LES CONFESSIONS DE MINUIT

Orlok, celui qui se cache à visage découvert

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OrlokIllustration : Joh'K

Il y a des hommes qui refusent de se laisser photographier. D'autres passent leur existence à choisir leur meilleur profil. Orlok, lui, paraît avoir résolu le problème en possédant un visage que personne ne souhaite examiner trop longtemps.

C'est du moins l'erreur que commettent ceux qui le rencontrent pour la première fois.

Le Primogène Nosferatu de Paris porte dans les salons du Prince un nom emprunté à l'une des silhouettes les plus célèbres du cinéma muet. Le rapprochement est si évident qu'il en devient presque une plaisanterie de mauvais goût : un vieux vampire au visage cadavérique se fait appeler Orlok. Il a parfois des lunettes noires, souvent un bonnet de laine, toujours cette façon de fixer son interlocuteur comme s'il cherchait la phrase qu'on a décidé de ne pas prononcer.

On le dit maître des souterrains et des informations oubliées, dépositaire de vérités qu'une partie de la Cour préférerait voir enterrées. À l'entendre, tout cela relève de l'exagération. Il déteste surtout, me prévient-on, ceux qui croient qu'un Nosferatu sait tout.

Notre rendez-vous ne se déroule pas dans les Catacombes. Il a décliné cette idée avec une courtoisie assez sèche pour que je n'insiste pas. À la place, il a choisi une ancienne petite salle de projection, dont il n'a pas souhaité que j'indique l'adresse. Des fauteuils de velours usés, une porte lourde, une cabine derrière une vitre poussiéreuse. L'écran est blanc, mais rien n'y est projeté.

Il est déjà là lorsque j'entre. Impossible de dire depuis quand. Une lampe de travail éclaire une petite table, deux chaises et une carafe d'eau que personne ne boira.

Orlok regarde mon enregistreur.

« Un seul ? »

Je demande s'il en faudrait davantage.

« Non. Je me demandais seulement lequel était le leurre. »

Il me montre la seconde chaise. Je m'assieds. Il conserve ses lunettes un moment encore, puis les retire sans cérémonial.

Je m'étais préparée à détourner les yeux. Cela m'irrite de découvrir que j'y avais songé.

« Nous pouvons commencer, Babyface. Mais évitez de m'appeler mystérieux. Les gens mystérieux passent leur temps à parler d'eux-mêmes. C'est épuisant. »

J'appuie sur la touche rouge.

Lequel est le leurre ?Illustration : Joh'K
01

I. Derrière le visage

Babyface Comment dois-je vous appeler ? Monsieur le Primogène, Orlok, Max Schreck ?

Orlok Orlok suffira.

Babyface Vous avez pourtant plusieurs noms. Lequel ne voulez-vous surtout pas entendre ?

Orlok Celui qu'un imbécile vient de trouver dans une archive et dont il est persuadé qu'il ouvre toutes les autres.

Babyface Vous parlez d'un nom réel ?

Orlok Je parle d'un problème d'éducation. On apprend aux enfants à lire. On devrait aussi leur apprendre qu'une ligne dans un registre n'est pas une révélation divine.

Babyface Max Schreck ne vous dérange pas ?

Orlok Les amateurs de cinéma connaissent déjà ce nom. Ils s'en servent comme on se sert d'une référence culturelle : pour montrer qu'ils ont reconnu quelque chose. Qu'ils se fassent plaisir.

Babyface Vous ressemblez pourtant beaucoup à l'acteur.

Orlok C'est un point de vue.

Babyface Et vous portez le nom de son personnage.

Orlok Vous avez lu la notice. C'est encourageant.

Il n'a pas souri. Pourtant, quelque chose dans sa voix me donne l'impression qu'il s'amuse énormément.

Babyface Trois mots pour vous décrire ?

Orlok Patient. Observateur. Désagréable.

Babyface Le troisième me semble particulièrement injuste.

Orlok Attendez la fin.

