LES CONFESSIONS DE MINUIT

Mathilda Giovanni, la Notaire des Morts

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Mathilda GiovanniIllustration : Joh'K

À Paris, l'on parle beaucoup des morts pour des gens qui consacrent tant d'énergie à ne pas le devenir. Un soir, au Conseil, j'avais entendu deux anciens se disputer à propos d'un héritage dont les bénéficiaires avaient disparu depuis près d'un siècle. Chacun invoquait une tradition, un droit, une faveur. Aucun ne semblait s'être demandé ce que le propriétaire initial aurait pensé de la discussion. J'avais pris une note, puis j'avais obtenu cet entretien.

La Maison des Successions se trouvait dans le Marais. Je n'en connaissais que la façade administrative, celle que les vivants pouvaient voir sans qu'on leur explique la nature de quelques-uns de leurs interlocuteurs. C'était déjà beaucoup. L'hôtel particulier possédait une porte assez haute pour ménager la vanité de ses visiteurs, des fenêtres dont les rideaux n'admettaient aucune lumière inutile, et une plaque de cuivre discrète. Pas de crâne sculpté. Pas de silhouette encapuchonnée. La mort, dans cette maison, ne semblait pas avoir besoin d'une enseigne.

Une personne à l'accueil me demanda mon nom et vérifia un rendez-vous. Elle ne s'étonna ni de l'heure ni de mon enregistreur. Dans le couloir, une pendule faisait entendre un bruit presque imperceptible. Les murs accueillaient des gravures de Venise, un plan ancien de Paris et des dessins d'architecture. Tout était tenu avec un soin qui n'avait rien de fétichiste. Je songeai que les archives, lorsqu'elles sont vraiment utiles, ne sont pas nécessairement poussiéreuses. Leur pouvoir vient moins de leur âge que du nombre de gens à qui l'on refuse de les ouvrir.

Une place sans piègeIllustration : Joh'K

Mathilda Giovanni me reçut dans un salon de travail où deux fauteuils se faisaient face de part et d'autre d'une table basse. Un bureau occupait le fond de la pièce ; quelques dossiers y formaient une pile si droite que je la soupçonnai d'avoir été alignée avant mon arrivée. Une carafe d'eau et un verre avaient été disposés sur un plateau, à mon intention. Le geste avait la simplicité d'une hospitalité réelle et la précision de quelqu'un pour qui un invité doit toujours savoir ce qu'on lui offre. La pièce n'avait rien d'une crypte. Elle ressemblait au cabinet d'une juriste internationale qui aurait simplement bénéficié de plusieurs siècles pour choisir ses meubles.

Mathilda avait l'apparence d'une femme d'une quarantaine d'années au plus, cette élégance mesurée qui ne réclame ni bijoux éclatants ni obscurité complaisante. Sa posture ne disait pas l'attente mais la disponibilité. Elle me considéra avec une attention que je connaissais chez les personnes habituées à peser une proposition avant d'en admirer l'emballage. Son sourire était presque chaleureux. Chez certains vampires, c'est ainsi que commence un conflit.

Mathilda Babyface. Je vous en prie. Prenez le fauteuil qui vous convient. L'autre n'est pas piégé, mais son dossier est moins confortable. J'ai reçu hier un juriste qui a passé deux heures à m'expliquer pourquoi il n'était pas inquiet. Je n'ai pas eu le cœur de l'interrompre.

Babyface Je pensais que vous aviez le cœur assez bien conservé pour cela.

Mathilda Il est dans un état convenable. Je vous demanderai de ne pas le mentionner dans l'inventaire. Les évaluations familiales deviennent vite extravagantes.

Elle attendit que je sois assise avant de prendre place. Je posai mon carnet et mon enregistreur sur la table. Je lui demandai l'autorisation de conserver une trace sonore de nos échanges. Elle accepta, après avoir vérifié que l'appareil n'emporterait pas la conversation au-delà de ce que nous aurions convenu de publier. Je trouvai cette précaution naturelle chez une femme dont les morts pouvaient parfois parler beaucoup trop longtemps.

Babyface Vous avez une condition particulière ?

Mathilda Une seule, pour commencer. Nous parlerons de moi. Je ne vous remettrai pas la liste des personnes qui m'ont fait confiance. Les vivants possèdent déjà assez de moyens d'être indiscrets ; inutile d'y associer les défunts.

Je lui promis qu'une question refusée resterait une question refusée. Elle eut un sourire bref et vérifia le capuchon de son stylo. Je compris que j'étais entrée dans un entretien dont elle connaissait déjà l'importance d'une clause non écrite. Restait à voir ce que ferait la journaliste que j'étais lorsqu'une réponse élégante se révélerait moins vraie qu'elle n'était belle.

Le verre offertIllustration : Joh'K
01

I. Derrière le visage

Nous étions assises depuis quelques minutes lorsque je pris conscience de la différence entre les titres qu'une Cour confère et les noms qu'une personne accepte. Mathilda ne cherchait pas à s'imposer. Son silence n'avait pas la sévérité de Malik, ni l'impatience intellectuelle d'Elara. C'était une place laissée libre sur une page. Je décidai de commencer avec cette page-là.

Elle posa une plume de métal à côté de mon carnet. Je me demandai si elle avait fait exprès de choisir un objet aussi ostensiblement innocent. Je pensais aux Giovanni, à leur histoire, aux veines de la famille qui couraient sous Venise, et à cette nouvelle bannière Hecata sous laquelle des rivaux avaient accepté de s'asseoir à la même table. Mais je n'étais pas venue établir une généalogie. Elle m'avait déjà prévenue. Je lui demandai comment elle souhaitait qu'on l'appelle.

J'ouvris l'entretien avec le protocole le plus ancien du monde : demander à quelqu'un comment il souhaite être nommé, puis faire semblant de croire que l'état civil répondra à la seconde moitié de la question.

Babyface Comment souhaitez-vous que l'on vous appelle ? Et quel nom préféreriez-vous ne plus jamais entendre ?

Mathilda Mathilda Giovanni. Le nom me convient. Il a traversé plusieurs siècles, des successions contestées, des enterrements parfaitement inutiles et quelques réunions de famille auxquelles la mort aurait été une excuse recevable pour ne pas assister. Vous pouvez aussi m'appeler Mathilda. Je préférerais cependant que votre article conserve mon nom complet : certains cousins ont passé beaucoup de temps à expliquer que je ne représentais pas vraiment la famille. Cela mérite bien une ligne dans un journal.

Mathilda « La Notaire des Morts » est un surnom professionnel. On me l'a donné pour une raison assez simple : les défunts ont cette fâcheuse habitude de laisser des affaires inachevées, et leurs héritiers une aptitude tout aussi remarquable à nier qu'il y ait quoi que ce soit à régler.

Mathilda Le nom que je voudrais ne plus entendre ? « Notre petite Mathilda. » Chez les Giovanni, le possessif est souvent plus inquiétant que le diminutif. J'en ai l'âge, désormais, de reconnaître une menace grammaticale.

Mathilda GiovanniIllustration : Joh'K

Babyface Et si je vous appelais seulement Mathilda ?

Mathilda Cela conviendrait. En revanche, n'essayez pas « tante Mathilda ». Une parente l'a fait pendant près de soixante ans pour éviter de me rendre des comptes. Son dernier argument a été sa mort. Je l'ai trouvé peu convaincant.

Je ris, mais sa remarque avait été déposée avec une parfaite douceur. J'avais devant moi une femme capable de transformer une plaisanterie familiale en avertissement juridique sans abîmer l'atmosphère.

Elle avait prononcé son nom comme elle aurait posé un acte authentique sur une table. Je voulus m'éloigner de ces garanties, ne serait-ce qu'une minute. Trois mots pour une femme à qui plusieurs siècles n'avaient pas suffi à en fournir un quatrième titre incontestable.

Babyface Si vous deviez vous décrire en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?

Mathilda Précise. Patiente. Comptable.

Mathilda Je vois votre expression. Vous espériez sans doute « mystérieuse », « terrible » et « funèbre ». On pourrait faire une carrière admirable avec ces trois mots, particulièrement dans les quartiers où l'on vend des chandelles hors de prix. Mais je suis d'une famille qui a bâti des fortunes en comprenant la différence entre ce qu'on possède et ce qu'on doit. La comptabilité n'est pas un manque de poésie. C'est la forme que prend la vérité lorsqu'elle doit résister à la mauvaise foi.

Mathilda La patience, en revanche, demande quelques réserves. Elle n'est pas infinie. Elle est simplement plus longue que celle de mes interlocuteurs. Il m'est arrivé d'attendre qu'un homme termine ses menaces pour lui annoncer que sa société avait changé de propriétaire pendant qu'il parlait. Il s'est montré blessé. J'ai trouvé cela peu professionnel : j'avais, moi, écouté la totalité de son discours.

Son choix de mots m'avait fait sourire, mais il restait à connaître la personne à laquelle elle accorderait volontiers de l'estime. Les immortels ne reconnaissent pas souvent les qualités qui risqueraient de contester leur propre jugement.

La menace grammaticaleIllustration : Joh'K

Babyface Quelle est la qualité que vous appréciez le plus chez les autres ?

Mathilda Le courage de vérifier. Pas celui de brandir une épée, quoique cela fasse de très belles statues, surtout après la mort du commanditaire. Je parle du courage de rouvrir un dossier quand sa conclusion arrange tout le monde.

Mathilda Un acte authentique peut contenir une affirmation fausse. Un témoin très ému peut se tromper. Un défunt que l'on parvient à interroger n'acquiert aucune autorité morale par le seul fait qu'il n'a plus de pouls. Croyez-moi, certains de mes morts sont parfaitement capables de mentir avec cent cinquante ans d'expérience supplémentaire.

Mathilda J'estime donc les personnes qui reviennent avec une question désagréable et des documents à l'appui. Elles me coûtent parfois cher. C'est généralement le signe qu'elles ont été utiles. Je me méfie des gens qui prétendent ne jamais coûter quoi que ce soit. Même les enterrements les plus modestes ont une facture.

Babyface Vous avez déjà entendu des morts mentir pour protéger leurs héritiers ?

Mathilda Naturellement. Certains les protègent. D'autres les accusent injustement. La mort n'améliore ni la mémoire ni le caractère. Nous avons seulement l'avantage de pouvoir comparer leurs déclarations à des archives.

Je notai cette réponse. Elle n'avait pas offert de nom, de technique ni de rituel. Elle avait simplement refusé d'accorder aux fantômes le statut de révélations incontestables.

Elle caressa du pouce le bord de son stylo. Je connaissais trop de gens à la Cour capables de pardonner leurs propres excès et jamais ceux des autres. Je lui proposai l'exercice inverse.

Babyface Quel défaut pardonnez-vous facilement aux autres, mais jamais à vous-même ?

Mathilda La facilité. Je peux pardonner à un jeune Descendant de confondre une réponse rapide avec une bonne réponse. Les institutions ont tant de moyens de récompenser l'empressement. Chez moi, ce serait inexcusable. J'ai vu des arrangements impeccables sur le papier laisser des familles ruinées, des obligations absurdes et des rancunes assez vigoureuses pour survivre à trois générations.

