi un homme doux. Non. Si j'estime les faits établis et la sentence nécessaire, je peux être terrible. Je le sais. Voilà pourquoi je travaille aussi longtemps avant d'en arriver là. »
Babyface « Et après ? »
Malik « Après, il est beaucoup plus difficile de me faire revenir en arrière. Vous avez trouvé un défaut dont nous reparlerons. »
Je n'étais pas certaine qu'il me l'offrît par franchise ou pour prévenir une accusation future. Cette incertitude, au moins, ne m'était pas interdite.
II. Le monde avant le Sang
Je lui demandai quel souvenir de sa vie humaine lui semblait le plus précieux. Je m'attendais à une histoire d'amour, peut-être à une traversée en Méditerranée. Il répondit :
Malik « Une feuille que je n'ai pas signée. »
Il ne précisa ni le lieu exact ni le nom des hommes concernés. Seulement une administration militaire, un ordre présenté comme nécessaire, une formule impeccable sur du papier épais.
Malik « J'étais assez jeune pour croire qu'un refus pouvait avoir la beauté d'un principe. La feuille exigeait un paraphe. J'ai demandé les faits qu'on prétendait résumer. On m'a expliqué qu'ils avaient déjà été examinés par un supérieur. J'ai refusé. Je ne peux pas vous raconter que ce geste a sauvé les personnes concernées. Quelqu'un d'autre a pu prendre la plume. Mais j'ai compris ce jour-là que l'obéissance n'efface pas la main qui signe. »
Babyface « Vous étiez donc déjà juriste ? »
Malik « Je travaillais au contact des administrations et de leurs décisions. N'allez pas inventer une charge précise pour embellir votre article. Je suis bien placé pour savoir à quel point un intitulé flatteur peut faire oublier le travail véritable. »
Je lui demandai si c'était en Égypte. Il me laissa noter qu'il avait accompagné l'expédition française, puis se réserva le droit de ne pas reconstituer l'organigramme de ses fonctions.
Babyface « Vous avez connu la Révolution, la Terreur, l'Empire. Quels souvenirs gardez-vous de la justice de cette époque ? »
Malik « Beaucoup de mots. Les mêmes crimes ont reçu des noms opposés selon la main qui tenait le registre. Je n'ai pas traversé ces années comme un historien placé au balcon. J'étais un homme de ce temps, capable de me tromper avec ses meilleurs arguments. La légalité avait changé de visage plusieurs fois. La souffrance de ceux qui subissaient les ordres ne changeait pas aussi vite. »
Il s'interrompit. Dans la cour, une porte se referma. Le bruit fut bref et il attendit qu'il cesse avant de poursuivre.
Malik « En Égypte, j'ai vu une violence se transformer en nécessité administrative. On rédigeait la décision, on l'expliquait, on lui donnait des titres. L'homme condamné disparaissait peu à peu sous la qualité de sa rédaction. C'est une chose qui m'a poursuivi plus longtemps que les discours des généraux. »
Babyface « Vous parlez de la France comme d'une patrie coupable. »
Malik « Je parle de mon pays comme d'un pays. L'aimer n'exige pas de lui inventer une innocence. Et le juger n'exige pas de renier ceux qui y ont vécu. »
J'avais prévu de lui demander quel objet, quelle odeur lui manquait. Il évoqua du pain chaud rompu à une table où l'on ne vous demandait pas d'abord votre nom.
Babyface « Vous pourriez encore vous asseoir à une table », dis-je.
Malik « Certes. Mais le corps se souvient de ce qu'il ne peut plus offrir en retour. Le pain n'est plus une nourriture pour moi. Je n'ai pas perdu l'idée du partage ; j'ai perdu son évidence physique. Il y a une pauvreté particulière dans les choses que l'on peut encore comprendre sans pouvoir les vivre. »
Ce n'était pas une plainte. Il prononça ces mots avec la simplicité qu'on met à constater la disparition d'une maison d'enfance. Je lui demandai s'il regrettait le soleil.
Malik « À qui ne manquerait-il pas ? Mais le regret du soleil devient vite une élégante manière d'oublier tout ce qui se passait à l'ombre. Je regrette surtout de n'avoir pas accordé plus d'attention aux gestes ordinaires avant qu'ils me soient retirés. »
S'il pouvait revivre une journée ? Il choisit une journée de travail en Égypte. Une de celles où il avait encore cru qu'une formule juridique suffisait à empêcher les abus.
Malik « Je m'assiérais près du jeune homme que j'étais. Je lui demanderais de relire sa phrase et de désigner une personne qui devra en subir la conséquence. Il me répondrait que ce n'est pas son rôle. Je lui dirais que c'est précisément le problème. »
Babyface « Vous le sauveriez de son Étreinte ? »
Malik « Vous voulez faire tenir deux siècles dans un choix de roman, Babyface. Je ne suis pas certain que le jeune homme accepterait mes conseils. Je le connais assez pour en douter. »
Je changeai de terrain. « Qui aimeriez-vous revoir de votre existence passée ? »
Il garda le silence si longtemps que j'eus le temps de regretter l'indiscrétion.
Malik « Une personne à qui j'ai rendu ce qui lui avait été pris, et qui a refusé de m'en remercier », finit-il par dire. « Je l'avais trouvée ingrate. Elle m'a demandé pourquoi des hommes tels que moi disposaient d'un pouvoir assez grand pour accorder comme une faveur ce qui lui appartenait déjà. J'ai compris plus tard que ma satisfaction personnelle occupait trop de place dans l'affaire. »
Babyface « Vous ne me donnerez pas son nom. »
Malik « Je pourrais. Elle n'est pas ici pour corriger mon récit. Ce serait une raison suffisante de me taire. »
La précision ne ressemblait à aucune des formules héroïques dont on nourrit les biographies des immortels. Je voulus savoir ce qu'il dirait au jeune mortel qu'il avait été.
Malik « Méfie-toi des mots qui rendent la souffrance commode. »
Babyface « Et il vous aurait écouté ? »
Malik « Il aurait demandé de quels mots je parlais. J'aurais dû lui répondre : pacification, dommage nécessaire, exemple, mesure regrettable. Il aurait objecté qu'un gouvernement ne peut agir sans vocabulaire. Il aurait eu raison. Je lui aurais seulement demandé d'ouvrir la fenêtre pendant qu'il écrivait. Les gens qui vivent de l'autre côté du papier possèdent des visages. »
Je n'avais pas prévu de prendre autant de notes. Pour une fois, ce n'étaient pas des dates qui m'encombraient la page, mais les endroits où il refusait de laisser son récit devenir une justification.
III. Le Sang et la mesure
Babyface « Votre première pensée après l'Étreinte ? »
Il posa sa main sur l'accoudoir. Une main fine, immobile, qui ne semblait pas faite pour impressionner qui que ce soit. J'en savais pourtant assez sur son clan pour ne pas commettre l'erreur de confondre retenue et faiblesse.
Malik « J'ai été flatté », dit-il.
Je dus avoir l'air stupéfaite.
Babyface « Voilà une réponse à laquelle je ne m'attendais pas. »
Malik « C'est aussi celle dont j'ai le plus honte. Avant la peur, avant la compréhension de la Faim, j'ai éprouvé l'orgueil d'avoir été choisi. J'avais vécu assez longtemps parmi des hommes qui distribuaient des dignités pour savoir ce qu'une telle pensée avait de ridicule. Pourtant elle fut là. Une puissance venait de m'accorder une existence nouvelle ; j'en ai déduit pendant quelques instants que je la méritais. »
Babyface « Vous n'avez pas éprouvé de gratitude envers votre sire ? »
Malik « Il y eut beaucoup de sentiments mêlés. Je n'ai pas l'intention de les mettre en ordre pour votre confort. La gratitude ne retire rien à la terreur. L'élection imaginée ne retire rien à la violence de l'Étreinte. Je ne vous donnerai pas non plus le nom de celui qui m'a transmis le Sang. Ce récit n'est pas uniquement le mien. »
Je sentis venir l'une de ces longues digressions sur le destin qui permettent aux immortels de transformer les violences subies en étapes nécessaires. Il me surprit en revenant à quelque chose de bien plus petit.
Malik « Dans certains enseignements soufis, on apprend à se méfier de la nafs, du moi lorsqu'il revendique une souveraineté qui ne lui appartient pas. Les mots changent selon les auteurs, les écoles, les contextes. Je ne prétends pas qu'un traité ait prévu ce que nous sommes. Mais ce que j'ai ressenti au moment de mon Étreinte, cette vanité qui se glissait dans la peur, je sais aujourd'hui lui donner un nom sans pour autant l'excuser. »
Babyface « Vous ne faites donc pas de la Bête une notion spirituelle ? »
Malik « La Bête est réelle, Babyface. Elle n'est pas une métaphore commode d'un mauvais caractère. J'aurais trop honte de banaliser ce dont nous sommes capables. Mais apprendre à surveiller mes intentions m'aide à ne pas lui offrir d'arguments avant même qu'elle réclame sa part. »
Je voulus savoir ce qu'il aimait dans sa nouvelle condition. Il répondit : la durée.