Babyface Vous êtes toujours aussi agréable avec vos invités ?

Orlok Je croyais être le vôtre.

Une ligne n’est pas un nomIllustration : Joh'K

Babyface Très bien. La qualité que vous admirez le plus chez les autres ?

Orlok Le doute méthodique.

Babyface Cela manque un peu de chaleur.

Orlok La chaleur ne protège pas d'une conclusion fausse. Le doute méthodique, parfois. Quand dix personnes m'expliquent qu'une chose est évidente, je m'intéresse à la onzième, celle qui dit : « Attendez. » Elle peut être stupide. Mais au moins elle a compris qu'une unanimité n'est pas une preuve.

Babyface Vous aimez donc les contradicteurs ?

Orlok J'aime ceux qui apportent une contradiction vérifiable. C'est moins fréquent que ceux qui prennent leur mauvaise humeur pour de l'indépendance d'esprit.

Babyface Vous avez le sentiment qu'on vous contredit rarement ?

Orlok On me contredit constamment. On le fait simplement plus volontiers avant de connaître les faits.

Babyface Quel défaut pardonnez-vous aux autres, mais pas à vous-même ?

Orlok La précipitation.

Babyface Vous prenez vos décisions lentement ?

Orlok En principe. Une information arrive, puis une autre. Vous vérifiez l'origine de la première, vous cherchez pourquoi la seconde la contredit. Vous découvrez ensuite que celui qui a fourni la troisième avait intérêt à ce que vous ignoriez les deux précédentes. Si vous agissez trop tôt, vous pouvez détruire une source, envoyer quelqu'un à la mort ou informer vos adversaires que vous les avez repérés.

La onzième voixIllustration : Joh'K

Babyface Vous décrivez une forme de prudence exemplaire.

Orlok Je décris aussi une excuse parfaite pour ne jamais rien décider.

Babyface Vous l'avez déjà utilisée ?

Orlok Oui.

Il prononce ce mot en regardant l'écran vide. Je pourrais lui demander quand. J'ai la curieuse impression que ce serait prématuré.

Babyface Votre plus grand talent, sans recourir à votre Sang ?

Orlok Remarquer ce qui manque.

Babyface Dans les dossiers ?

Orlok Dans les dossiers, les pièces, les conversations, les photographies de famille. Un portrait représente six personnes ; je m'intéresse à la septième, dont on distingue encore l'ombre sur le mur. Une liste d'invités est complète ; je demande qui a renoncé à venir. Un ministre prononce un discours ; je regarde la personne chargée de ramasser les verres lorsqu'il a terminé.

Babyface Vous considérez les absences comme des indices ?

Orlok Pas toutes. Il faut se méfier de cette manie contemporaine de transformer n'importe quel oubli en complot. Parfois, une chaise est vide parce que son propriétaire a la grippe. Mais lorsqu'on ne se demande jamais pourquoi elle est vide, il devient très facile d'y faire disparaître quelqu'un.

Babyface Vous avez parlé de photographies. Le cinéma et l'image paraissent vous intéresser beaucoup.

Orlok L'image est un document. Il faut seulement savoir ce qu'elle documente.

Babyface Quel est le plus grand malentendu entretenu à votre sujet ?

Orlok Que les Nosferatu savent tout.

Babyface Vous ne savez pas tout ?

Orlok Non. Nous savons où les autres ont oublié de chercher. C'est moins spectaculaire et beaucoup plus fatigant.

Babyface Et votre visage ? Vous pensez qu'il empêche les gens de vous connaître ?

Orlok Il les aide à choisir ce qu'ils veulent croire. Certains y voient toute une tragédie. D'autres une menace. Quelques-uns sont si occupés à ne pas montrer leur dégoût qu'ils oublient la question qu'ils étaient venus poser. À force, vous découvrez que le problème n'est pas toujours ce que les gens regardent, mais tout ce qu'ils cessent de voir en même temps.

La chaise absenteIllustration : Joh'K

Babyface Je ne sais pas si je dois vous demander pardon d'avoir regardé.