Mathilda La tentation demeure. Il suffit parfois de deux signatures, d'un paiement discret, d'une clause rédigée avec art, et l'affaire semble close. On respire mieux ; on congratule les négociateurs ; un secrétaire classe le dossier. Le problème, lui, continue ailleurs, généralement chez quelqu'un qui n'était pas invité à la réunion.

Mathilda J'ai moi-même organisé ce genre de paix. Ne me regardez pas comme si j'étais sur le point de me confesser à votre place. Je sais parfaitement où sont rangées les pièces. C'est ce qui m'empêche de dormir tranquille lorsque je le pourrais.

Le courage de vérifierIllustration : Joh'K

Je regardai les dossiers, les livres, la manière dont elle avait rendu la pièce accueillante sans en révéler l'usage exact. Tout cela appartenait-il à son Sang, à sa formation, ou à quelque talent purement humain qui l'avait suivie au-delà du tombeau ?

Babyface Quel est votre plus grand talent, celui qui n'a rien à voir avec votre Sang ou vos Disciplines ?

Mathilda Écouter le moment où quelqu'un cesse de parler d'argent. Dans une négociation, tout le monde commence par une somme. Puis viennent le rang, l'honneur, une ancienne humiliation, parfois une personne dont on ne prononce plus le nom. C'est alors que le travail devient intéressant.

Mathilda Une fois, devant une succession qui paraissait insoluble, deux héritiers discutaient férocement de la valeur d'une maison. L'un voulait la vendre, l'autre la conserver. Ce n'était pas la maison qui comptait : l'un exigeait qu'on reconnaisse ce qu'il avait sacrifié pour son père, l'autre voulait enfin pouvoir quitter le lieu où elle s'était occupée de lui. L'argent n'était qu'un langage commode pour se disputer autre chose.

Mathilda Je ne vous raconterai pas l'issue ; elle appartient aux intéressés, et cette illustration demeure sans noms. Disons simplement que comprendre une querelle ne vous donne pas toujours le droit de la résoudre. Mais cela évite parfois de rédiger un acte qui prolonge le malheur sur deux générations.

Je compris qu'elle observait davantage les absences d'un récit que ses ornements. Cette disposition explique sans doute pourquoi le Conseil la trouvait précieuse et pourquoi certaines personnes préféraient que leur succession demeurât confidentielle. Je lui demandai quel jugement sur elle lui paraissait le plus paresseux.

Babyface Quel est le plus grand malentendu que les gens entretiennent à votre sujet ?

Mathilda Que je commande aux morts comme à des domestiques. J'ai connu des personnes de ma famille qui jugeaient parfaitement acceptable de traiter les premiers et les seconds de la même façon. Elles étaient d'ailleurs souvent surprises lorsque les uns ou les autres se révoltaient. Une surprise que j'ai toujours trouvée intellectuellement paresseuse.

Mathilda Les morts n'ont pas nécessairement envie de nous voir. Ils peuvent souffrir, être en colère, se tromper, être incapables de quitter un lieu. Certains veulent simplement qu'on leur fiche une paix qu'ils n'ont jamais obtenue vivants. Je ne prétendrai pas que mes méthodes ont toujours respecté cette préférence. Je serais alors en train de vous mentir avec une élégance absolument familiale.

Mathilda On suppose également que les Giovanni sont obsédés par les cryptes. Pour ma part, je fréquente davantage les études notariales. Les fantômes se trouvent souvent derrière les portes des premières ; les véritables monstres, assez régulièrement, dans les pièces climatisées des secondes.

Possibilité et permissionIllustration : Joh'K

Babyface Vous êtes en train de me dire que les morts peuvent vous refuser un entretien ?

Mathilda J'espère que vous le savez déjà pour les vivants. Pour les morts, cela dépend hélas souvent de la personne qui pose les questions. C'est une raison de plus pour ne pas confondre possibilité et permission.

Sa voix n'avait pas changé. Elle avait pourtant cessé, pendant quelques secondes, de plaisanter. Le sourire revint seulement lorsque je reposai mon stylo.

02

II. Quand vous étiez encore vivante

La légèreté de nos premières remarques avait fini par me laisser oublier l'âge de mon invitée. Son regard ne portait pas ostensiblement les siècles ; c'était plutôt sa manière de parler d'un acte, comme si elle savait déjà ce qu'il deviendrait après trois générations, qui me le rappelait. Je lui proposai de remonter à Venise, avant les soirées de Conseil et les salles d'archives dont elle tenait désormais les clefs.

Je m'attendais à une histoire d'enfance soigneusement ordonnée, peuplée de personnages dont la grandeur justifierait la suite. Elle regarda la fenêtre, puis les lignes de mon carnet. Je compris qu'elle choisirait elle-même la place des souvenirs et qu'elle ne chercherait pas à rendre chacun d'eux prophétique.

Une des gravures représentait un canal vénitien sans personnages. Je suivis du regard les marches descendant vers l'eau et me demandai quel souvenir pouvait encore appartenir à une femme dont la famille s'était approprié presque toutes les années.

Babyface Quel est votre plus beau souvenir de votre existence mortelle ?

Mathilda Venise, avant mon Étreinte. Une soirée où l'on m'avait demandé de vérifier une liste de biens transmis après un décès. Rien qui mérite une légende. Dans la marge, quelqu'un avait noté une petite somme destinée à une personne que l'inventaire officiel ne mentionnait nulle part. Il suffisait d'effacer cette ligne pour rendre l'ensemble parfaitement net.

Mathilda Je me souviens d'avoir demandé à qui elle revenait. On m'a répondu que cela n'avait aucune importance. C'est la réponse qui m'a marquée, plus encore que la somme. J'avais compris qu'un registre pouvait rendre quelqu'un invisible d'une manière presque aussi définitive qu'une tombe.

Mathilda J'aimerais vous dire que la jeune fille que j'étais a sauvé cette personne par son courage. Elle a surtout posé une question. Dans les familles de mon époque, pour une fille qui parlait déjà trop des comptes, c'était un commencement raisonnablement prometteur. Et sensiblement moins dangereux qu'un duel.

La jeune fille à la marge d'un registre avait surgi quelques instants entre nous, beaucoup plus vivante que les portraits de notables que j'avais imaginés. Je demandai ce que Mathilda regrettait, non de la grandeur passée, mais de l'ordinaire.

La ligne dans la margeIllustration : Joh'K

Babyface Quelle est la chose la plus insignifiante de votre ancienne vie qui vous manque aujourd'hui ?

Mathilda Le bruit de l'eau contre les pierres de Venise, très tôt, lorsque les boutiques n'étaient pas encore toutes ouvertes. Je sais que vous m'interrogez sur une chose insignifiante, mais les choses insignifiantes ont un avantage : on ne peut pas les hypothéquer.

Mathilda Il me manque aussi l'odeur de la cire fraîche sur un meuble, les mains tachées d'encre après une longue journée, et cette fatigue humaine qui permettait de s'endormir sans décider de le faire. La fatigue ordinaire est une forme de clémence. Notre espèce en manque singulièrement.

Mathilda Une amie m'a demandé un jour si je regrettais le goût du vin. Moins que le moment où l'on pousse son verre vers quelqu'un pour lui offrir la dernière gorgée. Ce n'était pas une question de vin, évidemment. Les vampires discutent infiniment du sang et si peu de ce qui entourait autrefois un repas.

Elle m'avait parlé d'un bruit, d'une odeur et d'un sentiment perdus. Je voulus lui proposer une journée entière, une seule, dans l'existence qui avait précédé l'Étreinte. Je précisai que je ne lui demandais pas de corriger rétrospectivement l'histoire.

Babyface Si vous pouviez revivre une seule journée de votre vie humaine, laquelle choisiriez-vous ?

Mathilda Je choisirais une journée de ma jeunesse à Venise. Une de ces journées qui se ressemblent assez pour n'entrer dans aucun registre, et dont on découvre plus tard qu'elles contenaient tout un monde. Je crois que j'avais travaillé sur une affaire insignifiante, du moins insignifiante pour les personnes qui avaient décidé de la valeur des biens. J'étais rentrée convaincue d'avoir eu raison. Je voudrais revoir, à la lumière du jour, la jeune fille capable d'une telle certitude.

Mathilda Je ne lui demanderais pas de changer le cours de l'histoire. Je voudrais seulement qu'elle retourne vérifier ce qu'elle croyait avoir compris des personnes auxquelles on destinait une part trop petite. Elle apprendrait peut-être que l'exactitude d'une ligne de comptes n'est pas la justice. Peut-être aussi qu'elle m'enverrait promener. J'étais douée pour cela, à l'époque. Certaines traditions familiales méritent d'être conservées.

L’eau contre les pierresIllustration : Joh'K

Mathilda Ce qui me manque, dans une telle journée, ce n'est pas de savoir comment les choses finiront. C'est précisément le contraire : pouvoir ignorer qu'une catastrophe arrivera un siècle plus tard, que tant de visages auront disparu au moment de mon réveil et que je chercherai dans les archives ce qu'une conversation ordinaire m'aurait donné gratuitement.

Babyface Vous ne souhaiteriez pas profiter de cette journée pour empêcher ce qui a suivi ?

Mathilda Il serait indécent de faire semblant de savoir quelle décision aurait sauvé toutes les autres. Je voudrais simplement disposer d'une journée dont personne, pas même moi, ne connaîtrait encore la suite.

Je compris qu'elle parlait moins de refaire l'histoire que de retrouver, une seule fois, l'incertitude des vivants.

Une question me vint, plus indiscrète qu'elle n'en avait l'air. Les morts sont nombreux dans l'histoire d'une femme née au XVIIe siècle. Mais tous ne sont pas disponibles, et tous ne souhaitent pas être retrouvés.

Babyface Quelle personne de votre passé aimeriez-vous revoir, ne serait-ce que quelques minutes ?

Mathilda Une personne qui n'a plus de tombe identifiable, mais dont j'ai conservé le souvenir avec une précision injuste. Ce serait une ancienne employée de notre maison, assez opiniâtre pour corriger mes erreurs sans s'inquiéter des convenances. Je ne vous donnerai ni son nom ni les circonstances de sa disparition. Les morts ont parfois déjà fourni trop de matière aux récits des autres.

Mathilda Je lui demanderais ce qu'elle aurait fait de sa vie si elle avait disposé des mêmes possibilités que moi. Pas si elle aurait accepté une offre de protection, ni ce qu'elle pensait de la famille. Je crois que je lui demanderais tout simplement ce qu'elle voulait.

Mathilda Vous pourriez dire qu'il me suffit de parler avec les morts pour la retrouver. Ce serait confondre une faculté avec un droit. Et, entre nous, même les meilleurs juristes devraient apprendre qu'un interrogatoire n'est pas toujours une réunion de famille.

Je ne cherchai pas à lui faire prononcer le nom de celle dont elle venait de me parler. Il existait une autre manière d'approcher son passé : lui permettre de dire un mot à celle qu'elle avait été.

Babyface Si vous pouviez adresser une phrase à l'être humain que vous étiez avant votre Étreinte, que lui diriez-vous ?