Babyface « Ce n'est pas une réponse particulièrement romantique. »
Malik « Je n'ai jamais trouvé les siècles romantiques par eux-mêmes. Ils m'ont donné le temps de voir des systèmes réputés indestructibles devenir des objets d'étude. Le même homme pouvait être honoré sous un régime et condamné sous le suivant. J'ai vu des lois révisées, des constitutions remplacées, des procédures améliorées. Quelques-unes ont permis à des gens de vivre moins mal. Ce n'est pas rien. »
Babyface « Vous paraissez avoir plus de confiance dans les mortels que beaucoup des nôtres. »
Malik « J'ai vu les mortels commettre assez d'horreurs pour ne pas nourrir une confiance facile. Mais ils savent parfois corriger leurs institutions. Nous, nous confondons trop volontiers l'ancienneté avec la preuve qu'une règle ne devrait plus changer. »
Babyface « Et ce que vous détestez le plus ? »
Il ouvrit un livre posé près de lui. Il n'y chercha pas de citation ; il utilisa simplement un papier marqué entre deux pages pour retrouver une note manuscrite. Puis il referma le volume.
Malik « La facilité avec laquelle mon Sang sait faire d'une sentence une occasion de se réjouir. »
Je levai les yeux de mon carnet.
Babyface « Parce que vous pouvez boire celui que vous condamnez ? »
Malik « Parce qu'il suffit parfois d'une culpabilité établie pour qu'une partie de moi cesse de voir un accusé. Vous connaissez le Fléau des Banu Haqim. Je ne me présenterai pas comme un être au-dessus de sa malédiction. La procédure est une nécessité politique ; pour moi, elle est aussi une discipline personnelle. Elle retarde l'instant où le désir d'une peine pourrait se faire passer pour sa justification. »
Babyface « Mais si la preuve est certaine ? »
Malik « La preuve ne purifie pas le juge. Elle établit quelque chose au sujet des faits. Il faut encore décider d'une peine, en examiner la proportion, les effets, le droit qu'on possède de l'imposer. Et, pendant ce temps, il faut surveiller ce qu'on souhaite secrètement obtenir. »
Il s'arrêta. Je savais que j'aurais dû lui demander s'il avait déjà échoué à cet examen. Je décidai de poser d'abord une question plus ancienne.
Babyface « Vous souvenez-vous de votre première chasse ? »
Malik « Oui. »
J'attendis la suite, qui ne vint pas.
Babyface « Et qu'en avez-vous retenu ? »
Malik « Qu'on peut trouver une justification à presque tout lorsqu'on a très faim. »
Babyface « Vous avez tué ? »
Malik « Vous tentez de convertir une expérience dont je vous parle en événement dont vous pourriez écrire le titre. Je ne vous demande pas de renoncer à votre métier. Simplement, ne réduisez pas la personne que j'ai rencontrée cette nuit-là à la violence que j'ai pu lui faire. Elle avait vécu avant mon arrivée. Elle aurait dû pouvoir continuer sans avoir à servir de leçon à mon éternité. »
Une réponse de juge, pensai-je d'abord. Puis je compris qu'il essayait surtout de ne pas parler à la place d'une victime.
Babyface « L'avez-vous regretté ? »
Malik « J'ai regretté beaucoup de choses dans ma non-vie. Cela ne vaut rien si mes regrets ne changent pas mes habitudes. Les mortels possèdent une étrange indulgence pour le remords spectaculaire. Il existe des hommes qui regrettent chaque matin ce qu'ils recommencent chaque soir. Je n'ai aucun désir de les imiter. »
Babyface « Vous avez peur de perdre le contrôle ? »
Malik « De ne plus avoir l'impression qu'il est nécessaire de le garder. La frénésie est un désastre visible. L'habitude est un arrangement intérieur. On finit par appeler expérience ce qui n'est parfois qu'une sensibilité émoussée. »
Babyface « Vous croyez qu'on peut se libérer de cette part de soi ? »
Malik « Je crois qu'on peut lui refuser de gouverner toutes les autres. Il existe dans le soufisme une longue tradition d'éducation de soi, qui ne se réduit ni à la répression ni à l'exaltation de ses impulsions. Les pratiques, les théologies, les manières de les comprendre ne sont pas identiques partout. Je n'en ai retiré aucune immunité contre mon Sang. Une discipline ne m'innocente pas. Elle me rend comptable de l'effort. »
Je lui demandai ce que signifiait pour lui la muhâsaba dont il m'avait parlé.
Malik « Un compte qu'on ne présente pas à son propre avantage. Ce mot évoque l'examen et le fait de se demander des comptes à soi-même. Le magistrat est habitué à réclamer des explications. Il risque d'oublier qu'il ne suffit pas d'être exact sur les fautes d'autrui. »
Babyface « Vous examinez donc votre conscience chaque soir ? »
Malik « Les soirs où je m'y résous. Certains sont moins glorieux. Il m'arrive de préférer un dossier ou un livre à la compagnie de mes erreurs. Si je me disais parfaitement régulier, je commencerais déjà par falsifier mon premier témoignage. »
Cette concession lui coûtait-elle ? Je n'en savais rien. Sa voix ne cherchait ni l'effet ni le pardon.
Babyface « Y a-t-il quelque chose que vous refuseriez de faire pour survivre ? »
Malik « Condamner sciemment un innocent. »
Babyface « Même si le Prince vous l'ordonnait ? »
Malik « Même si le Prince me l'ordonnait. Vous pourriez lui demander ce qu'il pense de cette réponse. Je suppose qu'il ne sera pas surpris. »
Babyface « Vous semblez confiant. »
Malik « Pas dans ma propre bravoure. Dans la nécessité de définir ses limites avant que la peur n'en négocie le prix. Je ne peux pas vous assurer que je tiendrais chaque promesse face à la Mort Ultime. Mais je peux dire clairement ce que je souhaite défendre. L'homme qui attend d'être terrifié pour établir son code moral découvrira vite combien son raisonnement devient accommodant. »
Je lui demandai s'il connaissait le pardon.
Malik « Vous passez de la peine à la grâce avec une remarquable rapidité. »
Babyface « C'est mon métier de faire parler les gens. »
Malik « Le pardon n'est pas un acquittement, répondit-il après un moment. On peut pardonner à quelqu'un sans effacer les faits. On peut comprendre sa souffrance et lui interdire de recommencer à faire du mal. La miséricorde n'est pas l'absence de mesure. Elle demande parfois davantage d'attention que la condamnation, parce qu'elle vous oblige à revoir la personne là où vous n'aviez plus devant vous qu'une faute. »
Babyface « Et vous y parvenez ? »
Malik « Pas toujours. »
Cette fois, son silence ne ressemblait pas à une précaution. Il n'avait rien d'autre à ajouter.
IV. Ce qui demeure lorsqu'on cesse de juger
Lorsque j'annonçai que nous allions parler de musique, son visage changea légèrement. La détente fut réelle. Je compris que Malik avait dû passer un grand nombre de nuits à être interrogé seulement sur ce qu'il était capable de faire subir aux autres.
Babyface « Une musique que vous pourriez écouter pendant un siècle ? »
Malik « Une seule ? C'est une cruauté que votre questionnaire n'avait pas annoncée. »
Babyface « Vous pouvez négocier. »
Malik « Des improvisations au oud. Certaines voix de la Méditerranée. Des mélodies qui reviennent sans jamais revenir de façon identique. J'ai entendu des chanteurs habiter un vers jusqu'à le rendre presque méconnaissable. Un grand interprète vous rappelle qu'écouter n'est pas attendre la note suivante. »
Babyface « Des chants soufis ? »
Malik « Parfois. Pas toujours. J'écoute aussi de la musique qui n'aspire à rien de plus élevé que de réjouir celui qui la joue. Vous seriez étonnée du temps qu'il faut, lorsqu'on occupe une fonction grave, pour se souvenir qu'on peut apprécier quelque chose sans l'utiliser. »
Il me parla d'une nuit ancienne au bord de la Méditerranée. Il avait attendu la fin d'une discussion interminable et un musicien s'était mis à jouer dans la pièce voisine. Il ne me donna ni le nom de la ville ni la date. Je soupçonnai qu'il aurait pu me fournir un souvenir plus précis, mais qu'il lui importait davantage de restituer le sentiment d'avoir cessé, quelques minutes, de chercher qui avait raison.
Babyface « Et un livre ? Une œuvre dans laquelle vous vous reconnaissez ? »
Malik « Je ne suis pas certain de vouloir me reconnaître dans un livre. Je préfère ceux qui m'obligent à me corriger. »
Il me montra un volume dont la reliure avait été refaite. Il évoqua al-Ghazâlî, les traités d'éthique, l'attention portée à l'intention et aux maladies de l'orgueil. Plus tard, le nom d'al-Hârith al-Muhâsibî surgit dans la conversation. Je connaissais mal ces auteurs. Il ne prit pas l'air supérieur de celui qui vous offre son savoir pour mieux constater votre ignorance.