Orlok Vous devriez plutôt vous demander ce que vous avez regardé après.

Je jette malgré moi un œil à ses mains. Il l'a remarqué, naturellement.

02

II. Quand vous étiez encore vivant

Babyface Votre plus beau souvenir de votre existence mortelle ?

Orlok Un domestique que personne n'écoutait.

Babyface C'est plutôt énigmatique.

Orlok Vous vouliez un souvenir, pas un épisode de mémoires illustrés. Je me rappelle une pièce où des hommes importants discutaient du sort de gens qu'ils ne verraient jamais. Ils se croyaient seuls, parce que ceux qui servaient n'entraient pas dans leur définition d'une présence. Pourtant, ces personnes savaient tout : quelles portes grinçaient, quels courriers arrivaient, qui buvait trop, qui avait peur de rencontrer qui.

Babyface Vous étiez l'un des domestiques ?

Orlok Je regardais.

Babyface Cela ne répond pas à ma question.

Orlok Si. Simplement pas à celle que vous pensiez avoir posée.

Babyface Qu'avez-vous compris ce jour-là ?

Orlok Qu'être invisible n'exigeait pas toujours de se cacher. On peut être dans une pièce, à un mètre de quelqu'un, et ne compter pour rien dans son regard. C'est une violence discrète. C'est aussi une possibilité que j'ai malheureusement appris à utiliser.

Babyface Vous dites « malheureusement » ?

Orlok L'intelligence acquise au contact d'une injustice ne nous protège pas de la reproduire lorsque cela nous arrange.

Babyface Quelle petite chose de votre ancienne vie vous manque aujourd'hui ?

Orlok Le matin.

Babyface La lumière ?

Orlok Le commencement. Avant que la journée ait eu le temps de se couvrir de raisons. Les papiers encore propres sur un bureau. La fraîcheur d'une pièce dont on vient d'ouvrir les fenêtres. Des gens qui sortent sans savoir quelles absurdités les attendent. Rien de grandiose. C'est peut-être pour cela que cela me manque.

Babyface Vous êtes nostalgique ?

Orlok Non. Je suis privé de quelque chose. Ce n'est pas la même chose.

Babyface Si vous pouviez revivre une journée de votre vie humaine, laquelle choisiriez-vous ?

Orlok Une journée où j'ignorais la suite.

Babyface Laquelle ?

Orlok Je ne vais pas vous donner une date. Ce serait encore une façon de tricher. Ceux qui vivent très longtemps développent une habitude pénible : ils regardent le passé en se félicitant de tout ce qu'ils auraient su faire s'ils avaient possédé alors leur expérience présente. Ils oublient que le jeune idiot qu'ils jugent sévèrement ne pouvait pas connaître l'avenir.

Babyface Vous aimeriez retrouver l'innocence ?

Orlok Non plus. L'incertitude. Il y a une différence. L'innocence peut être un privilège. L'incertitude est la condition normale des vivants. Je l'ai passée presque toute entière à vouloir m'en débarrasser. Une nuit, sans conséquences, je serais curieux de la retrouver.

Le commencement absentIllustration : Joh'K

Babyface Et quelle personne du passé aimeriez-vous revoir quelques minutes ?

Il ne bouge plus. Le silence dure assez longtemps pour que j'entende un léger claquement dans les tuyaux du bâtiment.

Orlok Quelqu'un qui ne figure dans aucun livre.

Babyface Vous pourriez m'en dire un peu plus ?

Orlok Non.

Babyface Vous me refusez son nom pour la protéger ?

Orlok Elle n'a plus besoin de protection.

Babyface Alors pourquoi ?

Orlok Parce qu'il existe des gens qu'on n'a jamais laissé parler pour eux-mêmes. Je refuse d'ajouter à leur histoire une dernière version racontée par un autre. Même si cet autre, c'est moi.

Il replace ses lunettes sur la table, parallèles au bord. Son geste est méticuleux, sans affectation.