Mathilda « Lorsque tu signeras, assure-toi que tu sais aussi refuser. » Voilà la phrase utile. La phrase honnête serait plutôt : « Méfie-toi lorsque tout le monde se félicite de ton avenir. »

Mathilda J'étais élevée pour comprendre les intérêts Giovanni, les défendre et, à l'occasion, les améliorer. Ma famille appelait cela une éducation. Elle m'a transmis de vrais savoirs, une discipline remarquable, des moyens que beaucoup de femmes de mon époque n'auraient jamais pu espérer. Elle m'a également appris à considérer ces avantages comme des preuves de dette éternelle.

Savoir aussi refuserIllustration : Joh'K

Mathilda Je ne conseillerais pas à la jeune Mathilda de fuir en héroïne. Elle ne saurait où aller et elle risquerait de confondre son départ avec sa liberté. Je lui demanderais de tenir deux registres : ce qu'elle reçoit et ce qu'on prétend qu'elle doit en échange. Je crains qu'à l'époque, personne n'aurait aimé le second.

03

III. Le Sang et la Bête

J'avais posé des questions aux vivants, du moins aux souvenirs qu'elle conservait de leur monde. Il fallait désormais évoquer ce que la mort avait fait de son existence. Je remarquai qu'elle n'avait pas touché au verre d'eau placé devant moi. L'un des petits mensonges de notre condition consiste à disposer des objets familiers autour de soi et à croire qu'on participe encore aux mêmes nécessités.

Je connaissais les rumeurs qui accompagnent le nom Giovanni. Certaines sont nourries de siècles de peur, d'autres par des ennemis heureux d'avoir trouvé une famille facile à détester. Mathilda n'en était pas dupe. Elle ne sembla pas non plus pressée de défendre les siens. Je gardai ma voix égale et lui demandai ce que l'Étreinte avait changé.

La pendule sonna presque silencieusement la demie. Je songeai à l'heure où la jeune Vénitienne avait cessé d'être une mortelle. L'histoire familiale, à cet instant, avait dû changer de nature bien davantage que ses registres.

Babyface Quelle fut votre première pensée lorsque vous avez compris ce que vous étiez devenue ?

Mathilda « Ils ont fait de moi un investissement. » Ce n'est pas la pensée la plus lyrique qu'on puisse avoir après l'Étreinte. Je pourrais l'embellir pour vos lecteurs, parler d'un souffle glacé, d'une cloche au loin, de l'éternité qui ouvrait ses portes. Il y avait surtout la Faim, et le visage de ceux qui considéraient mon avenir comme une décision familiale particulièrement avisée.

Mathilda J'ai compris assez vite que la famille pouvait être tout à la fois : protection, affection, entreprise et système de capture. On pouvait vous vouloir du bien et vous avoir déjà porté à l'actif. Les Giovanni possèdent un talent presque surnaturel pour rendre ces deux gestes simultanés.

Mathilda Je n'ai pas rejeté cet héritage. J'y ai travaillé avec un remarquable zèle. C'est la partie que l'on oublie souvent lorsqu'on souhaite raconter comment une personne a fini par prendre ses distances avec un système. Avant de comprendre les comptes, j'en ai profité.

Babyface Votre famille vous avait-elle demandé votre avis ?

Mathilda Nous étions très forts pour recueillir des signatures. Cela ne signifie pas que nous savions toujours demander un consentement. Je préfère ne pas transformer cette nuance en drame qui effacerait ma responsabilité ultérieure.

L’investissement familialIllustration : Joh'K

Elle ne prétendait pas avoir été faite vampire malgré elle. Elle refusait surtout de réduire à une alternative confortable l'éducation, la loyauté et l'ambition qui avaient précédé son Étreinte.

Mathilda avait parlé de la Faim avant d'évoquer quelque prodige que ce soit. J'aurais pu m'arrêter là. Pourtant, elle semblait capable de reconnaître au moins quelques avantages à l'éternité qu'on lui avait donnée.

Babyface Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans votre condition vampirique ?

Mathilda Le temps d'observer ce qui advient des engagements. Les mortels travaillent souvent avec des contrats qui dépassent leur vie. Moi, je peux revenir une génération plus tard voir si la promesse a protégé ceux qu'on prétendait protéger. J'y ai découvert des merveilles de loyauté et des catastrophes rédigées dans une langue impeccable.

Mathilda Il y a également les morts. Nous vivons dans un monde où les disparus continuent de peser sur les vivants, même sans manifestation surnaturelle. Pouvoir parfois les entendre ouvre une perspective bouleversante. Ce n'est pas une garantie de vérité, seulement une voix supplémentaire. Mais imaginez ce qu'aurait été le droit de succession si les testateurs avaient toujours pu se présenter à l'audience pour insulter leurs héritiers. Les tribunaux auraient beaucoup progressé en insonorisation.

Mathilda Je n'oublie pas le prix de cette condition. Le temps dont je profite n'est pas une rente innocente. Il faut bien se nourrir. Et nul ne peut me délivrer un reçu moral pour cela.

Une personne capable d'entendre ceux qui ont franchi le seuil possède des possibilités qui feraient rêver un historien. Je voulus savoir quel aspect de cette condition lui semblait, malgré tout, le plus détestable.

Babyface Et qu'est-ce que vous détestez le plus ?

Mathilda L'appétit qui dégrade les autres en ressources. Le Sang, bien sûr. Mais aussi le désir de faire travailler un esprit qui n'en peut plus, de soutirer un dernier secret à quelqu'un qui a déjà donné sa vie, de considérer une détresse comme un levier de négociation.

Mathilda La mort n'a pas ôté aux hommes leur capacité à être exploités. Dans certaines familles, elle a simplement élargi les horaires de service. C'est un des rares perfectionnements de gestion dont je ne suis plus fière.

Mathilda Et je déteste cette facilité avec laquelle notre longévité rend la souffrance des autres abstraite. Lorsqu'une personne ne dispose que de quelques années, lui demander d'attendre une décennie est une violence parfaitement présentable. Nous appelons cela patience. Un jour, on devrait obliger les anciens à suivre un cours sur le temps, donné par quelqu'un à qui il reste six mois à vivre.

La douleur n’est pas un spectacleIllustration : Joh'K

Je lui demandai alors de quitter les théories et les actes. La première chasse n'est jamais un article de doctrine, même lorsqu'on vient d'une famille qui rédigerait volontiers un protocole pour la moindre morsure.

Babyface Vous souvenez-vous de votre première chasse ? Qu'en avez-vous retenu ?

Mathilda Je m'en souviens très bien. Du visage, moins sûrement que du moment où j'ai compris que ma faim ne négociait pas. J'avais appris à peser des arguments et à identifier des intérêts contradictoires. Aucun de ces talents ne valait grand-chose devant une gorge vivante.

Mathilda Après, j'ai voulu organiser l'expérience en étapes : cause, action, conséquence, réparation. C'était réconfortant et parfaitement insuffisant. Le fait d'être capable de décrire un tort avec précision ne le diminue pas d'un seul gramme.

Mathilda Il y a une particularité de notre famille que je ne trouve pas nécessaire de décrire à vos lecteurs comme un spectacle : notre prise peut infliger une douleur singulière. Cela devrait suffire à ruiner l'idée que la chasse est toujours un échange de plaisirs. J'ai appris à ne pas mentir sur la souffrance d'autrui, surtout lorsqu'une version plus élégante des faits m'arrangerait.

Babyface Vous parlez de souffrance. Les autres Descendants évoquent plus volontiers l'ivresse du Sang.

Mathilda Les autres Descendants n'ont pas tous notre malédiction. J'évite de présenter une douleur réelle comme une expérience esthétique, surtout lorsque je suis la seule à pouvoir en tirer du plaisir.

Je retins que son souci de précision l'empêchait, parfois, de s'accorder les délicatesses littéraires dont une intervieweuse aurait été heureuse.

Sa réponse avait rendu le mot ressource insupportable. J'avais vu assez de prédateurs pour me méfier des accès spectaculaires de la Bête, et assez de courtisans pour me demander si le pire ne venait pas de ceux qui avaient appris à l'accueillir poliment.

Babyface Qu'est-ce qui vous effraie le plus : perdre le contrôle de la Bête ou découvrir que vous n'avez plus besoin de lui résister ?

Mathilda La seconde éventualité. Perdre le contrôle est terrible, et parfois immédiatement visible. Ne plus croire nécessaire de résister permet de construire une administration autour de sa cruauté. La famille Giovanni a cultivé quelques chefs-d'œuvre du genre. Je vous parle d'expérience, non d'une chronique scandalisée rédigée par une cousine récemment convertie à la morale.

La plume suffitIllustration : Joh'K

Mathilda J'ai connu des personnes capables de transformer un mort tourmenté en ligne de rendement et d'expliquer ensuite qu'il s'agissait d'une tradition. J'ai signé des papiers qui rendaient ces pratiques possibles. La Bête n'a pas toujours besoin de rugir. Il lui suffit parfois de vous laisser prendre la plume.

Mathilda La frénésie effraie les témoins. L'accoutumance les endort. Et contrairement à une erreur de saisie, on ne la corrige pas d'un trait rouge à la fin de l'exercice.

Je lui demandai une limite, quelque chose dont elle ne voudrait pas faire le prix de sa survie. C'était une question qui prête facilement à de beaux serments. Je craignais qu'elle ne me les laisse pas imprimer.

Babyface Existe-t-il une chose que vous vous refusez absolument à faire, même pour survivre ?

Mathilda Effacer volontairement la preuve de mon propre tort pour que quelqu'un d'autre en porte le poids. Je ne prétendrai pas que je n'ai jamais détruit une pièce embarrassante ; vous me trouveriez naïve, et je vous aurais donné raison. Mais je sais aujourd'hui ce qu'une absence calculée peut faire à la vie d'un héritier, d'un accusé, d'une famille.

Mathilda Je ne prononcerai pas ici un grand serment de justice éternelle. Les vampires qui s'y adonnent possèdent généralement un coffre contenant les exceptions. Je peux vous dire ceci : si une réparation doit me coûter quelque chose, le coût ne suffira pas à me convaincre qu'elle est injuste.

Mathilda En revanche, si vous me demandez de risquer ma non-vie pour une simple formule bien tournée, j'aimerais examiner le projet avant signature. Les derniers mots magnifiques ont causé plus de dégâts que les clauses mal comprises.

Babyface Vous formulez cette limite au présent. Devrais-je comprendre qu'elle n'a pas toujours été la vôtre ?

Mathilda Vous devez comprendre exactement cela. La morale rétrospective est une merveilleuse invention. Elle permet à ceux qui ont eu le temps de changer d'avis de s'attribuer les bonnes intentions qu'ils n'avaient pas.

Le coût d’une réparationIllustration : Joh'K

Je la regardai un instant. Elle avait répondu avec une franchise qu'une autre personne aurait convertie en discours héroïque.

04

IV. Les goûts et les plaisirs

Nous avions suffisamment parlé des appétits dangereux pour mériter quelques goûts moins meurtriers. Les immortels savent faire de leur souffrance un art public ; ils sont souvent embarrassants lorsqu'il s'agit de dire qu'une musique leur plaît ou qu'ils aiment se promener sans but.