Malik « On réduit parfois la pensée soufie à quelques poèmes sur l'amour et l'ivresse », dit-il. « Les poèmes peuvent être magnifiques. Mais il existe aussi une discipline exigeante de la connaissance, de la langue, du comportement. Les savants ne manquent ni de désaccords ni de rigueur. Les prendre pour des distributeurs d'aphorismes est une manière paresseuse de les admirer. »
Babyface « Vous pourriez m'en citer un ? »
Malik « Je pourrais surtout vous conseiller de les lire. Et de vous méfier des phrases qu'on attribue à un auteur parce qu'elles sont belles et courtes. La beauté d'une formule n'est pas une preuve de provenance. Cela vaut pour les livres comme pour les dossiers judiciaires. »
Babyface « C'est votre manière de refuser de me donner une citation ? »
Malik « Oui. Mais c'est une manière courtoise. »
Je finis par rire. Il me fit l'honneur de ne pas se féliciter de sa plaisanterie.
Babyface « Vous êtes donc un savant ? »
Malik « Je suis un étudiant qui bénéficie d'un très long délai. Je lis, j'apprends des langues, j'ai eu la chance de rencontrer des esprits dont les désaccords m'ont enrichi. Le savoir ne devient pas plus respectable parce qu'il appartient à un vampire. Nous sommes d'excellents conservateurs de livres. Cela ne fait pas automatiquement de nous de bons lecteurs. »
Babyface « Vous avez suivi des maîtres ? »
Malik « J'ai appris auprès de personnes très différentes. Certaines n'avaient aucun titre que vous pourriez imprimer. D'autres auraient été offensées qu'on transforme notre échange en filiation officielle. Le soufisme m'a offert des instruments pour penser la vigilance intérieure. Je ne prétends pas avoir épuisé ce qu'il enseigne. »
Il tira une feuille de son étui. Elle portait quelques lignes tracées avec soin dans une écriture que je ne savais pas lire. Il la fit glisser vers moi, non comme une preuve mais comme une invitation à regarder.
Malik « Vous lisez l'arabe ? »
Babyface « Mal. »
Malik « Alors vous pouvez déjà le regarder sans lui demander de confirmer mes opinions. C'est un commencement. »
Je posai une autre question : où aimait-il passer ses nuits parisiennes lorsqu'il n'était pas requis au Conseil ?
Malik « Dans le Ve, notamment. Il y a des endroits où les étudiants se disputent avec une ferveur que les Anciens nous envieraient s'ils n'étaient pas trop fiers pour l'admettre. J'aime les rues dans lesquelles une inscription, une librairie et une conversation appartiennent à trois siècles différents. »
Babyface « On vous associe au secteur de la Grande Mosquée. »
Il me regarda avec une attention légèrement plus soutenue.
Malik « On m'y associe. Je vous prierai de ne pas conclure que je dirige une institution religieuse, et encore moins qu'elle serait le prolongement de la Cour. Les mortels ont leur vie. Ce n'est pas un décor disponible pour nos intrigues. »
Je refermai la question dans mon carnet. Il ne m'avait rien dit de son refuge et je n'avais aucune raison valable de chercher à l'y conduire.
Babyface « Quelle sensation rappelle le plus vivement votre existence humaine ? »
Malik « Le bruit d'une plume qui accroche le papier au moment de signer. »
Babyface « Voilà une nostalgie bien administrative. »
Malik « Elle n'est pas agréable. Ce petit bruit m'a parfois averti qu'une hésitation existait encore. On peut la respecter ou l'écraser. Plus tard, il y eut les tampons, les machines, l'enregistrement électronique. Les décisions sont devenues plus rapides. La responsabilité n'a pas suivi la même cadence. »
Le bâtiment avait sombré dans le silence. Les derniers occupants étaient probablement partis. La carafe attendait toujours entre nous. Je lui demandai ce qu'il ferait d'une nuit entière sans obligation, sans danger, sans comptes à rendre.
Malik « J'inviterais un ami. Il y aurait des livres que nous n'ouvririons peut-être pas. Nous pourrions écouter de la musique, discuter, jouer aux échecs. »
Babyface « Vous gagneriez ? »
Malik « Pas toujours. Je l'avoue avec une indignation qui n'honore pas ma discipline intérieure. »
Babyface « Vous auriez surtout envie de discuter de justice. »
Malik « Je préférerais entendre une histoire qui ne finirait dans aucun dossier. Vous pensez peut-être qu'un magistrat n'aime que les affaires. Je souhaiterais plutôt que les affaires me laissent quelquefois aimer le reste. »
Un détail me frappa. Depuis notre arrivée, Malik avait répondu à des questions sur les crimes, les siècles, le pouvoir, la foi et la violence. C'était en parlant d'une partie d'échecs perdue qu'il s'était montré le moins sur ses gardes. Je compris que, si je voulais lui rendre justice dans cet entretien, il me faudrait aussi laisser de la place à ce qui ne servait aucune démonstration.
V. Les autres, et ce qu'on leur doit
Babyface « Qu'attendez-vous réellement d'un ami ? »
Il sourit, cette fois sans chercher à le dissimuler.
Malik « Qu'il ne me trouve pas innocent par affection. »
Babyface « On a connu réponses plus tendres. »
Malik « Je pourrais en donner une plus tendre. Qu'il reste à la table après m'avoir dit que j'ai été dur. Qu'il ne confonde pas notre attachement avec un devoir de m'approuver. Et qu'il ne m'oblige pas non plus à devenir un procureur permanent de mes propres défauts. »
Babyface « Vous accepteriez qu'un ami vous dise : Malik, vous êtes devenu injuste ? »
Malik « Je le souhaiterais. Ce qui n'implique pas que je l'accueillerais avec grâce au premier instant. »
Babyface « Vous n'êtes donc pas un modèle de patience. »
Malik « Je n'ai pas demandé qu'on me prenne pour modèle. Une réputation de vertu peut devenir la plus confortable des prisons. Tous ceux qui vous entourent finissent par vous aider à y rester. »
Je me demandai si cette réserve expliquait sa manière de nous recevoir. Pas de siège plus élevé que l'autre, pas de sceau posé entre nous, aucun signe destiné à rappeler sa puissance. Puis je me repris : un homme aussi influent n'avait pas besoin d'objets pour la rendre réelle. Je lui demandai quelle trahison il serait incapable de pardonner.
Malik « Utiliser une confidence obtenue auprès d'une personne vulnérable pour la livrer à ceux qui la menacent. »
Babyface « Vous avez déjà rencontré ce genre de trahison. »
Malik « Toute personne qui a fréquenté les administrations, les prisons ou les cours de justice en a rencontré une variante. Ce qui me révolte, c'est l'effort initial de rassurer. On ouvre une porte, on promet de comprendre, puis on se sert de ce qu'on a reçu comme d'une arme. »
Babyface « Vous venez pourtant de me recevoir pour une interview. »
Malik « Oui. C'est pourquoi je vous demande de ne pas confondre franchise et abandon de toute prudence. Lorsque je refuse un nom, je ne protège pas nécessairement un secret honteux. Je peux aussi protéger une parole qui ne m'a pas été confiée pour paraître dans votre journal. »
Je lui demandai s'il existait des trahisons qu'on ne devait jamais pardonner.
Malik « Je me méfie de jamais. La justice peut devoir maintenir une peine sans interdire à une conscience de changer. Le pardon appartient aussi à la personne blessée. Je ne peux pas lui imposer le mien. Les êtres qui se déclarent miséricordieux à la place de leurs victimes me paraissent étrangement satisfaits d'eux-mêmes. »
Babyface « Et l'amour ? Vous y croyez encore ? »
Il repoussa son étui à lunettes avant de répondre.
Malik « Oui. »
Je l'encourageai à développer. Il me demanda si j'étais insatisfaite de la simplicité du mot. Je lui avouai que, pour mes lecteurs, un immortel amoureux avait tendance à nécessiter un peu plus d'une syllabe.
Malik « Alors dites-leur que l'amour ne se réduit pas à l'effort de connaître parfaitement quelqu'un. Nous classons les personnes trop vite : témoin, suspect, allié, épouse, adversaire, protégé. Toutes ces catégories sont parfois utiles. Elles deviennent cruelles lorsqu'on oublie que la personne continue au-delà. »
Babyface « Et dans l'éternité ? »
Malik « Il faut consentir à ne pas posséder l'autre sous une forme définitive. J'ai lu des textes soufis sur l'amour et le détachement, sur la nécessité de ne pas faire de son attachement une souveraineté. Ces pensées m'accompagnent. Elles ne me donnent pas une recette. Si je vous disais avoir appris à aimer sans jalousie, sans peur, sans désir de garder, vous auriez raison de fermer votre enregistreur : je commencerais à raconter une légende. »
Babyface « Vous avez aimé longtemps ? »
Malik « Assez pour savoir que la durée n'est pas une preuve de qualité. »
Il ne précisa pas qui. Je ne poussai pas davantage ; la retenue pouvait être une forme d'élégance plutôt qu'un écran. À côté de moi, la carafe renvoyait un éclat pâle de la lampe. Je réalisai que nous avions passé presque une heure à parler d'attachement sans qu'il prononce une seule fois le mot possession avec approbation.