Babyface Si vous pouviez adresser une phrase à l'humain que vous étiez avant l'Étreinte ?

Orlok Lis les marges. Puis demande qui a écrit la page.

Babyface Vous lui conseilleriez de se méfier davantage ?

Orlok De se méfier des belles explications. Les sociétés humaines adorent les histoires qui tiennent dans un registre propre, avec le bon nom dans la bonne case. Cela rassure tout le monde. Mais lorsqu'un document raconte exactement ce que son propriétaire avait besoin qu'il raconte, il faut se demander ce qui lui est arrivé avant d'être classé.

Babyface Vous avez été trompé par ce genre de document ?

Orlok Vous seriez étonnée du nombre de morts qui possèdent une excellente administration.

Babyface Vous parlez d'identités fabriquées ?

Orlok Je parle des archives. Elles sont bien élevées : elles ne protestent jamais lorsqu'on les falsifie.

Les lunettes parallèlesIllustration : Joh'K
03

III. Le Sang et la Bête

Babyface Votre première pensée lorsque vous avez compris ce que vous étiez devenu ?

Orlok Mon visage.

Babyface Vous vous souvenez de l'instant où vous l'avez découvert ?

Orlok Assez. Le Fléau a ceci d'aimable qu'il n'attend pas qu'on soit prêt. Il y a la douleur, puis les réactions des autres. Et un moment où l'on comprend que même ses proches devront apprendre à regarder autrement. Certains n'y parviennent jamais.

Babyface Vous en avez souffert ?

Orlok Oui.

Babyface Vous le dites sans détour.

Orlok Vous préfériez une légende sur mon courage ? J'ai souffert. J'ai eu peur. J'ai appris à me cacher. Puis, un jour, je me suis aperçu que je passais plus de temps à organiser la réaction des autres qu'à penser à la mienne. Ce n'était pas une guérison. C'était un changement de méthode.

Babyface Vous avez fini par accepter votre apparence ?

Orlok Par cesser de négocier avec elle.

Babyface Il vous arrive d'en jouer.

Orlok Il m'arrive de jouer, oui.

Je me demande s'il vient de faire exprès de choisir ce verbe. Il n'offre aucune explication.

Babyface Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans la condition vampirique ?

Orlok Le temps qu'il faut pour voir une histoire changer.

Babyface Vous avez connu plusieurs versions d'un même événement ?

Orlok Constamment. Une guerre se termine : voici les héros, les lâches, les coupables. Trente ans plus tard, une correspondance paraît ; les héros deviennent plus discutables. Cinquante ans passent ; une personne oubliée retrouve une voix. Cent ans plus tard, on découvre que le discours officiel reposait sur une traduction fautive. Rien de tout cela ne rend la première version totalement fausse. Mais elle devient insuffisante.

Cesser de négocierIllustration : Joh'K

Babyface C'est pour cela que vous conservez autant d'archives ?

Orlok Je conserve de quoi vérifier qu'on n'est pas en train de construire une nouvelle certitude sur les décombres de la précédente. L'Histoire est pleine de gens sûrs d'avoir raison. Le temps est un critique moins impressionnable que les courtisans.

Babyface Et qu'est-ce que vous détestez le plus ?

Orlok La Faim.

Babyface Plus que votre Fléau ?

Orlok Mon visage n'a jamais essayé de faire passer une personne pour un repas. La Faim, si. Elle réduit le monde à ce qui est immédiatement utile pour continuer d'exister. Je peux passer une nuit à examiner des nuances, des témoignages contradictoires, des décisions prises dans la peur. Il suffit d'un certain niveau de Faim pour qu'une seule chose devienne insupportablement claire : quelqu'un a du Sang, et je le veux.

Babyface Vous la maîtrisez toujours ?

Orlok Évidemment non. Il faut se méfier des vampires qui disent « toujours ». Ils ont soit une mémoire défectueuse, soit un public qu'ils méprisent.