Au-dehors, une voiture passa lentement sur les pavés. La pendule poursuivait son travail avec une application impassible. Mathilda referma le stylo qu'elle avait ouvert en évoquant sa première chasse. Elle semblait prête à m'accorder autre chose qu'une leçon de comptabilité funèbre. J'en profitai.

Je refermai un moment mon carnet. La musique est peut-être la seule chose dont les vampires parlent volontiers sans en demander la propriété. Je lui proposai un siècle d'écoute, avec la liberté de choisir la même œuvre toutes les nuits.

Babyface Quelle musique pourrait vous accompagner pendant un siècle sans jamais vous lasser ?

Mathilda Le Lamento de Didon, de Purcell. Il a cette élégance insupportable des œuvres qui vous donnent l'impression que le chagrin peut être ordonné, puis vous abandonnent au moment où la voix se tait. Je l'ai entendu à des époques très différentes ; je ne prétendrai pas que j'ai aimé toutes les interprétations. Certains chanteurs abordent la mort comme une occasion d'obtenir un rappel. C'est un malentendu professionnel assez répandu.

Mathilda Je pourrais aussi choisir une fugue de Bach, quelque chose où plusieurs lignes poursuivent leurs engagements et parviennent malgré tout à coexister. Mais votre question réclame un siècle entier. J'en ai perdu davantage d'un seul coup que je ne l'aurais souhaité. Depuis, j'ai une affection particulière pour les musiques qu'on ne saurait écouter en faisant autre chose.

Mathilda Et non, ce n'est pas parce que je parle aux morts que je n'écoute que des requiems. Ma famille ne nous oblige pas à faire preuve d'un goût aussi médiocre.

Je l'imaginais devant un tableau, comme on regarde une clause dont la beauté cacherait l'absence de garantie. Elle se redressa légèrement lorsque je lui proposai de choisir une œuvre dans laquelle elle accepterait de se reconnaître.

Le goût des nuancesIllustration : Joh'K

Babyface Quel livre, tableau, film ou œuvre d'art vous représente le mieux ?

Mathilda Le Marchand de Venise. Shakespeare y présente un contrat dont la lettre devient meurtrière et une société qui se félicite de sa morale tout en distribuant la cruauté de façon fort sélective. J'y vois une description assez crédible de certaines négociations vampiriques, à cela près que les acteurs ont la courtoisie de quitter la scène à la fin.

Mathilda Ce n'est pas Shylock que j'admire, ni ses adversaires. C'est la manière dont la pièce montre ce que les gens font lorsqu'un engagement cesse de servir leur histoire personnelle. Chacun découvre soudain une grande passion pour la justice, surtout lorsque celle-ci lui permet de garder son argent.

Mathilda Je choisirais également un objet moins prestigieux : un testament corrigé à plusieurs mains. Il raconte souvent une vie entière mieux qu'un portrait. On y voit les amours, les regrets, les haines et les personnes qu'on tente encore d'oublier après sa mort. Les musées devraient exposer davantage d'actes. Ils attireraient, je vous l'accorde, un public peu fréquentable.

Babyface Vous comparez souvent votre vie à un contrat ?

Mathilda Seulement lorsque cela permet d'en comprendre les clauses abusives. Si je faisais la même chose de chaque affection, de chaque musique et de chaque dîner, je finirais par devenir une personne absolument insupportable. Un cousin prétend que le processus est déjà avancé.

Elle sourit. Je lui demandai si ce cousin vivait encore. Elle me répondit que la question était indiscrète. Nous étions, me semblait-il, de nouveau à égalité.

Je lui demandai ensuite un lieu qui ne fût pas nécessairement un investissement. Paris est une ville assez ancienne pour qu'on ait envie d'y posséder des murs. Il doit bien subsister, entre eux, quelques endroits qu'on aime gratuitement.

Babyface Quel est votre endroit préféré à Paris, et pourquoi ?

Mathilda Le Marais, à certaines heures où les rues semblent conserver plusieurs siècles à la fois. On y croise des façades qui ont changé dix fois de propriétaire et trois fois de destination sans perdre tout à fait leur humeur. J'aime cette manière de survivre, sans réclamer qu'on reste fidèle à une seule époque.

Mathilda Il existe là des bureaux où l'on travaille encore la nuit. Les gens pensent aux successions, aux fondations, aux biens abandonnés. Rien de spectaculaire. C'est un quartier admirable pour apprendre qu'un immeuble peut avoir davantage d'histoire juridique que certaines dynasties.

Mathilda Vous espériez une crypte, Babyface ? Pardonnez-moi de vous décevoir. Je fréquente les cimetières pour le travail. Il m'arrive de vouloir me promener dans une rue où personne ne me demande de trancher un conflit entre trois générations de défunts. Les morts sont épuisants : ils n'ont presque jamais l'excuse d'être pressés.

Elle avait parlé d'œuvres et de rues. Je voulus revenir à la mémoire plus involontaire, celle qui se glisse par les sens malgré les registres et que personne ne peut classer à sa place.

Le Marais sans rendez-vousIllustration : Joh'K

Babyface Quelle odeur, quelle couleur ou quelle sensation réveille immédiatement un souvenir chez vous ?

Mathilda L'odeur d'une feuille passée trop près d'une flamme. Elle évoque immédiatement les archives qu'on a sauvées, celles qu'on a perdues et celles qu'une main très humaine a choisi de faire disparaître. Rien n'est plus suspect qu'un incendie qui brûle exactement les mauvaises pièces.

Mathilda Il y a aussi le claquement sec d'un registre qu'on referme. À Venise, il signifiait la fin d'une journée ; à Paris, il annonce parfois le début d'une querelle familiale. Et puis je me rappelle la poussière qui retombe après qu'on a déplacé une boîte restée fermée plusieurs décennies. L'air semble hésiter à se mêler au présent.

Mathilda Je ne pourrais pas vous dire quelle sensation accompagne ma torpeur. On ne se souvient pas toujours de l'absence. On découvre seulement, au réveil, que des voix ne répondent plus et que les mots ont changé de sens. C'est une forme de silence plus difficile à classer que les autres.

Je remarquai qu'aucun dossier n'avait été ouvert pendant notre conversation. J'aurais voulu savoir ce que Mathilda faisait lorsqu'on ne lui demandait rien. J'étais suffisamment journaliste pour soupçonner qu'une nuit sans rendez-vous lui serait une aventure exotique.

Babyface Si vous disposiez d'une nuit entière sans obligation, sans danger et sans avoir à rendre de comptes, comment la passeriez-vous ?

Mathilda Je me promènerais. Sans rendez-vous, sans escorte indispensable, sans quelqu'un pour me présenter un document « qui ne prendra qu'une minute ». J'entrerais dans une librairie de nuit, si j'en trouvais une ouverte, et j'achèterais le livre qu'une inconnue me conseillerait sans savoir qui je suis.

Mathilda Ensuite, j'inviterais quelques amis à dîner. Je n'ai pas besoin de manger pour apprécier une table : la lumière, les verres, la façon dont une conversation devient plus libre quand personne n'y cherche un avantage. J'aimerais écouter une personne parler de sa journée, d'un emploi qui l'ennuie, d'un amour qu'elle n'ose pas nommer, sans essayer de lui proposer un arrangement.

Mathilda À la toute fin, peut-être, je resterais seule face à la Seine. Les villes possèdent une qualité merveilleuse : elles vous ignorent même lorsque vous avez investi beaucoup d'argent dans leurs fondations. Pour une Giovanni, c'est presque une expérience mystique.

Les lignes qui coexistentIllustration : Joh'K

Babyface Vous réussiriez vraiment à ne proposer aucun arrangement pendant un dîner ?

Mathilda J'ai dit que je le souhaiterais. Je n'ai pas promis le succès. C'est la différence entre un projet et une garantie, Babyface. Elle vous évitera bien des désillusions.

Pour la première fois, je la vis sourire franchement, sans rien de professionnel. Elle paraissait alors moins éloignée de ses invités que de ses collègues.

05

V. Les autres et vous

Il y a des familles dont les membres cherchent à s'éviter ; les Giovanni avaient, selon toute apparence, perfectionné le procédé en le rendant impossible à travers plusieurs siècles. La question de l'amitié devait donc l'atteindre ailleurs que dans le sang des ancêtres.

Je la voyais au Conseil parmi des visages qui avaient appris à parler d'alliances comme d'autres parlent du temps. Orlok, Elara, Malik, Claudia, Freesia, Lydia : autant de manières de concevoir l'autorité. Mathilda y portait une compétence singulière, celle de demander ce qui resterait lorsqu'un autre prendrait la place de celui qui parlait. Je voulus savoir ce qui, chez elle, pouvait encore échapper à une succession.

Je me demandai combien de personnes franchissaient cette porte sans chercher un service, une faveur ou une protection. Une Primogène qui travaille avec les morts doit avoir appris une chose difficile : les contacts ne sont pas nécessairement des relations.

Babyface Qu'attendez-vous réellement d'un ami ?

Mathilda Qu'il ne me confonde ni avec ma famille ni avec ma fonction. C'est beaucoup demander dans notre société. Un ami devrait pouvoir s'asseoir devant moi sans imaginer immédiatement ce qu'il me doit, ce qu'il risque ou le document que je lui ferai signer avant de lui offrir un verre.

Mathilda J'apprécie aussi les personnes qui savent garder un secret sans le transformer en moyen de pression. Dans ma profession, c'est une forme rare de noblesse. Orlok trouverait probablement cette phrase charmante. Je suis certaine qu'il en conserverait l'enregistrement, par pure affection.

Mathilda Et puis je veux qu'un ami soit capable de rire d'une réunion qui m'a coûté une fortune. Pas devant les personnes ruinées, évidemment. Mais devant moi, lorsque je prends ma gravité pour de la profondeur. Quelques siècles d'existence ont tendance à rendre les gens solennels. On devrait imposer à chaque Ancien quelqu'un qui puisse lui dire : « Mathilda, vous êtes ridicule », et ressortir vivant.

Son visage s'assombrit à peine. Je pensai à cette catégorie particulière de trahisons qu'une famille sait requalifier en devoir. Il était temps de découvrir ce qu'elle n'accepterait pas qu'on lui fasse, ou qu'on fasse aux autres.

Sans titre de propriétéIllustration : Joh'K

Babyface Quelle trahison seriez-vous incapable de pardonner ?

Mathilda Profiter du deuil d'une personne pour lui faire accepter ce qu'elle n'aurait jamais signé en pleine possession d'elle-même. J'ai vu ces pratiques. J'ai parfois aidé à les rendre parfaitement légales. L'authenticité d'une signature ne renseigne pas sur la liberté de la main qui la trace.

Mathilda Ce serait tentant de répondre que je ne pourrais pardonner une trahison envers les miens. Les Giovanni ont utilisé cet argument avec une efficacité admirable pour justifier la plupart de nos propres trahisons. Je ne vous ferai pas ce cadeau.