Je revins à la Cour.
Babyface « Votre coterie de Montfaucon. Quelle qualité admirez-vous le plus chez vos compagnons ? »
Il expira lentement, comme s'il avait entendu une question qui exigeait une réponse honnête et le ferait peut-être regretter une partie de sa diplomatie.
Malik « Qu'aucun d'eux ne suffit. »
Babyface « Voilà une déclaration qui risque de vous brouiller avec tout le monde. »
Malik « Ce serait mal la comprendre. Orlok peut retrouver une trace qu'aucun autre n'aurait vue. Mais une information ne devient pas une condamnation par la seule confiance que nous lui accordons. Adrien aperçoit parfois un motif avant qu'on puisse le prouver. Je lui demande d'où il vient, et il me rend le service de demander quelle hypothèse j'ai écartée. Elara examine ce que nos lois ordinaires peinent à décrire ; sa curiosité peut nous sauver, à condition qu'elle ne se transforme pas en permission d'expérimenter n'importe quoi. »
Il laissa son regard courir sur les livres, cherchant visiblement la formulation la plus juste.
Malik « Claudia comprend la puissance des réputations. C'est précisément pourquoi je refuse qu'une réputation suffise. Freesia pense les institutions dans la durée ; je lui demande qui devra répondre de leurs sacrifices. Mathilda sait ce que les morts laissent derrière eux. Lydia comprend les désirs qui précèdent parfois les fautes. Aucun de ces regards ne doit supprimer les autres. »
Babyface « Et François Villon ? »
Malik « Il porte la décision. »
Babyface « Vous ne le portez donc jamais, vous-même ? »
Malik « Je porte les miennes. Il porte celles dont dépend un domaine entier. Cela mérite qu'on examine ses raisons plus sévèrement, non qu'on lui reconnaisse une dispense. Je respecte sa capacité à maintenir ensemble des volontés qui, ailleurs, auraient déjà détruit la ville. Je ne fais pas de cette capacité une absolution. »
Je lui demandai si le Prince acceptait qu'on lui dise non.
Malik « Il n'aime pas toujours cela. Qui l'aimerait ? Mais il sait reconnaître la différence entre un désaccord auquel on peut répondre et une cour remplie de gens qui ne disent que ce qu'il souhaite entendre. »
Babyface « Vous l'avez déjà contrarié ? »
Malik « Oui. »
Babyface « Et vous êtes encore là. »
Malik « Vous voyez l'un des avantages d'une monarchie dirigée par un homme intelligent. Ne lui en attribuez pas trop de mérite : le fait de tolérer une objection ne rend pas toutes les décisions justes. »
Babyface « Vous êtes donc loyal à Villon sans lui faire confiance. »
Malik « Je suis loyal à certains engagements que j'ai pris dans son domaine. La confiance est une question plus délicate. Je n'attends pas d'un Prince qu'il devienne un saint. J'attends qu'il accepte parfois de dire pour quelle raison il entend faire souffrir quelqu'un. »
Le mot souffrir resta entre nous. Je décidai d'aller plus loin.
Babyface « Comment se passe une enquête lorsque le Prince veut une tête ? »
Malik « Je commence par demander pourquoi il la veut. Ce n'est pas toujours la question qu'on apprécie dans une antichambre. »
Babyface « S'il vous fournit les preuves ? »
Malik « Je les examine. S'il me fournit une conclusion, je lui indique qu'il possède déjà ce dont il a besoin pour la mettre en œuvre : la puissance. Il n'a pas besoin de moi pour lui donner le nom de justice. »
Je ne crus pas une seconde que le rapport entre les deux hommes se résumait à une suite de répliques courageuses. Il y avait forcément des compromis, des dettes, des nuits où l'objection devait se formuler de manière à ne pas devenir une déclaration de guerre. Malik le savait aussi bien que moi. Il n'en fit pourtant aucune scène.
Babyface « Au fond, votre place au Conseil tient à votre droit de ne pas approuver. »
Malik « Un droit limité, répondit-il. Mais les limites, parfois, sont tout ce dont un homme dispose pour empêcher un abus. Une règle reconnue même par ceux qui la méprisent peut faire gagner une heure. Dans cette heure, un témoin peut arriver. C'est peu. J'ai appris à ne pas dédaigner ce peu. »
Babyface « Si votre existence dépendait d'un seul de vos compagnons, à qui la confieriez-vous ? »
Malik « Adrien Moreau. »
Babyface « Je m'attendais à Orlok. Ou au Prince. »
Malik « Vous m'avez demandé un homme auquel confier une vie menacée, pas le meilleur moyen d'obtenir un renseignement ou une protection politique. Il m'arrive de terminer une enquête avec une conviction telle qu'aucune objection ne semble encore possible. Adrien sait alors imaginer celle que je n'ai pas considérée. Ce n'est pas son supposé don de prophétie qui m'importe. C'est le travail qu'il exerce contre l'apparence du certain. »
Babyface « Il vous arrive de le croire sur parole ? »
Malik « Non. Et c'est une marque de respect. Une intuition mérite qu'on s'y intéresse, pas qu'on transforme celui qui la prononce en oracle. »
Il ajouta un nom que je connaissais moins.
Malik « Taaliah Ghazi me rend un service semblable, plus régulièrement encore. Avant un jugement important, elle cherche la partie du dossier qui pourrait me donner tort. »
Babyface « C'est votre seconde. »
Malik « C'est surtout une personne qui a le droit et le devoir de m'opposer les meilleures raisons de ne pas conclure. Cela paraît étrange à des gens pour qui la loyauté consiste à protéger l'opinion du chef. La loyauté peut consister à protéger quelqu'un de son propre entêtement. »
Babyface « Et si elle vous prouve que vous avez tort ? »
Malik « Alors je lui dois de l'avoir découvert avant la sentence. Après, nous risquons de ne plus pouvoir réparer. »
Je lui demandai quel sacrifice il ferait pour une personne aimée.
Malik « Renoncer à une victoire que je pourrais obtenir, si cette victoire devait détruire la personne au nom de laquelle je la réclame. »
Babyface « Ce serait donc accepter qu'une injustice ne soit pas réparée ? »
Malik « Ce serait accepter d'écouter d'abord ce que souhaite la personne lésée. Nous admirons trop le défenseur qui remporte une cause et pas assez celui qui se demande si sa réussite est devenue une nouvelle violence. Il existe des réparations que l'on impose comme des conquêtes. Elles laissent parfois les victimes aussi seules qu'avant. »
J'entendis enfin, derrière la sévérité, une fatigue plus humaine que vampirique. Un être qui avait passé deux siècles à apprendre la justice et continuait à se demander s'il savait écouter. Il ne méritait pas pour autant d'être déclaré bon. Mais il devenait difficile de le ranger simplement parmi les hommes qui exécutent.
VI. Les lois des immortels
Babyface « Qu'est-ce que le pouvoir représente pour vous ? » demandai-je. « Une protection, une responsabilité, une liberté, une tentation ? »
Malik « Une limite qui doit pouvoir être opposée à celui qui le possède. »
Je lui demandai ce qu'il entendait par là.
Malik « Le pouvoir sans limite finit par se croire généreux lorsqu'il s'abstient de sa cruauté habituelle. Les Descendants de Paris ont des Traditions. Je sais qu'elles sont appliquées de manière inégale. Un Ancien et un néonate ne comparaîtront pas devant la même colère. Mais une Tradition peut encore être citée à celui qui prétend gouverner. Une accusation devrait être expliquée. Une peine devrait correspondre à quelque chose de vérifiable. »
Babyface « Vous ne vous faites pas d'illusions sur la Camarilla. »
Malik « Je ne lui demanderai pas de devenir une république juste par simple changement de vocabulaire. Elle est un ordre de puissance, de dettes, de domaines et d'ancienneté. Mais une règle publiquement reconnue crée parfois un recours, fût-il imparfait. Entre cela et le bon plaisir d'un prince, je vois une différence qu'il vaut la peine de défendre. Je voudrais seulement qu'elle soit plus grande. »
Babyface « Vous êtes devenu Primogène en 2018. Pourquoi accepter cette charge ? »
Malik « Parce que mon influence ne dépendait déjà plus entièrement de mon consentement. On me consultait, on me confiait des enquêtes, on me demandait d'arbitrer des conflits. La charge officialisait une responsabilité que j'exerçais depuis longtemps. Elle la rendait aussi plus visible, ce qui peut être une protection pour ceux qui cherchent à me contredire. »
Babyface « Et pour vous ? »
Malik « Une exposition supplémentaire. Un Primogène peut difficilement prétendre qu'il n'a jamais disposé des moyens d'empêcher un abus. La fonction offre des ressources et retire des excuses. »
Je lui demandai s'il souhaitait réformer son clan.