Babyface Votre première chasse ? Vous en gardez un souvenir précis ?

Orlok Suffisamment précis.

Babyface Vous accepteriez de le raconter ?

Orlok Non.

Babyface Même quelques détails ?

Orlok Vous y gagneriez une scène sanglante. Moi, peut-être une réputation de monstre un peu mieux entretenue. Et la personne concernée deviendrait, une fois encore, un accessoire de mon histoire. Je trouve que cela suffit.

Les versions de l’histoireIllustration : Joh'K

Babyface Alors qu'en avez-vous retenu ?

Orlok La rapidité avec laquelle une nécessité trouve une justification. Sur le moment, vous avez faim. Ensuite, vous avez une explication. Puis viennent les habitudes, les règles, les mots qui rendent tout cela présentable. Ce n'est pas parce qu'une chasse s'effectue avec méthode qu'elle cesse d'être une prédation.

Babyface Qu'est-ce qui vous effraie le plus : perdre le contrôle de la Bête ou ne plus sentir le besoin de lui résister ?

Orlok La seconde possibilité.

Babyface Pourquoi ?

Orlok Une perte de contrôle se voit. Elle laisse souvent une scène, un témoin, des dégâts. On peut avoir horreur de ce qu'on a fait. L'habitude, elle, classe les mêmes actes sous « mesures nécessaires ». Avec des rubriques, des signatures, parfois une jolie présentation. Je connais très bien ce vocabulaire.

Babyface Vous l'utilisez vous-même ?

Orlok Bien sûr. Vous imaginiez que je condamnais uniquement les erreurs des autres ? Il m'arrive de connaître le nombre de vies menacées, les conséquences probables d'une intervention, les risques pour une source. Puis de prononcer cette formule exquise : « Nous n'avions pas le choix. » C'est souvent à cet instant qu'il faut demander qui était inclus dans ce « nous ».

Babyface Vous vous considérez parfois comme la Bête que vous combattez ?

Orlok Je me considère comme responsable de ce qu'elle m'arrange de faire.

Babyface Y a-t-il quelque chose que vous refuseriez absolument, même pour survivre ?

Orlok Livrer les miens en bloc.

Babyface Vous parlez des Nosferatu ?

Orlok D'une communauté entière, quelle qu'elle soit, confiée à ceux qui veulent la détruire. Une adresse peut déjà condamner. Une liste complète transforme la chasse en opération administrative. Vous voyez, nous revenons aux registres.

Babyface Vous avez déjà dû choisir entre plusieurs vies ?

Orlok Oui.

Babyface Et vous avez choisi ?

Orlok Voilà généralement ce que signifie devoir choisir.

Babyface Vous refusez d'en parler ?

Orlok Je refuse surtout d'appeler héroïsme ce qui, pour quelqu'un d'autre, a été une condamnation. Si vous cherchez un héros, Babyface, vous avez pris la mauvaise porte.

La liste referméeIllustration : Joh'K
04

IV. Les goûts et les plaisirs

Babyface Changeons de sujet. Une musique pour vous accompagner pendant un siècle ?

Orlok L'Art de la fugue. Bach.

Babyface Vous aimez donc la musique savante.

Orlok J'aime surtout qu'on puisse suivre une voix sans perdre les autres. Dans cette œuvre, une idée entre, une seconde lui répond, une troisième reprend ce qu'on croyait terminé. Rien ne se passe exactement au même endroit, et pourtant l'ensemble tient. Il faut parfois écouter trois fois pour comprendre ce qu'on avait sous les oreilles dès la première minute.

Babyface Cela ressemble à un rapport de renseignement mis en musique.

Orlok Quelle façon épouvantable de rendre Bach suspect. Vous êtes vraiment journaliste.

Babyface Et si je diffusais plutôt une chanson légère pour égayer cette salle ?

Orlok Je vérifierais la sortie de secours.

Babyface Quelle œuvre d'art vous représente le mieux ?

Orlok Nosferatu. Évidemment.