Mathilda En revanche, je ne prétendrai pas posséder un pardon illimité. Certaines obligations ont été trahies de manière irréparable. On peut renoncer à se venger sans appeler ce renoncement absolution. La nuance est importante ; mes cousins l'ont toujours trouvée assez coûteuse. À vrai dire, elle l'est. Les nuances constituent rarement un investissement immédiatement rentable.

La conversation s'était approchée des sentiments sans en faire un argument de vente. Je risquai le mot qui paraît toujours trop grand dans la bouche des immortels : l'amour. Puis je lui ajoutai cette difficulté superflue qu'est l'éternité.

Babyface Croyez-vous encore à l'amour ? Et surtout, croyez-vous qu'il puisse survivre à l'éternité ?

Mathilda Je crois à l'amour. Je me méfie davantage de ce que nous appelons « pour toujours ». C'est une expression délicieuse entre deux mortels, surtout quand ils savent qu'elle signifie un engagement à renouveler chaque matin. Chez nous, elle peut devenir une clause de propriété dont personne n'a prévu la résiliation.

Mathilda J'ai vu des attachements traverser plusieurs générations et des unions s'effondrer dans le temps d'une courte audience. Je ne confonds ni la durée ni la fidélité avec l'amour. Une personne qui reste parce qu'elle ne peut plus partir ne vous offre pas l'éternité ; elle vous laisse simplement administrer son enfermement.

Mathilda Cela dit, je trouve profondément émouvant que deux êtres continuent de se choisir alors qu'ils se connaissent assez pour pouvoir se détester avec compétence. C'est une chose que les notaires observent de près. Nous les retrouvons souvent lorsque les amoureux cessent d'être certains de leur mémoire. Ne vous inquiétez pas : je ne réclame pas de contrat à chaque baiser. Je le déconseille même fortement, pour des raisons de style.

Babyface Et vous, avez-vous déjà eu envie de retenir quelqu'un grâce à ce qu'il vous devait ?

Mathilda Oui. Il serait surprenant que je ne l'aie jamais souhaité. Il serait plus grave de prétendre que ce désir faisait de ma créance un droit sur la personne.

Continuer de choisirIllustration : Joh'K

Je pris cette réponse sans lui réclamer un nom. Il existe des indiscrétions qui ne rendent pas un texte meilleur.

J'avais devant moi une femme qui savait trop bien distinguer les gens des fonctions pour ne pas avoir un avis arrêté sur les autres sièges de la Cour. Je lui demandai ce qu'elle admirait vraiment chez ceux que Montfaucon rassemblait.

Babyface Au sein de votre coterie, quelle qualité admirez-vous le plus chez vos compagnons ?

Mathilda Si vous appelez Montfaucon une coterie, j'admire notre capacité collective à ne pas prendre nos propres méthodes pour une définition universelle du monde. Cela demande un effort que vous sous-estimez peut-être.

Mathilda Malik veut des faits et une responsabilité clairement établie. Je lui apporte parfois des témoins dont il n'a aucune raison de croire la parole sans vérification. Elara démonte une méthode avec une intelligence admirable, puis s'étonne que je préfère garder certaines portes fermées. Orlok retrouve le document qui manque. Adrien s'interroge sur l'avenir pendant que je calcule ce dont il héritera. Freesia cherche ce qui fera tenir la maison et Lydia qui pourra réellement en sortir. Claudia, elle, sait très bien comment la maison devra se présenter devant ses voisins.

Mathilda Nous nous agaçons, bien entendu. Mais il existe une chose infiniment plus dangereuse qu'un Conseil composé de gens qui se contredisent : un Conseil composé de gens qui tombent tous d'accord avant d'avoir lu les annexes.

Babyface Vous semblez avoir quelque affection pour ce Conseil que vous décrivez comme une collection de désaccords.

Mathilda La discordance est parfois notre meilleure assurance contre la catastrophe. Je me méfierais davantage de nous si nous étions soudain tous très polis. Ce serait le signe qu'une personne aurait déjà signé pour les autres.

J'avais vu les Primogènes échanger des regards qui ressemblaient fort à des batailles rangées. J'aimai l'idée que cette irritation réciproque pût parfois protéger Paris.

Je choisis de rendre la question moins confortable. L'estime professionnelle suffit pour voter ensemble ; elle ne dit rien de ce qui arrive lorsqu'il faut confier à quelqu'un sa propre survie.

Babyface Si votre existence dépendait entièrement d'un autre membre de votre coterie, à qui accorderiez-vous votre confiance ?

Mathilda Malik al-Faransi. Un choix peu spectaculaire, je vous l'accorde. Si ma non-vie dépendait d'un autre, je préférerais qu'il commence par demander de quel droit il peut agir, plutôt que par m'expliquer qu'il maîtrise une technique absolument fascinante.

Mathilda Malik peut être inflexible, particulièrement lorsqu'il croit un jugement définitif. C'est précisément pour cela qu'il me faudrait lui donner un dossier assez bon pour qu'il ne soit pas tenté de le clore trop tôt. Il connaît la différence entre un témoignage et une preuve, y compris quand le témoin possède l'extravagance d'être déjà mort.

Mathilda J'aurais aussi confiance en Elara pour comprendre un danger et en Orlok pour localiser la sortie. La difficulté serait de les convaincre de ne pas examiner le mécanisme de la serrure pendant que le bâtiment s'écroule. Nous avons des compétences remarquables, et parfois un sens tout à fait théorique de l'urgence.

Laisser la liberté de partirIllustration : Joh'K

J'eus envie de lui demander ce qu'elle pourrait perdre volontairement, sans acte, sans compensation, sans garantie de retour. Ce serait, chez une Giovanni, une forme de déclaration dont j'étais curieuse.

Babyface Quel sacrifice seriez-vous prête à faire pour quelqu'un que vous aimez ?

Mathilda Renoncer à exiger ce qui m'est dû. C'est une réponse assez peu romantique, venant d'une Giovanni, mais réfléchissez-y. Je sais faire valoir un engagement. Je sais retrouver un héritier à l'autre bout de l'Europe. Je sais rappeler une promesse longtemps après que son auteur l'a oubliée. Et je peux, certaines nuits, m'adresser à ceux qui espéraient que la mort clôturerait enfin la conversation.

Mathilda Aimer quelqu'un supposerait parfois de ne pas user de ces pouvoirs. De lui laisser la possibilité de partir en me devant quelque chose que je choisis de ne jamais réclamer.

Mathilda Je ne prétendrai pas qu'une obligation disparaisse parce qu'elle me gêne. Une dette envers des tiers ne m'appartient pas. Mais lorsqu'il s'agit de ce qu'une personne me doit à moi, j'aimerais pouvoir dire : « Vous êtes libre », et supporter qu'elle prenne ces mots au sérieux. C'est un sacrifice beaucoup plus coûteux qu'un grand geste devant témoins.

06

VI. Le pouvoir et l'éternité

Le statut de Primogène datait, pour elle, du printemps seulement. Ce fait paraissait dérisoire à côté de ses siècles d'existence, mais l'ancienneté des personnes n'est pas celle des mandats. La Cour de Paris avait désormais à sa table une Hecata entrée individuellement dans la Camarilla, sans entraîner son clan dans le même engagement. Dans cette différence tenait une bonne partie de la délicatesse politique de sa présence.

Je connaissais la date de son accession, le 21 mars, et le rôle qu'une coterie avait joué pour rendre cette reconnaissance possible. Je n'en connaissais pas les discussions secrètes, et Mathilda n'avait aucune raison de me prêter les souvenirs de ceux qui y avaient participé. Je lui demandai simplement ce qu'elle pensait d'une autorité qui ne lui venait ni de sa naissance ni de sa seule fortune.

Je rappelai la date connue de son accession au Conseil, sans tenter de lui attribuer les détails d'une négociation dont j'ignorais plusieurs étapes. Mathilda savait qu'une nomination n'efface ni une généalogie ni les comptes qu'on laisse derrière soi.

Babyface Qu'est-ce que le pouvoir représente pour vous : une protection, une responsabilité, une liberté ou une tentation ?

Mathilda Une responsabilité dont les bénéficiaires ne sont pas toujours présents. C'est ce que beaucoup de dirigeants peinent à comprendre. Ils signent aujourd'hui, se félicitent demain, et laissent à des descendants inconnus le soin de vivre avec le résultat.

Mathilda Le pouvoir protège, assurément. Il donne accès à des documents, à des ressources, à une parole qu'on ne peut facilement écarter. Il offre une liberté certaine à celui qui le détient. Et c'est une tentation permanente : confondre le fait de pouvoir résoudre une affaire avec le droit de décider qui doit en payer le prix.

Mathilda Lorsque François Villon me parle d'une décision, j'écoute aussi ceux qui ne sont pas autour de sa table. Je sais, cela complique nos nuits. Mais imaginez la satisfaction des historiens si les vampires faisaient enfin preuve d'une véritable gestion prévisionnelle des catastrophes. Nous aurions peut-être moins de ruines à baptiser « regrettables précédents ».

Babyface On dit que les Miliciens ont aidé à rendre possible votre siège. Que leur devez-vous ?

Mathilda Ce qu'ils ont effectivement rendu possible, et non le récit avantageux que je pourrais en faire. Leur intervention a compté. Je ne disposerai pas de leurs paroles pour enjoliver ma nomination. Quant aux engagements qui en découlent, ils ne s'éteignent pas parce que j'ai obtenu un fauteuil.

Un siège personnelIllustration : Joh'K

Babyface Vous ne les avez donc pas oubliés ?

Mathilda On me reproche beaucoup de choses, mais rarement de perdre une créance de vue. Il serait inconvenant que je devienne distraite lorsqu'elle joue contre moi.

Elle refusa de préciser une transaction dont elle n'était manifestement pas la seule partie. C'était une limite que je pouvais respecter sans lui accorder le bénéfice automatique du doute.

Elle venait de distinguer avec beaucoup de soin le droit d'agir et la tentation d'en tirer profit. Je voulus comprendre ce qu'elle espérait faire de cette place obtenue au printemps.

Babyface Quelle est votre plus grande ambition, celle que vous osez reconnaître ?

Mathilda Que les Hecata deviennent assez solides pour ne plus avoir besoin d'un patriarche unique, ni de la menace d'une nouvelle guerre familiale pour rester ensemble. Je ne rêve pas d'une famille heureuse. Soyons raisonnables, Babyface : je suis Giovanni, pas auteur de comédies domestiques.

Mathilda Je veux que nos lignées puissent se détester avec modération, négocier sans se faire disparaître et se reconnaître des droits sans conclure que tous leurs griefs ont soudain perdu leur réalité. Les blessures entre les nôtres sont réelles. On ne les guérit pas en accrochant une nouvelle enseigne sur la porte et en distribuant des invitations au banquet.

Mathilda J'ai soutenu notre réunion parce que l'ancien monopole familial ne pouvait pas durer éternellement. Ce n'est pas un geste d'innocence. J'ai vécu de ses avantages. Mon ambition consiste, en partie, à bâtir une structure qui ne permette pas à une autre Mathilda de faire demain tout ce que j'ai fait hier.

Babyface Vous voudriez donc que les Giovanni renoncent à gouverner seuls les Hecata ?