Malik « J'aimerais surtout que l'on cesse de nous présenter comme des hommes auxquels il suffirait de remettre une liste de noms. Les Banu Haqim peuvent enquêter, protéger, arbitrer, recueillir un témoignage, constater qu'une accusation ne tient pas. La neutralisation d'une menace peut parfois être nécessaire ; elle n'est pas une identité. »
Babyface « Pourtant votre Sang ne rend-il pas cette dernière possibilité très séduisante ? »
Malik « Vous venez de rappeler pourquoi il est essentiel de maintenir les autres. »
Il réfléchit à son ambition. Je crus un instant qu'il allait me parler d'un tribunal permanent, d'une nouvelle Tradition, d'un grand texte de loi. Il répondit plus simplement :
Malik « Qu'un puissant doive rendre compte de ses actes pendant qu'il est encore puissant. »
Babyface « Cela paraît peu vraisemblable à Paris. »
Malik « C'est une raison de travailler, pas de se dispenser d'essayer. La vengeance des vainqueurs est une forme pauvre de justice. Elle attend qu'un adversaire soit à terre pour découvrir toutes les fautes qu'on n'osait pas nommer devant lui. Je préférerais qu'un Prince ait parfois à répondre alors qu'il est encore sur son trône. »
Babyface « Vous croyez possible de juger Villon ? »
Malik « Je crois nécessaire de pouvoir examiner certaines de ses décisions. Le mot juger recouvre trop d'actes différents pour que je vous offre une réponse spectaculaire. »
Il avait parlé comme un juriste, cette fois, et ne s'en excusa pas. Je lui demandai si le principe de la justice égale pour tous n'était pas une plaisanterie au regard de notre société.
Malik « Il ne serait pas sérieux de prétendre que nous l'appliquons. Mais il existe un danger à déduire de l'écart entre l'idéal et la pratique que l'idéal ne doit plus nous obliger. Un texte imparfait peut au moins servir de rappel. Un puissant contraint d'expliquer son acte a déjà perdu une partie de l'arbitraire qu'il croyait naturel. »
Babyface « À condition qu'il accepte d'expliquer. »
Malik « Naturellement. La justice n'est pas un mécanisme qui fonctionnerait sans courage. Elle dépend aussi de gens qui acceptent une parole désagréable. »
Je retrouvai ma question habituelle.
Babyface « Préférez-vous être aimé, respecté ou craint ? »
Malik « Redevable. »
Babyface « Ce n'est pas une option. »
Malik « Vous êtes libre d'ajouter une case. »
Babyface « J'ai promis de conserver le questionnaire. »
Malik « Alors écrivez respecté, avec une note expliquant qu'un juge qui exige le respect sans pouvoir recevoir de contradiction n'est déjà plus très loin du tyran. »
Babyface « Vous refusez qu'on vous craigne ? »
Malik « La peur m'arrive sans que je l'invite. Je préfère qu'elle ne soit pas mon instrument ordinaire. Un témoin qui tremble devant moi ne me donnera pas nécessairement un récit plus exact. Et un homme qui me dit ce que je souhaite entendre pour éviter ma colère m'ôte la possibilité de bien juger. »
Babyface « Pour quelle cause risqueriez-vous la Mort Ultime ? »
Malik « Pour empêcher qu'une condamnation délibérément fabriquée n'emporte une personne dont on a décidé qu'elle était politiquement commode à sacrifier. »
Babyface « Même un vampire dangereux ? »
Malik « La dangerosité doit être établie. Sinon, le mot devient une invitation à ne plus chercher. On peut devoir immobiliser une menace immédiate. Mais il serait obscène de fabriquer un crime afin de rendre cette mesure plus agréable au Conseil. »
Je lui demandai s'il avait déjà pris un tel risque. Il me répondit que mon enregistreur n'était pas un tribunal, et qu'il ne nommerait ni témoins ni personnes impliquées pour satisfaire la curiosité d'un lectorat. Il acceptait de parler de ses principes ; il n'entendait pas transformer l'interview en divulgation d'affaires confiées à sa discrétion.
Babyface « Une chose à changer dans notre société ? »
Malik « Que l'on distingue plus nettement une offense au Prince d'une atteinte véritable au domaine. »
Babyface « Une offense peut être dangereuse. »
Malik « Bien sûr. Une humiliation publique peut affaiblir un pouvoir et encourager ceux qui cherchent sa chute. Mais il faut encore établir ce que l'accusé a fait. L'orgueil blessé d'un souverain ne constitue pas, à lui seul, une catégorie de crime. Notre société confond souvent la stabilité d'un domaine avec le confort personnel de celui qui le gouverne. »
Babyface « Vous dites cela très calmement. »
Malik « Cela n'en diminue pas le risque. Je préfère conserver mes facultés lorsque j'en parle. »
Babyface « Et dans cent ans ? Que souhaiteriez-vous avoir accompli ? »
Malik « Qu'une génération de Banu Haqim puisse servir la justice sans se croire obligée d'en jouer l'assassin. Qu'elle apprenne à enquêter, à confronter les versions, à reconnaître une preuve faible, à disculper celui dont la réputation l'avait déjà condamné. Que Taaliah, ou ceux qui travailleront après elle, puissent rouvrir mes dossiers sans devoir commencer par demander pardon à ma mémoire. »
Babyface « Vous n'êtes pas très pressé de devenir une légende. »
Malik « Les légendes font d'excellents motifs pour des tapisseries. Elles sont moins commodes lorsqu'une personne vivante a besoin de remettre en question un jugement ancien. »
Je lui demandai s'il accepterait que sa succession révise une sentence dont il avait été absolument certain.
Malik « Je devrais l'accepter. »
Babyface « Ce n'est pas exactement oui. »
Malik « Vous m'avez demandé ce qui serait juste, pas de certifier que j'y parviendrais avec élégance. »
Je souris. Il venait enfin de nommer ce que j'entrevoyais depuis le début. Sa discipline pouvait rendre le doute plus exigeant ; elle ne garantissait pas qu'il demeure ouvert une fois la décision prise. Je notai la question que je voulais garder pour la fin.
VII. Le juge devant lui-même
Babyface « Quel mensonge vous racontez-vous le plus souvent ? »
Je n'avais pas changé de ton. Lui, pourtant, sentit la différence. Il ne se passa presque rien : un mouvement de la main vers l'étui à lunettes, immédiatement interrompu.
Malik « Que j'ai épuisé toutes les hypothèses. »
Babyface « Vous travaillez pourtant avec Taaliah précisément pour les examiner. »
Malik « Oui. Elle étudie les faiblesses de l'accusation, conteste les témoignages trop assurés, propose des explications que je n'aime pas. Nous pouvons passer des semaines à rechercher la contradiction. Puis vient un moment où je considère le travail achevé. La chemise se ferme. La plume est prête. Ce moment m'inquiète plus que les heures de recherche. »
Babyface « Parce qu'il faut décider ? »
Malik « Parce qu'une fois la décision prise, je ressemble beaucoup trop à ceux dont j'ai critiqué les certitudes. Je peux accueillir une nouvelle pièce, en théorie. En pratique, j'ai parfois le sentiment qu'on me demande de rouvrir un procès que j'ai soigneusement clos. J'oublie que ce n'est pas mon confort qui est en jeu. »
Babyface « Vous êtes injuste après avoir été juste ? »
Malik « Il m'arrive surtout de devenir rigide après avoir été scrupuleux. Les deux qualités peuvent se succéder chez le même homme. Voilà pourquoi je refuse qu'on fasse de ma méthode un portrait flatteur. »
Je lui demandai s'il existait un mot soufi pour cette difficulté.
Malik « Il existe des traditions entières d'examen de l'orgueil. L'adab, selon ses usages, peut désigner une discipline du comportement, une justesse dans la manière de se tenir envers autrui et envers la connaissance. Mais aucun terme n'empêche un homme de se comporter en imbécile. Je pourrais apprendre tous les mots d'une bibliothèque et continuer à fermer la porte trop vite. »
Babyface « Vous ne pensez donc pas atteindre un jour la sagesse ? »
Malik « Je souhaiterais devenir moins pressé d'y croire. »
Je pensai à tous ceux que j'avais interviewés, à leur façon différente de manier l'ancienneté. Certains s'en drapaient comme d'une étoffe royale. Malik semblait la porter comme un dossier toujours incomplet. Et pourtant sa confiance une fois convaincu était, je le compris, presque aussi absolue que celle des Anciens qu'il critiquait.
Babyface « De quoi avez-vous le plus honte ? »
Il releva les yeux.
Malik « D'avoir éprouvé du soulagement en apprenant la culpabilité d'un accusé. »
J'eus un mouvement de surprise dont je ne parvins pas à dissimuler toute la brutalité.
Babyface « Vous aviez besoin de savoir. Cela ne paraît pas honteux. »
Malik « Vous voyez combien il est facile de m'absoudre. Je peux moi-même dresser la liste des raisons respectables : une enquête terminée, une victime entendue, un danger identifié. Toutes ces raisons existent. Il y en a parfois une autre. La personne est coupable et je vais enfin pouvoir lui faire subir une peine. Cette perspective peut avoir son propre goût. »
Il ne chercha pas mon regard pour vérifier l'effet de ses mots.
Malik « Chez un Banu Haqim, le Sang ajoute à cela une difficulté que vous connaissez. Une peine peut cesser d'être seulement un acte de gouvernement. Elle devient une promesse offerte à la Faim. Il faut apprendre à identifier cette promesse avant qu'elle ne se présente sous la forme d'une exigence morale. »
Babyface « Vous pensez à quelqu'un que vous avez condamné ? »
Malik « Je pense à ce que j'ai éprouvé. Les affaires ne sont pas toutes à moi. Les victimes ne doivent pas être rendues publiques pour que je puisse paraître lucide sur mes défauts. »
Babyface « Une accusation a-t-elle déjà été prononcée parce que vous souhaitiez qu'elle le soit ? »
Malik « Pas sciemment. Je ne suis pas assez assuré de moi pour vous garantir que mes souhaits n'ont jamais pesé sur la manière dont j'ai évalué des preuves. C'est la raison pour laquelle il faut que d'autres hommes puissent examiner mes jugements. »
J'ouvris la bouche, puis la refermai. Je m'étais préparée à un entretien avec un juge cruel ou un juge vertueux. Je découvrais la fatigue d'un homme qui savait que les deux possibilités pouvaient cohabiter chez lui.
Babyface « Quelle vérité sur vous-même préféreriez-vous cacher ? »
Malik « Que je ne suis pas toujours triste de devoir condamner. »
Babyface « Vous venez de me le dire. »
Malik « Vous êtes venue poser des questions dont certaines exigent que je cesse de me présenter à mon avantage. Je n'aurais pas dû accepter cet entretien si je refusais par principe cette exigence. »
Babyface « Cela vous grandit, de l'avouer. »
Malik « C'est une tentation supplémentaire, Babyface. Se confesser peut procurer autant d'orgueil que se croire innocent. Si ma franchise doit devenir la preuve que je suis un homme admirable, nous aurons simplement remplacé un masque par un autre. »
Cette phrase me contraria. Elle me privait de la facilité journalistique qui consiste à transformer l'aveu d'une faute en démonstration automatique de vertu. Je pris un moment avant la question suivante.
Babyface « Avez-vous fait quelque chose de monstrueux en croyant agir pour le bien ? »
Malik « Oui. »
Il demeura silencieux.
Babyface « Vous ne me demanderez pas de vous dispenser de répondre », observai-je.
Malik « Non. Je vous donnerai la part de cette réponse qui m'appartient. J'ai déjà pris une décision irréversible après avoir établi ce que je croyais être les faits, consulté ce qu'il fallait, entendu les objections. Puis j'ai cessé d'écouter. Je considérais chaque objection nouvelle comme une répétition inutile. Il est possible que la conclusion n'aurait pas changé. Cela ne justifie pas ma manière de l'avoir protégée contre toute contradiction. »
Babyface « Quelqu'un est mort ? »
Malik « Je ne vous livrerai pas un dossier destiné à embellir mes scrupules. Ce qui importe ici est le moment où j'ai pris l'absence d'opposition pour une confirmation. Ceux qui m'entouraient avaient peut-être simplement compris que je ne voulais plus les entendre. »
Babyface « C'était Taaliah ? »
Malik « Vous n'obtiendrez pas d'elle une silhouette commode pour ma confession. Elle est un esprit et une volonté, pas un procédé moral dont je pourrais me réclamer quand je souhaite être trouvé respectable. »
Je sentis une rougeur inutile monter à mes joues, vieux réflexe d'une femme qui n'avait pas tout à fait renoncé à réagir comme une vivante. Il avait raison de me reprendre. Il le fit sans m'humilier.
Malik « Je comprends la nécessité de votre question. Mais je vous en prie, ne faites pas des personnes que j'ai déçues les accessoires d'un portrait destiné à me grandir. »
Il y eut un silence. Dans la rue, quelqu'un rit sous une fenêtre ouverte. Le monde continuait à produire des événements qui n'avaient pas besoin de nous.
Je revins à mon questionnaire. « Si vous pouviez redevenir humain ? »
Cette fois, il ne prit pas le temps d'installer une méthode entre nous.
Malik « Je ne sais pas. »
Babyface « Vous avez l'air d'y avoir pensé. »
Malik « Bien sûr. Il m'arrive d'imaginer une journée entière sans Faim. Un corps fatigué pour des raisons ordinaires. Des mains qui vieillissent auprès d'autres mains. La possibilité de cesser un jour d'être requis. »
Babyface « Vous accepteriez donc ? »
Malik « Je voudrais accepter. Je serais aussi tenté de rester. Il y a des personnes que je protège, des engagements que j'ai pris, des connaissances que je pourrais encore transmettre. Redevenir mortel ne laverait aucune des fautes de mon existence. Je porterais les mêmes souvenirs dans un corps vulnérable. J'aurais peut-être moins de moyens de réparer ce qui peut encore l'être. »
Babyface « Vous vous croyez indispensable. »
Malik « Je crains surtout de me servir de ce mot pour justifier mon attachement à mon propre pouvoir. Vous voyez : même mes meilleurs arguments méritent une seconde lecture. »
Je lui demandai s'il considérait la justice comme une manière de sauver son âme.
Malik « Ce serait beaucoup faire porter à mes jugements. Ils concernent d'autres personnes, pas seulement mon salut. Un magistrat qui cherche sa propre purification dans la souffrance de ceux qu'il condamne est extrêmement dangereux. L'examen intérieur doit me rendre plus scrupuleux, non transformer autrui en instrument de mon perfectionnement. »
Babyface « Et la miséricorde ? »
Malik « Elle commence peut-être par cette modestie : savoir que je ne peux pas délivrer mon âme en décidant ce que mérite celle des autres. Je dois rendre les décisions qui m'incombent. Je dois aussi savoir où s'arrête mon droit. »
Malik avait parlé lentement, sans baisser les yeux. Je comprenais à présent pourquoi son calme avait quelque chose de presque inquiétant : ce n'était pas l'absence de passions, mais un travail pour ne pas leur laisser le dernier mot. Et je savais aussi qu'un travail pouvait échouer.
VIII. Le dernier mot
Je lui annonçai la dernière série : des réponses courtes, sans longues dissertations.
Il inclina la tête.
Malik « Vous voyez, Babyface, cela aurait été une excellente recommandation au début. »
Babyface « Votre plus grand bonheur ? »
Malik « Un acquittement juste. »
Babyface « Vous aviez promis des plaisirs moins professionnels. »
Malik « J'en possède. Mais vous m'avez demandé le plus grand. Voir partir un homme dont la faute n'a pas été établie, le laisser reprendre son existence sans lui réclamer de reconnaissance, c'est une satisfaction que je ne veux pas apprendre à mépriser. Je ne lui ai pas accordé la liberté. Je n'ai pas autorisé qu'on la lui retire. »
Babyface « Votre plus grand regret ? »
Malik « Une phrase que je n'ai pas laissé terminer. »
Il n'expliqua pas immédiatement. Je patientai.
Malik « Un désaccord. Une objection que je croyais connaître. J'ai fermé le dossier avant qu'elle soit entièrement formulée. Peut-être n'aurait-elle rien changé. Je n'en sais rien. Ce qui me tourmente n'est pas la certitude d'avoir prononcé un verdict erroné. C'est de ne plus pouvoir vérifier ce qu'aurait contenu la fin de cette phrase. »
Babyface « Votre héros ou votre héroïne ? »
Malik « Je n'aime pas les héros. On leur accorde une indulgence que l'on refuse aux autres. »
Babyface « Vous devez pourtant admirer quelqu'un. »
Malik « Beaucoup de gens. Parmi mes lectures, al-Hârith al-Muhâsibî a occupé une place particulière. Il a écrit sur la vigilance intérieure, l'attention portée aux intentions. Je ne lui attribuerai pas mes conclusions et je ne prétendrai pas l'avoir toujours compris. J'admire surtout ceux qui acceptent de tourner l'exigence morale vers eux-mêmes avant de l'imposer au voisin. »
Babyface « Vous avez étudié les savants soufis pendant deux siècles. Leurs œuvres ont-elles encore quelque chose à vous apprendre ? »
Malik « Plus que jamais. Ce n'est pas l'ancienneté d'une lecture qui la rend inutile, mais la certitude d'en avoir épuisé le sens. Je serais bien mauvais étudiant si je considérais qu'une longue non-vie me dispense d'être corrigé par un homme mort avant ma naissance. »
Babyface « Votre pire ennemi ? »
Malik « Le langage qui absout trop vite. »
Babyface « Je m'attendais à un nom. »
Malik « Les noms ont l'avantage de pouvoir être effacés d'une liste. Les formules survivent. Nécessaire. Inévitable. Pour le bien de tous. J'ai entendu ces mots protéger des décisions incompatibles au fil des siècles. Certains désignent parfois de véritables contraintes. Leur danger vient de là : ils peuvent être vrais, et permettent aussi de s'arrêter trop tôt dans la recherche d'une autre solution. »
Babyface « Votre mort idéale ? »
Il regarda la lampe plutôt que moi.