Mathilda Je voudrais qu'un nom de famille cesse de tenir lieu de constitution. Croyez-moi, lorsqu'on a assez de cousins, la différence devient une question de survie.

Les engagements demeurentIllustration : Joh'K

J'entendis dans son humour quelque chose de moins léger qu'il n'y paraissait : cette ambition était assez modeste pour être crédible et assez difficile pour lui coûter cher.

Sa réponse avait le réalisme presque tendre de quelqu'un qui a suffisamment assisté à des guerres familiales pour ne plus rêver d'harmonie absolue. Je lui imposai alors un choix d'apparence enfantine entre trois appétits très sérieux.

Babyface Préférez-vous être aimée, respectée ou crainte ?

Mathilda Respectée. L'amour n'est pas un instrument de gouvernement, même si certains Princes semblent s'être constitué des collections admirables de personnes convaincues du contraire. La crainte, quant à elle, accélère les négociations et détériore dangereusement la qualité des informations qu'on vous transmet.

Mathilda Être respectée n'est pas être approuvée. Cela signifie qu'on reconnaît la solidité d'une parole, y compris lorsqu'on préférerait entendre autre chose. J'aimerais qu'on puisse me dire non sans considérer que l'on signe sa propre condamnation. Ce serait, pour une Giovanni, un progrès presque révolutionnaire.

Mathilda Mais si vous me demandez ce que je ressens lorsqu'on m'aime, la réponse est plus simple et moins défendable devant un tribunal : cela me touche. La froideur qu'on prête aux notaires est une calomnie. Nous avons un cœur. Il est quelquefois très bien conservé.

L'idée d'une famille qui cesserait de s'entretuer me semblait déjà une entreprise propre à consumer quelques siècles. Je demandai s'il existait une cause pour laquelle elle consentirait à perdre définitivement ce temps.

Babyface Existe-t-il une cause pour laquelle vous accepteriez de risquer votre destruction définitive ?

Mathilda Oui. Pour empêcher qu'une génération entière soit condamnée à payer une dette qu'elle n'a pas contractée et dont elle ne peut même pas connaître l'origine. Je ne parle pas d'effacer les conséquences du passé. Je parle de refuser qu'un puissant puisse transformer une faute ancienne en privilège de domination perpétuelle.

Mathilda J'ai vu des familles réclamer encore réparation à des descendants qui ne connaissaient que le nom du premier débiteur. J'ai aussi vu de véritables victimes privées de tout recours parce qu'un responsable était mort. Les deux injustices ne s'annulent pas. Il faut parfois chercher une solution qui les rende toutes deux moins impossibles.

Mathilda Je ne vous ferai pas le récit d'une destruction glorieuse que personne n'a encore demandée. Les morts héroïques se vendent bien auprès des vivants, mais elles laissent beaucoup de formalités. Je préférerais avoir rempli la part qui m'incombe avant de mourir. Définitivement, cette fois.

Je voulus lui retirer un instant les limites du possible. Si une seule disposition de notre société pouvait être modifiée par sa volonté, que choisirait cette juriste des morts ?

Babyface Si vous pouviez changer une seule chose dans la société des Descendants, laquelle choisiriez-vous ?

Mathilda La fiction selon laquelle un engagement ancien serait sacré simplement parce qu'il est ancien. Un traité mérite d'être lu, appliqué selon ses termes et, lorsque ses conditions le permettent, renégocié. Il ne devrait pas devenir une relique qu'on agite pour éviter de répondre aux questions du présent.

Mathilda Les vampires adorent les promesses d'éternité. Elles sont très commodes pour ceux qui les reçoivent. Beaucoup moins pour les individus qui naissent un siècle après la signature. Le monde change, les parties disparaissent, les obligations passent à des mains qui ne les ont jamais choisies.

Mathilda Je n'appelle pas à brûler les archives. Ce serait une idée lamentable, et certains de mes cousins se réjouiraient un peu trop d'y contribuer. Je propose seulement qu'avant de réclamer une fidélité, on soit capable d'expliquer qui en est le créancier, quel en est le fondement et ce qui permettra un jour d'y mettre fin.

Babyface Un accord peut donc mourir ?

Mathilda Fort heureusement. Il arrive même qu'on le fasse mourir légalement, dans d'excellentes conditions. Le véritable problème commence lorsque ses bénéficiaires découvrent qu'ils ont confondu la durée d'une obligation avec leur droit à l'immortalité.

Des institutions après soiIllustration : Joh'K

Je pensai au nombre de pactes que Paris nommait éternels. Je préférai ne pas lui demander immédiatement qui tenait le calendrier.

Il restait à lui demander l'horizon qui l'intéressait. Cent ans ne signifient pas grand-chose pour un ancien vampire ; ils représentent pourtant plusieurs vies pour ceux dont nous administrons les conséquences.

Babyface Qu'aimeriez-vous avoir accompli dans cent ans ?

Mathilda Avoir laissé des institutions capables de me survivre. J'ai fait, il y a longtemps, l'expérience involontaire de l'absence. En revenant, j'ai découvert un monde qui n'avait pas attendu mon autorisation pour se transformer. Cela ne m'a pas rendue modeste chaque nuit, mais c'est une leçon plus efficace que la plupart des sermons.

Mathilda Dans cent ans, j'aimerais que nos lignées continuent de négocier plutôt que de s'exterminer, que les engagements pris aujourd'hui soient compréhensibles pour ceux qui devront les appliquer et que les victimes de nos arrangements n'aient plus besoin d'un puissant protecteur pour être entendues.

Mathilda Quant à moi, j'aimerais qu'une jeune juriste puisse contester mon travail à partir de mes propres pièces. Et qu'elle trouve une erreur. Une seule, de préférence. Je suis favorable au progrès, pas au massacre de mon amour-propre.

07

VII. Les questions que l'on préfère éviter

J'avais gardé pour la fin les questions qui rendent les intervieweurs injustes et les invités plus humains. On voudrait obtenir la vérité tout entière et l'on oublie que la personne interrogée a aussi le droit de ne pas livrer les noms des autres, leurs fautes ou leurs blessures.

Mathilda avait posé son stylo parallèlement à la table. Aucun mouvement d'impatience. Aucun avertissement. Sa courtoisie persistante me fit comprendre que je n'obtiendrais pas une confession en augmentant simplement la pression. Il me faudrait poser des questions précises, et supporter qu'elle sache précisément à quels endroits répondre.

Son stylo demeurait fermé. La précision de ses réponses n'avait pas empêché quelques silences de demeurer entre nous. Je me demandai quel mensonge lui servait encore, à elle, malgré toutes les archives dont elle disposait.

Babyface Quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?

Mathilda « Il existe toujours un règlement possible. » Voilà mon mensonge favori. Je peux trouver les intérêts, mesurer les pertes, proposer une compensation, répartir une responsabilité, obtenir deux signatures et faire croire un instant que le monde s'est amélioré.

Mathilda Mais certaines personnes ne veulent ni réparation ni paix. Elles veulent que l'autre souffre. Certains morts refusent de quitter la conversation parce que la haine est la seule chose qu'ils reconnaissent encore comme leur appartenant. J'ai parfois insisté pour obtenir un compromis là où il fallait d'abord admettre la réalité d'une cruauté.

Mathilda J'ai été très bien formée à négocier. Cela me rend moins brillante lorsque l'affaire ne relève plus d'une négociation. Vous pourriez penser que trois siècles suffiraient à apprendre cette nuance. Je vous assure que la durée n'est pas une méthode pédagogique. Le sommeil encore moins.

La question suivante ne me plaisait pas. On la pose volontiers aux autres, moins à soi-même. Je décidai de ne pas l'adoucir pour la rendre plus acceptable.

Babyface De quoi avez-vous le plus honte ?

Mathilda De certains documents qui portent ma signature. Pas parce que je ne savais pas ce qu'ils permettaient. Précisément parce que je le savais. J'ai utilisé des patrimoines, des obligations et des personnes, parfois vivantes, parfois mortes, pour servir des intérêts auxquels je trouvais alors de très bonnes raisons.

L’accord impossibleIllustration : Joh'K

Mathilda Je me garderai de vous faire le récit d'une révélation morale tardive où j'aurais soudain découvert l'horreur des Giovanni. Je la connaissais. Je savais aussi en tirer parti. C'est une différence embarrassante, mais essentielle.

Mathilda Si je vous donnais les noms de ceux que j'ai lésés, je risquerais de les transformer en détails pittoresques de mon portrait. Ils méritent mieux qu'une repentance élégamment imprimée. Il existe des réparations que je peux entreprendre. D'autres ne sont plus possibles. Ma honte ne vaut rien si elle ne m'empêche pas de recommencer.

Babyface Vous parlez de vos signatures comme de preuves conservées contre vous.

Mathilda Parce qu'elles le sont. Je trouverais intellectuellement insultant de traiter comme une injustice la découverte d'un document que j'ai rédigé en sachant à quoi il servirait.

Son ton n'était ni repentant ni fier. Elle m'obligeait à regarder l'espace inconfortable qui sépare un aveu d'une réparation.

Ce qu'elle venait de reconnaître était grave précisément parce qu'il ne se donnait pas comme une anecdote spectaculaire. Je lui demandai ensuite la vérité qu'elle craignait de voir découverte, celle dont une femme aussi habile aurait les moyens de protéger les pièces.

Babyface Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvrira jamais ?

Mathilda Qu'il m'arrive encore de considérer un mort qui résiste comme un problème de procédure. Pas toujours. Pas même souvent, voudrais-je croire. Mais il m'est arrivé de demander à un esprit de répondre et de m'irriter de son silence avant de me demander s'il avait simplement le droit de ne pas me parler.

Mathilda Je connais exactement le raisonnement qui permet de transformer une nécessité en permission. C'est un raisonnement dont ma famille a fait un usage remarquable, et que j'ai moi-même employé. Il commence souvent par « pour son bien » ou « pour éviter un mal plus grand ». Il se termine par l'absence d'une porte de sortie.

Mathilda Cela me rend peu fière. Et, voyez-vous, je pourrais vous présenter cette lucidité comme une preuve de vertu. Vous me trouveriez probablement très courageuse. Je préfère m'en abstenir. Ce serait encore réussir à tirer un bénéfice d'une faute.

Les pièces contre soiIllustration : Joh'K

J'aurais pu refermer le carnet après cette réponse. Une journaliste a pourtant parfois le tort de croire qu'une phrase embarrassée annonce une phrase plus vraie encore. Je lui demandai si son intelligence avait déjà rendu le monstrueux raisonnable à ses propres yeux.

Babyface Avez-vous déjà fait quelque chose de monstrueux en étant persuadée d'agir pour le bien ?

Mathilda Oui. Plus d'une fois. J'ai contribué à préserver des arrangements familiaux dont les conséquences ont frappé des gens qui n'avaient jamais été invités à en discuter les termes. Il m'est arrivé d'utiliser des morts comme des instruments, de croire une transaction équitable parce que les deux signataires avaient accepté, alors qu'une troisième personne en supportait tout le coût.