Malik « Sans foule, sans proclamation, sans que mon nom serve à justifier la condamnation suivante. Que l'on ouvre, si nécessaire, les dossiers que j'aurais voulu garder clos. Que ceux que j'ai jugés puissent parler de mes erreurs sans commettre un sacrilège imaginaire. Je ne veux pas qu'un mauvais verdict devienne respectable par fidélité à ma mémoire. »
Babyface « Vous souhaitez donc un dernier procès ? »
Malik « Ce serait une mauvaise plaisanterie de l'exiger. Je souhaite seulement qu'aucune vertu posthume ne m'accorde ce que je n'aurais pas dû réclamer vivant : l'impossibilité d'être contredit. »
Babyface « Et si demain devait être votre dernière nuit, quelle phrase laisseriez-vous ? »
Malik « Examinez aussi le juge. »
Je répétai les mots à voix basse. Il ne chercha pas à les embellir.
Malik « Cela ne signifie pas qu'il faille suspendre toutes les sentences dans un doute éternel », ajouta-t-il. « Il faut parfois protéger immédiatement. Parfois condamner. Mais demandez qui bénéficie d'une décision, qui la subit, et ce que celui qui la prononce souhaitait réellement obtenir. Même une bonne procédure ne remplace pas cet examen. »
J'allais passer à la question finale quand je remarquai son étui à lunettes. Il l'avait déplacé pendant l'entretien, toujours du même côté, sans jamais l'ouvrir. Je lui demandai s'il avait besoin de les mettre pour lire.
Malik « Non. C'est un souvenir. »
Babyface « De votre vie humaine ? »
Malik « D'une vie que j'ai connue. »
Je compris qu'il ne souhaitait pas en parler davantage. Je ne le fis pas. Une pièce, un geste, un objet qui reste entre les mains d'un homme pendant deux siècles n'appartient pas automatiquement à la personne qui tient l'enregistreur.
La question qu'il ne voulait pas entendre
Je repris ma formulation habituelle.
Babyface « Vous venez de passer plusieurs heures à me parler de vous. Maintenant, dites-moi : quelle question espériez-vous secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ? »
Il ne répondit pas immédiatement.
La ville ne s'était pas tue, mais les bruits arrivaient jusqu'à nous comme à travers plusieurs épaisseurs de papier. La lampe dessinait sur la table la même zone de lumière qu'à mon arrivée. Mon enregistreur avançait toujours. J'aurais pu confondre le silence de Malik avec une manière de préparer une phrase mémorable. Il ne m'en donna aucune.
Malik « Avez-vous déjà souhaité qu'un accusé soit coupable ? »
Il prononça cette question comme un homme qui en vérifie d'abord l'exactitude.
Malik « Oui, Babyface. C'est arrivé. »
Je m'apprêtai à l'interroger sur un nom. Il leva doucement la main, demandant seulement quelques secondes.
Malik « Pas parce que j'ignorais la gravité de ce que je jugeais. Au contraire. Une enquête dure. Les contradictions s'accumulent. Les témoins se rétractent ou se contredisent. Une victime attend, une Cour exige une réponse, et l'on se surprend à souhaiter la clarté. Puis une pièce nouvelle arrive. Elle semble établir la faute. Il peut surgir, avant même le soulagement pour la victime, un autre sentiment. Une satisfaction qui ne lui appartient pas. »
Babyface « Vous êtes satisfait d'avoir eu raison ? »
Malik « Parfois. Mais il y a plus honteux. Un accusé coupable devient, à mes yeux, quelqu'un que je peux enfin condamner sans trahir ouvertement mes principes. Ma Bête reconnaît cette permission plus vite que ma conscience. Elle la trouve délicieuse. Je peux donner à cette satisfaction le nom de résolution, de sécurité, de victoire sur un mal. Je ne dois jamais oublier ce qu'elle contient aussi. »
Il ne baissa pas la voix pour souligner le mot Bête. Il n'en fit pas un aveu spectaculaire. Sa franchise avait le poids désagréable des choses dites sans défense.
Babyface « Vous avez donc peur de vos propres verdicts. »
Malik « Pas de tous. J'ai peur du moment où un verdict exact me donnera l'impression que tout ce qui l'accompagne est devenu légitime. C'est pourquoi Taaliah doit chercher les failles. C'est pourquoi je supporte qu'Adrien me rappelle l'existence d'une hypothèse que je croyais absurde. C'est aussi pourquoi il m'est arrivé de refuser à la Cour la conclusion qu'elle espérait : je ne voulais pas qu'une décision écrite d'avance trouve dans ma plume une apparence de justice. »
Babyface « Et si vous aviez parfois souhaité la culpabilité d'un innocent ? »
Malik « Le souhait peut se former avant les faits. Il ne doit pas les remplacer. Un homme qui se découvre une telle inclination devrait, au minimum, la reconnaître avant de prétendre être impartial. Il devrait même, si elle compromet son jugement, renoncer à conduire l'affaire. La difficulté est de savoir quand ce moment survient, surtout si l'orgueil et la Faim travaillent ensemble à nous convaincre qu'il n'est jamais nécessaire de nous retirer. »
Babyface « Vous faites donc confiance à la discipline soufie pour résister ? »
Il me regarda longtemps. Je craignis un instant d'avoir transformé tout ce qu'il m'avait confié sur la spiritualité en une technique de maîtrise applicable à la Bête.
Malik « Je m'en nourris, dit-il. Je ne m'en sers pas comme d'une preuve d'innocence. La muhâsaba ne me rend pas meilleur par le seul fait que je connais son nom. Elle m'oblige à regarder là où j'aimerais trouver une excuse. Et parfois je détourne les yeux. Je continue alors d'avoir besoin de Taaliah, de témoins, de contradictions, de lois imparfaites, de tout ce qui peut mettre une distance entre une envie et une sentence. »
Babyface « Vous n'avez donc aucune certitude sur vous-même ? »
Malik « Si. Je sais que je peux rendre un jugement juste et y trouver un plaisir injuste. Je sais aussi que je suis capable de condamner avec une exactitude redoutable. Je voudrais que ces deux connaissances demeurent ensemble. Si j'en oublie une, je deviendrai soit inutile, soit dangereux. »
Je lui demandai, presque malgré moi :
Babyface « Si un jour vous deveniez dangereux, qui vous jugerait ? »
Il posa enfin la main sur l'étui à lunettes.
Malik « Ceux qui auront conservé le droit de dire non. Taaliah, si elle le peut. Mes compagnons, s'ils en ont le courage. Le Prince, selon ce qu'il choisira de défendre. Et, j'espère, des gens auxquels je n'aurai pas réussi à enseigner qu'il faut me croire. »
Babyface « Ils risqueraient beaucoup. »
Malik « Oui. »
Un silence passa. Je ne cherchai pas à le combler. Puis Malik ajouta :
Malik « Il est facile de demander aux autres de résister à la tyrannie lorsqu'on n'est pas celui qui tient la porte. C'est pourquoi je dois m'efforcer, tant qu'il est encore temps, de ne pas leur rendre cette résistance impossible. »
Je pensai à toutes les grandes formules que j'aurais pu tirer de lui pour mon titre. Le Juge des Ombres confesse sa Faim. Le Bourreau philosophe. Le secret de la justice Banu Haqim. Je les écartai une à une. Elles auraient été efficaces. Aucune ne ressemblait à l'homme que j'avais entendu cette nuit-là.
Babyface « Une dernière chose », dis-je. « Voulez-vous que je vous trouve admirable d'avoir été aussi franc ? »
Malik « Non, Babyface. Je voudrais que vous me trouviez responsable de ce que je viens de vous dire. Ce sera plus utile. »
J'arrêtai l'enregistreur. Il n'eut pas de geste de soulagement. Il se leva simplement, me raccompagna jusqu'à la porte et me demanda si je retrouverais le chemin seule. Cette fois, j'acceptai qu'il s'agisse de courtoisie.
Le regard de Babyface
Dans les salons parisiens, les histoires sur Malik al-Faransi suivent généralement deux chemins. Le premier commence par une silhouette qui entre sans bruit et se termine par un homme qui ne se relèvera pas. Le second est plus flatteur : il y est question d'un magistrat incorruptible, d'un Ancien capable de regarder le pouvoir en face et de lui opposer la justice comme on dresse une épée. J'étais venue rencontrer le personnage qui se trouvait quelque part entre ces deux récits. J'ai découvert qu'il s'efforçait surtout de ne pas appartenir entièrement à l'un ou à l'autre.
Il y a quelque chose de déconcertant chez un homme qui n'essaie pas de vous persuader qu'il est bon. Je ne veux pas prétendre que Malik serait indifférent à l'estime qu'on lui porte. Il possède de l'orgueil, suffisamment pour avoir bâti une grande partie de sa conduite autour de la nécessité de le surveiller. Mais il n'a pas utilisé notre entretien pour réclamer l'absolution. Il s'est même méfié de chacune des occasions que je lui ai offertes de transformer sa franchise en vertu.
La Cour appelle cela de la modestie lorsqu'un puissant adopte une voix douce. La plupart du temps, il s'agit seulement d'une autre manière de faire mesurer sa puissance. Malik n'a pas cherché à paraître petit. Il sait ce qu'il vaut et ce qu'il peut faire. C'est précisément parce qu'il connaît sa force qu'il exige qu'une décision soit précédée d'une enquête. Je m'étais longtemps demandé si ces précautions étaient un signe de faiblesse, une manière de retarder l'instant d'agir. À présent je me demande combien d'horreurs notre société éviterait si ses hommes les plus dangereux acceptaient plus souvent de perdre du temps à vérifier ce qu'ils croient savoir.
Il m'a parlé de la France avec une familiarité qui m'a rappelé ma propre manière de tenir aux siècles disparus. Nous autres vampires avons l'habitude de nous choisir des pays, des époques, des héritages selon les besoins de notre légende. Malik n'a pas voulu se refaire une origine plus prestigieuse. Al-Faransi, le Français. Né au milieu des bouleversements qui finirent par engloutir la monarchie de son enfance, il a vu changer les mots par lesquels les hommes se donnaient le droit de punir. Je crois que cela l'a marqué davantage que les couleurs de leurs drapeaux. La Terreur, le Directoire, le Consulat, l'Empire : tant de régimes qui n'ont cessé d'expliquer pourquoi leur propre violence serait plus nécessaire que celle d'avant.
En Égypte, il a appris à reconnaître une cruauté rendue présentable par un document bien rédigé. Je sais peu de chose de ce qu'il y faisait exactement, et je refuse d'inventer une carrière à partir des silences qu'il a laissés. Je retiens seulement qu'il a appartenu à l'appareil d'une expédition dont il a vu les contradictions de l'intérieur. Un homme qui critique les fautes de son siècle sans jamais prétendre en avoir été absent mérite qu'on l'écoute plus attentivement qu'un immortel qui se fabrique une innocence rétrospective.
Il m'a aussi parlé de soufisme. Je serais mal venue d'en faire, après quelques heures de conversation, la clef définitive de sa pensée. Ce serait répéter précisément l'erreur qu'il a voulu m'éviter : ranger un homme dans une case dont le nom nous paraît expliquer tout le reste. J'ai entendu chez lui une pratique du doute appliquée non seulement à la vérité des témoignages, mais à la qualité morale de celui qui les reçoit. Il m'a donné quelques mots : muhâsaba, nafs, adab. Je les ai notés. Je préfère maintenant aller lire ce qu'ils recouvrent avant de les accrocher à sa silhouette comme des bijoux exotiques.
Ce que j'ai compris est plus simple, et infiniment moins confortable. Malik se demande ce qu'il désire lorsqu'il affirme vouloir la justice. Il ne suffit pas, pour lui, d'avoir condamné le bon coupable. Encore faut-il regarder ce que la condamnation a fait naître dans celui qui l'a prononcée. Cette question me poursuit depuis que j'ai quitté la salle de lecture. Nous avons tous appris à identifier la Bête lorsqu'elle hurle, lorsqu'elle réclame le Sang, lorsqu'elle déchire nos belles manières. Nous sommes moins nombreux à la reconnaître lorsqu'elle trouve une bonne raison de se réjouir et nous laisse le soin de lui fournir le vocabulaire respectable.
Malik ne se croit pas au-dessus de cela. Ses procédures, ses enquêtes, ses demandes de preuves, l'entêtement avec lequel il exige une contradiction ne servent pas uniquement à protéger les accusés. Elles le protègent aussi de lui-même. Il a eu la probité de l'admettre. Le danger, m'a-t-il expliqué, n'est pas toujours qu'un homme prononce un jugement faux par colère. C'est qu'il prononce un jugement juste et décide, à partir de là, que toutes ses émotions sont devenues justes avec lui.
Je pense à Taaliah Ghazi, dont il m'a dit si peu et pourtant assez pour que je souhaite la rencontrer. Un homme qui choisit une seconde chargée de rechercher les failles de ses propres conclusions reconnaît quelque chose d'essentiel : la loyauté n'est pas toujours une voix qui acquiesce. Il y a des cours entières, en France comme ailleurs, qui seraient bouleversées par cette seule idée. Je ne doute pas qu'il soit plus facile d'en défendre le principe que d'en supporter chaque manifestation. Malik lui-même ne prétend pas toujours y réussir.
Et puis Adrien. J'ai souri lorsqu'il a prononcé son nom pour désigner l'homme auquel il confierait son existence. Le magistrat et le Cartographe des Possibles : l'un veut que les faits résistent à l'examen, l'autre se méfie des conclusions qui effacent trop vite les chemins restés ouverts. Ils doivent parfois s'exaspérer. Malik sait pourtant ce qu'il cherche auprès de son compagnon. Non pas un oracle capable de garantir une innocence, mais quelqu'un d'assez courageux pour demander, après le verdict, si une autre hypothèse a été oubliée. Il y a une tendresse discrète dans cette forme de confiance. Elle ne ressemble pas à celle qu'on chante dans les Elysiums, mais elle peut vous sauver la vie.
Je n'ai pas appris de nouveaux secrets sur le Prince. Malik a parlé de François Villon avec respect, sans indulgence. Je l'ai senti plus attentif à la structure d'une décision qu'à son prestige. Je n'ai pas voulu le pousser à raconter une dispute précise, à dénoncer devant mon enregistreur une faute dont je ne posséderais ni le contexte ni les preuves. Un entretien peut nourrir l'histoire de la Cour ; il peut aussi devenir, si l'on n'y prend garde, une arme supplémentaire qu'un inconnu chargera en notre nom. Malik m'avait invitée à mesurer cette responsabilité. J'aurais eu tort de lui rendre hommage en l'oubliant.
Il n'était pas sans plaisir ni sans légèreté. Je garde en mémoire sa mauvaise grâce revendiquée devant un échiquier perdu, son intérêt pour les musiques qui prennent leur temps, son refus amusé de me livrer une citation savante simplement parce qu'elle ferait bien dans mon article. La science n'a pas fait de lui un homme sec. Il sait admirer un texte, une interprétation musicale, une table à laquelle quelqu'un vous accueille sans exiger vos titres. Il y a là un rapport au monde qui lui appartient et que notre obsession de la politique fait presque disparaître.
Je me suis demandé pourquoi nous exigeons si souvent de nos Primogènes qu'ils soient réductibles à une fonction. Nous les appelons en quelque sorte à jouer eux-mêmes leur caricature : Freesia doit toujours gouverner, Orlok toujours savoir, Adrien toujours pressentir, Malik toujours juger. L'exercice nous rassure. Il rend la Cour lisible comme un théâtre où chacun possède un masque et un rôle. Il donne surtout aux puissants une excellente excuse pour ne plus répondre de ce qu'ils font au-delà de leur personnage. Si un juge n'est qu'un juge, on ne demande plus ce qu'il éprouve lorsque la sentence tombe. Or c'est peut-être la première question à lui poser.
Je ne sais pas si Malik est un homme juste. Il faudrait davantage que quelques heures pour le décider, et probablement avoir accès à des affaires que je n'ai aucun droit de consulter. Je sais qu'il est capable d'une grande violence. Je sais aussi que son discours pourrait, chez un autre, devenir l'alibi d'une cruauté raffinée. Mais ce soir-là, il ne m'a pas demandé de le croire. Il m'a donné les moyens de comprendre ce qu'il redoute en lui-même, et la raison pour laquelle il souhaite être contredit.
En descendant l'escalier, j'ai retrouvé la salle de conférences vide. Sur un tableau effacé à moitié, quelqu'un avait oublié le début d'une question. La réponse n'y figurait pas. Je me suis arrêtée devant cette trace sans savoir pourquoi. Puis j'ai compris que j'étais encore en train de chercher une conclusion à mon entretien, un jugement qui me permettrait d'enfermer Malik dans quelques mots élégants.
Je me suis retenue.
Il m'avait dit qu'une accusation pouvait prendre une place si confortable dans la bouche de celui qui l'énonce qu'il devenait difficile de la retirer. Une admiration peut produire le même effet. On finit par protéger son portrait au lieu de regarder l'homme. Je ne voudrais pas écrire de Malik al-Faransi une légende qui lui permette, un jour, de ne plus devoir répondre.
Je suis sortie dans une rue encore tiède de l'été parisien. Il me restait à relire mes notes, à vérifier quelques termes, à supprimer des phrases trop satisfaites d'elles-mêmes. Le travail ordinaire de mon métier, ce que j'aime tant dans une nuit qui résiste à la facilité. J'avais gardé une formule au bas de la dernière page de mon carnet.
Examinez aussi le juge.
Je la regardai longtemps, puis je retournai la feuille. Il faudrait commencer par moi.
Babyface