Mathilda Je ne cherche pas à vous offrir une confession spectaculaire. Je pourrais vous raconter une crypte, un spectre enchaîné, quelque chose qui rendrait l'horreur très facile à situer. Mais le pire n'a pas toujours de décor. Il peut se présenter sous une ligne de comptes, une succession réorganisée, une copie manquante.

Mathilda Vous me demandez si j'étais persuadée d'agir pour le bien. Parfois, oui. D'autres fois, je savais parfaitement que j'agissais pour le nôtre. Je ne voudrais pas utiliser votre question pour embellir mes propres intentions.

Babyface Vous pensez qu'une explication peut parfois rendre une faute plus grave ?

Mathilda Oui. Lorsqu'on découvre que l'auteur avait suffisamment compris pour choisir autrement. C'est le drame des esprits brillants : ils possèdent généralement de meilleures raisons que les autres pour commettre leurs erreurs, et moins d'excuses.

Une longue seconde passa. Je ne cherchai pas à meubler son silence. Laisser une phrase faire son travail peut être, pour une intervieweuse, une forme difficile de discipline.

Pendant quelques secondes, le bruit de la pendule revint occuper la pièce. La mort, dont elle connaissait le droit et les dossiers, pouvait-elle encore lui apparaître comme une issue désirable si elle recouvrait en échange sa vie mortelle ?

Babyface Si vous aviez la possibilité de redevenir humain, mortel et vulnérable, accepteriez-vous ?

Mathilda Non, je ne le crois pas. Ce serait trop facile d'appeler réparation le simple fait d'abandonner la condition qui m'a permis d'accumuler mes fautes. Les personnes dont je porte les obligations ne seraient pas magiquement délivrées parce que j'aurais retrouvé un cœur battant. Et si je redevenais mortelle, je conserverais encore ce que je sais, mes habitudes et une part de mes responsabilités.

Laisser le silence travaillerIllustration : Joh'K

Mathilda Le matin me manque parfois. La certitude d'avoir une fin aurait probablement une forme de beauté. J'en ai entrevu l'envers : disparaître longtemps et apprendre que le monde s'est poursuivi sans vous. Ce savoir suffit à me rendre moins désireuse d'un nouveau départ.

Mathilda Je préférerais apprendre à mieux utiliser le temps qu'il me reste. Ma famille a déjà fait beaucoup de mal en prétendant que durer était, en soi, une justification. L'éternité n'est pas une absolution. C'est simplement une échéance mal définie.

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VIII. Le dernier mot

Elle avait reconnu la part de sa propre cruauté sans la couvrir de poussière ancienne. Après un silence, j'annonçai les questions rapides qui closent habituellement mes entretiens. Mathilda considéra mon carnet avec une indulgence dont je n'osai pas immédiatement chercher le prix.

Le jeu semblait presque léger : un bonheur, un regret, une figure admirée, une crainte. Pourtant, après ce que nous venions de nous dire, chacune de ces réponses pouvait revenir ouvrir la plaie qu'elle avait eu la délicatesse de ne pas transformer en spectacle. Je me promis d'être brève. J'avais déjà appris, ce soir-là, ce que valent les promesses prises avant de lire les annexes.

Je lui annonçai la série finale. Elle inclina la tête avec une politesse qui ressemblait à une autorisation conditionnelle. Je commençai par le bonheur, pour voir si elle saurait répondre sans nommer un acte.

Babyface Votre plus grand bonheur ?

Mathilda Voir quelqu'un récupérer ce qu'on lui avait pris et découvrir qu'il ne me doit aucun remerciement pour cela. Vous trouvez cela étrange ? Moi aussi, pendant très longtemps.

Mathilda Il existe d'autres bonheurs, heureusement. Une voix dans une pièce tranquille. Une lettre attendue. Un travail remarquablement fait par une personne qu'on avait sous-estimée. Et, de temps à autre, un repas où personne n'aborde une succession. J'ai une véritable affection pour les plaisirs qui ne nécessitent pas de témoin.

Son bonheur m'avait semblé presque déraisonnable, et je m'en réjouis. Il était temps de l'interroger sur ce qui pesait à l'autre extrémité de sa mémoire.

Babyface Votre plus grand regret ?

Mathilda Le temps perdu. Pas simplement les années de torpeur, bien qu'elles soient considérables. On peut s'éveiller après un siècle et demi en découvrant des rues transformées, des lois nouvelles, des inventions stupéfiantes. C'est vertigineux, mais ce n'est pas le plus cruel.

Mathilda Le plus cruel, ce sont les questions qu'on ne peut plus poser. Les gens avec lesquels on croyait avoir le temps de se réconcilier. Ceux à qui l'on devait des explications et qui ont vécu puis disparu avant notre retour. Une succession s'ouvre quelquefois sans que l'héritier sache qu'il possédait encore un créancier moral.

Les plaisirs sans témoinIllustration : Joh'K

Mathilda J'ai consacré ma non-vie à prévoir ce qui resterait après les autres. Je n'avais pas envisagé avec assez de sérieux ce qui resterait après mon absence. C'est une ironie de très mauvais goût. Elle ne manque jamais de me faire sourire, ce qui est encore pire.

Babyface Vous saviez pourtant que vous pourriez vous réveiller un jour.

Mathilda Je n'en avais aucune garantie. Et ceux qui m'ont attendue n'avaient pas l'obligation de suspendre leurs vies pour moi. Voilà une chose que l'absence enseigne mieux que la morale : le monde continue, même lorsque votre nom demeure sur les documents.

Je songeai que les longs siècles ne lui avaient rien appris d'aussi décisif que les années pendant lesquelles elle n'avait pas été là.

Un regret de cent cinquante-huit ans demanderait à lui seul une autre nuit. Je changeai de terrain et lui proposai de nommer une figure qu'elle admirait sans chercher à l'inscrire à l'inventaire de la famille.

Babyface Votre héros ou votre héroïne, vivant ou mort ?

Mathilda Je pourrais vous citer une grande juriste, une philosophe, une souveraine. Je vais vous décevoir : ce sont les personnes qui maintiennent une obligation lorsque personne ne regarde. Une archiviste qui refuse de faire disparaître un dossier gênant. Un employé qui préserve la copie d'un acte malgré les pressions. Une héritière qui restitue un bien qu'elle pourrait conserver en toute légalité.

Mathilda Ce genre de courage n'a pas de monument ; c'est même à cela qu'on le reconnaît. Les héros officiels réclament généralement une commission, un biographe et un portrait dont les dimensions augmentent avec les années.

Mathilda Si vous exigez un nom, j'admire profondément ceux qui ont refusé de donner à la richesse le dernier mot sur la dignité. Leur nom importe moins que leur geste. J'espère que vous n'en ferez pas une esquive ; je l'ai déjà entendu qualifier ainsi par des hommes qui n'avaient aucun mal à se proposer eux-mêmes.

Je lui demandai ensuite son pire ennemi. Son expression me fit comprendre qu'une personne précise serait peut-être moins dangereuse qu'une très ancienne habitude.

Babyface Votre pire ennemi ?

Mathilda L'idée qu'une famille puisse posséder ses membres. Pas seulement les Giovanni. Toute institution capable de transformer la naissance, l'éducation, le secours ou la gratitude en dette impossible à solder.

Mathilda Si vous préférez un adversaire personnel, il m'arrive d'entretenir avec ma propre habileté des rapports fort hostiles. Je sais si bien trouver un compromis que je peux parfois éviter la seule décision honnête : refuser un arrangement dont tout le monde veut, sauf celui qui en paiera le prix.

Mathilda Les morts me font moins peur que ceux qui prétendent parler en leur nom pour réclamer ce que les vivants n'ont jamais accepté. Je vous assure qu'ils sont nombreux. Une famille est parfois une assemblée de créanciers dont plusieurs ont oublié la cause de leur créance. Dans ce cas, ma profession consiste à demander les pièces. Cela provoque des réactions extraordinairement peu familiales.

Je posai l'avant-dernière question avec l'embarras particulier de celle qui demande à une nécromancienne son idée de la mort. Mathilda ne sembla pas trouver la plaisanterie aussi mauvaise que moi.

Le temps qui ne revient pasIllustration : Joh'K

Babyface Votre idée de la mort idéale ?

Mathilda Une mort définitive qui ne devienne pas une nouvelle obligation pour ceux qui me survivent. Pas de vendetta fondée sur mon nom. Pas de fidélité décrétée au nom de ma mémoire. Pas de cousin expliquant qu'il représente désormais ma volonté, surtout s'il n'a jamais été capable de m'écouter de mon vivant.

Mathilda J'aimerais que mes documents soient assez clairs pour que personne n'ait besoin de m'invoquer. Une curieuse ambition pour une nécromancienne, n'est-ce pas ? Je considère pourtant que le dernier service qu'on puisse rendre aux vivants consiste parfois à leur éviter un fantôme supplémentaire dans la salle de réunion.

Mathilda Naturellement, je préférerais être prévenue à l'avance. Non pour organiser une cérémonie. Pour vérifier que les bons exemplaires se trouvent dans les bonnes mains. Nous mourons tous un jour ; cela ne justifie pas une mauvaise gestion des archives.

Je regardai la dernière ligne du questionnaire. La phrase qu'une personne voudrait laisser à ceux qui lui survivent peut être une promesse, un ordre, une excuse. J'étais curieuse de savoir ce que Mathilda choisirait de ne pas réclamer.

Babyface Quelle phrase aimeriez-vous laisser derrière vous si demain devait être votre dernière nuit ?

Mathilda « Aucun mort n'est quitte au seul motif qu'il est mort. Aucun vivant n'est coupable au seul motif qu'il a hérité. »

Mathilda Voilà ce que j'aimerais laisser. Et, puisque vous demandez une seule phrase, je m'arrêterai là. Les secrétaires de ma famille vous confirmeront que c'est un événement absolument historique.

Mathilda Vous pourrez ajouter une note en bas de page : les dernières volontés sont à interpréter de bonne foi. Je sais, cela sonne comme une plaisanterie. Avec les Giovanni, cette précision vaut parfois davantage qu'un cercueil blindé.

Babyface Une phrase qui refuse à la fois l'oubli et la culpabilité héréditaire. Vous savez que certains la trouveront contradictoire ?

Mathilda Les contradictions sont souvent le lieu où commence le droit. Les slogans, eux, terminent très bien une cérémonie. Je vous laisse décider quel genre d'article vous souhaitez écrire.

Je regardai les deux lignes dans mon carnet. Une femme qui vit entourée d'archives venait de me donner une phrase qu'elle souhaitait voir survivre sans lui accorder le dernier mot.

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IX. La question que l’on redoute

J'aurais pu m'arrêter à cette épitaphe. Elle était suffisamment concise pour convenir à une pierre, suffisamment juste pour trouver sa place au bas d'une page. Pourtant, au fil de l'entretien, Mathilda avait laissé plusieurs ouvertures qu'elle n'avait pas refermées. Une signature, un silence, un mort à qui l'on a demandé plus qu'il ne voulait donner. Je me demandais quelle question elle redoutait réellement, elle qui semblait pouvoir accueillir presque toutes les autres en les transformant en dossier.

Elle vit mon hésitation et retira son stylo de la table. Je compris qu'elle n'attendait pas la fin de nos échanges pour reprendre ses affaires. Elle venait seulement de me laisser choisir si je souhaitais les terminer honnêtement. Je lui présentai donc la question qui clôt toutes les Confessions de Minuit.

Babyface Vous venez de passer un certain temps à me parler de vous. Maintenant, dites-moi : quelle question espériez-vous secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ?

Mathilda « Combien de morts avez-vous maintenus auprès de vous en appelant cela une protection ? Et combien de vivants avez-vous laissés payer à leur place ? »

Mathilda Celle-là, Babyface. J'espérais que vous ne me la poseriez pas.

Mathilda Il existe une manière très commode de raconter mon existence. Je suis née chez les Giovanni. J'ai appris leurs usages, j'ai servi leurs intérêts, j'ai connu leurs fautes, puis je me suis efforcée d'imaginer quelque chose de moins brutal. La longue absence qui m'a été imposée a rendu leurs prétentions à l'éternité presque comiques. Plus tard, j'ai soutenu une famille élargie dans laquelle un seul nom ne devrait plus gouverner tous les autres. C'est un récit clair. Il comporte une évolution, un progrès moral et, si vous le souhaitez, une excellente conclusion pour votre article.

Mathilda Il manque seulement des personnes.

Mathilda Des vivants auxquels j'ai fait signer des arrangements dont ils ne pouvaient mesurer les conséquences. Des héritiers qui ont reçu une fortune avec une peur dont le testament ne disait rien. Des morts que nous avons consultés parce que leur silence compliquait nos affaires. Certains nous ont aidés. Certains ont été contraints. Et il m'est arrivé de considérer le refus de parler comme une difficulté qu'il convenait de résoudre.

Il manque des personnesIllustration : Joh'K

Mathilda Je pourrais vous expliquer que ces pratiques étaient ordinaires dans la famille. Ce serait vrai, et sans aucune valeur pour mon excuse. Je pourrais dire que certains esprits mentaient, qu'ils étaient dangereux, qu'il fallait protéger des personnes encore vivantes. Tout cela a également été vrai certaines nuits. C'est précisément ce qui rend le problème si agréable à dissimuler : une justification sincère peut accompagner une faute réelle.

Mathilda J'ai vu un défunt se taire. Je savais qu'il conservait une information importante. Je lui ai laissé croire que j'attendrais aussi longtemps qu'il le faudrait. À vrai dire, je n'avais pas encore décidé jusqu'où j'étais prête à aller. Ce souvenir me poursuit davantage qu'un cri. J'aimerais vous assurer que je lui ai ensuite donné entière liberté. Je ne peux pas vous raconter une telle fin avec certitude, et je refuse d'en inventer une pour rendre l'histoire plus supportable.

Mathilda Vous comprenez pourquoi je parle tant de dettes. C'est un langage que je maîtrise. Une dette possède un créancier, un débiteur, un objet, parfois une échéance. On peut la reconnaître, en contester le fondement, tenter d'en réparer les effets. C'est déjà difficile. Mais il existe des torts qui ne deviennent pas une dette négociable simplement parce que leur auteur possède assez de talent pour leur trouver une formule.

Mathilda Je n'ai pas toujours respecté les morts. Je ne les respecte pas toujours assez. Certaines nuits, la praticienne que je suis l'emporte sur la juriste que je prétends être. Il est rassurant de penser qu'on se connaît. Il l'est beaucoup moins de découvrir qu'on pourrait encore agir comme autrefois si les circonstances s'y prêtaient.

Mathilda Je vous demanderai donc de ne pas publier une histoire de rédemption. Je ne me suis pas acquittée de tout. Je ne saurais même pas établir la liste complète des personnes envers lesquelles j'ai des comptes à rendre. Ce serait déjà un travail de plusieurs vies. J'en ai une qui dure, avec quelques interruptions regrettables. Je compte m'en servir.

Mathilda Et si un jour quelqu'un vous explique que Mathilda Giovanni a enfin réglé toutes ses dettes, soyez extrêmement prudente. Soit on vous ment, soit je suis détruite, soit un parent vient de prendre le contrôle de mes archives. Je vous laisse choisir laquelle de ces nouvelles serait la plus inquiétante. Pour ma part, j'ai une préférence très marquée pour les deux premières.

Elle ne demanda pas à relire sa réponse. Je lui proposai pourtant de vérifier la formulation exacte de quelques passages qui concernaient des tiers. Elle accepta pour ces seuls passages, sans chercher à reprendre les mots par lesquels elle venait de s'accuser. Son souci des documents n'avait donc pas entièrement disparu sous l'émotion.

La pendule avait poursuivi son travail. Je repliai mes feuilles, éteignis l'enregistreur et replaçai le capuchon sur mon stylo. Mathilda se leva la première. Elle ne me tendit aucun acte, ne réclama aucune formule de remerciement. Son sourire avait retrouvé cette politesse dont je n'étais plus certaine de savoir si elle protégeait ou menaçait.

Babyface Vous n'avez rien à me faire signer ?

Mathilda Rien que je vous demanderais sans vous laisser le temps de le lire. Ce serait indécent. Et puis je préfère que vous reveniez parce que vous avez encore une question, pas parce qu'une clause vous y oblige.

Sur le seuil, elle me souhaita une bonne nuit avec une sobriété qui rendit presque inconvenants mes soupçons précédents. Je traversai de nouveau les couloirs où les portes ne laissaient rien deviner de leurs occupants. Dehors, le Marais respirait dans la lumière des réverbères. Une personne passait en parlant au téléphone de l'achat d'un appartement ; une autre riait devant une vitrine éteinte. Les vivants s'apprêtaient, sans le savoir, à hériter d'un matin que nous ne verrions pas.

Revenir avec une questionIllustration : Joh'K
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Le Regard de Babyface

Je suis entrée dans la Maison des Successions en pensant rencontrer une nécromancienne. Le mot est commode. Il promet des ombres, des chuchotements et les secrets qu'on peut obtenir en interrogeant un mort. Il promet surtout que la terreur possède un décor identifiable. On sait où regarder : une crypte, un cercle, une main posée sur un crâne. À la fin, il suffirait presque de fermer la porte pour se sentir en sûreté.

Mathilda Giovanni ne m'a offert aucun de ces secours.

Elle avait préparé deux fauteuils et posé un verre d'eau près de moi. Elle m'a parlé d'une clause, d'une femme absente d'un inventaire, d'une maison que deux héritiers ne voulaient pas pour les mêmes raisons. Elle a ri de sa famille avec une férocité si polie que j'ai parfois dû attendre la fin de sa phrase pour comprendre qu'elle venait de décrire une monstruosité. Certains descendants apprennent à menacer en montrant les crocs. Mathilda peut vous annoncer qu'une guerre familiale serait très regrettable, puis vous expliquer que personne n'a prévu les frais de succession.

Elle possède l'intelligence des gens qui repèrent les mécanismes là où les autres contemplent les événements. Une mort, à ses yeux, ne résout presque rien. Les biens changent de mains. Les secrets deviennent dangereux pour d'autres personnes. Les promesses survivent parfois à celles et ceux qui les ont faites. Une honte passe du défunt à ses enfants et prétend se rebaptiser devoir. La question que Mathilda apporte au Conseil n'est pas seulement qu'allons-nous décider ? C'est qui vivra avec notre décision lorsqu'aucun de nous ne se souviendra plus de l'avoir prise ?

À cette question, je n'ai pas de réponse satisfaisante. Je doute qu'une Cour gouvernée par des immortels en possède une. Nous avons tendance à croire que notre durée nous rend prévoyants. Les années peuvent aussi nous donner davantage de temps pour rendre une erreur officielle.

L'histoire de sa torpeur m'a troublée. Je me méfie du grand récit dans lequel un vampire ferme les yeux à une époque et les rouvre dans une autre avec la seule difficulté d'apprendre un vocabulaire nouveau. Mathilda a perdu cent cinquante-huit ans. Ce ne sont pas des années qu'on lui a volées pour les restituer au réveil. Ce sont des rencontres, des réconciliations possibles, des questions abandonnées sans réponse. Elle est devenue, à sa manière, l'héritière d'une absence. Rien de ce qu'elle sait sur les contrats ne peut lui rendre les gens qui ont vécu et disparu pendant qu'elle dormait.

Ce qu’écriraient les absentsIllustration : Joh'K

Je voudrais pouvoir conclure sur sa lucidité. Elle connaît la cruauté de sa famille. Elle veut que les Hecata apprennent à vivre sans qu'une branche prétende posséder toutes les autres. Elle ne prend pas la parole des défunts pour un jugement infaillible. Elle sait que la vérité d'un témoin doit être examinée, même lorsqu'il n'a plus de corps. Elle reconnaît la différence entre une signature et un consentement. Elle parle de ses propres fautes sans s'exonérer par son passé.

Ce serait une très belle histoire, si cela suffisait.

Mais Mathilda ne m'a pas permis de la raconter ainsi. Elle a elle-même signé des accords dont elle connaissait les conséquences. Elle a utilisé des morts comme des instruments. Elle sait toujours le faire, et la précision de ses raisonnements ne garantit pas qu'elle s'en abstiendra. Une femme capable de distinguer exactement la permission de la nécessité possède aussi les moyens de maquiller l'une sous le nom de l'autre. Cela devrait m'effrayer davantage que tous les spectres dont on m'a parlé.

Sa courtoisie ne rend pas ses actes innocents. Son humour les rend parfois plus difficiles à prendre au sérieux au premier instant, puis plus insupportables lorsque les mots reviennent. Je me suis surprise à rire d'un trait sur les contrats familiaux avant de penser aux personnes qui avaient dû subir ces contrats. J'avais alors exactement le même défaut que celui qu'elle venait de me confesser : celui de préférer une forme élégante à la douleur dont elle assure la conservation.

Je n'ai pas quitté son cabinet en la croyant rédimée. Je ne suis même pas certaine que cette notion intéresse beaucoup la Notaire des Morts. La rédemption est une histoire dont le héros rédige trop souvent lui-même la dernière page. Mathilda, elle, sait qu'un dossier peut être rouvert par quelqu'un qui n'était pas là lorsqu'on l'a clos.

Je conserve pourtant une chose de notre entretien, peut-être la plus simple : elle préfère désormais que les preuves puissent lui donner tort. Ce n'est pas une absolution. C'est une méthode. Pour quelqu'un qui a appris à administrer la mort, accepter de ne pas posséder la conclusion représente un geste que je n'avais pas prévu d'admirer.

En sortant, je suis passée devant la plaque de cuivre à l'entrée. Elle ne portait pas les noms des morts avec lesquels cette maison pourrait avoir affaire. Un instant, je me suis demandé ce qu'ils auraient voulu écrire, eux, s'ils avaient pu choisir le texte au-dessus de la porte.

Peut-être rien.

Peut-être seulement : Laissez-nous répondre. Et laissez-nous refuser.

Je ne sais pas si Mathilda saurait toujours respecter une telle inscription. Je sais seulement qu'elle comprendrait chaque mot, et qu'elle serait incapable de prétendre n'en avoir pas lu les conséquences.

Babyface