Babyface Vous me facilitez le travail. Le film de Murnau, sorti en 1922, avec Max Schreck dans le rôle du comte Orlok. Vous avez donc adopté le personnage au point de lui ressembler ?

Orlok Il est assez rare qu'une œuvre réussisse à faire payer les spectateurs pour regarder ce qui les ferait fuir dans un couloir. C'est une performance respectable.

Babyface Vous ne répondez pas vraiment à ma question.

Orlok C'est une autre performance respectable.

Les voix qui se répondentIllustration : Joh'K

Il incline légèrement la tête. Sous la lampe, son profil évoque si nettement certaines images du film que j'en ressens un malaise absurde. Évidemment qu'il s'en est inspiré. Les Nosferatu ont de l'humour. Je me surprends à me répéter cette explication pour une raison que je ne comprends pas.

Babyface Qu'appréciez-vous particulièrement dans ce film ? Le personnage ? L'atmosphère ?

Orlok Son dispositif. Dans la rue, une silhouette pareille provoquerait la panique. Sur un écran, au milieu d'ombres déformées, elle devient du cinéma. Ce qui était insoutenable se transforme en une représentation admirable. Les gens sortent de la salle et discutent du maquillage, de l'éclairage, de la manière dont le réalisateur les a effrayés. Ils sont parfaitement heureux d'avoir cru pendant une heure à ce qu'ils refuseraient de croire en dehors de la salle.

Babyface C'est une conception très cynique du public.

Orlok Pas du tout. C'est une conception très tendre. Les humains inventent des fictions pour apprivoiser ce qu'ils ne savent pas regarder. Sans cela, vous n'auriez ni théâtre, ni cinéma, ni une bonne moitié des usages de la Cour de Paris.

Babyface Vous avez rencontré Murnau ?

Orlok Vous faites un entretien sur moi ou sur l'histoire du cinéma ?

Babyface Les deux, apparemment.

Orlok Alors vous devriez commencer par regarder ses films. Ils racontent davantage que mes commentaires.

Babyface Vous êtes donc un admirateur de Max Schreck ?

Orlok Je trouve qu'il avait un visage plein d'avenir.

Enfin, il rit. Un son bref, sec, presque un froissement de papier. Il a réussi à rendre la plaisanterie encore moins rassurante qu'avant.

Le cadre et le monstreIllustration : Joh'K

Babyface Votre endroit préféré à Paris ?

Orlok En dessous.

Babyface C'est vaste.

Orlok Et vous êtes curieuse. Nous progressons.

Babyface Vous pourriez préciser ? Une galerie, une carrière, une partie des Catacombes ?

Orlok Nous allons éviter de transformer l'entretien en guide touristique. Les Parisiens ont construit leur ville sur d'autres villes. Une maison recouvre une cave qui recouvre une carrière ; un passage oublié devient une conduite, une conduite est condamnée, un nouveau plan efface ce que le précédent prétendait montrer. En haut, les noms des rues changent. En bas, on trouve parfois la trace de ce qui les précédait.

Babyface Vous aimez les endroits abandonnés ?

Orlok J'aime les endroits qui rappellent que personne ne possède la dernière version d'une ville. On bâtit, on détruit, on remplace. On croit avoir effacé un quartier et l'on découvre que son escalier continue sous le trottoir. Paris n'est pas seulement ce qu'on voit depuis une fenêtre du Palais-Royal. C'est aussi ce qui la soutient sans demander qu'on le remercie.

Babyface Vous voulez dire que vos galeries sont le véritable Paris ?

Orlok Non. C'est une de ces phrases romantiques qui empêchent de penser. La surface est réelle, le dessous aussi. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui les relie.

Babyface Vous avez l'air de parler d'un organisme vivant.

Orlok Les villes ressemblent assez aux organismes pour que la comparaison soit utile. Pas assez pour qu'il faille leur inventer une volonté. Méfiez-vous des métaphores trop convaincantes, Babyface. Elles finissent par se faire passer pour des faits.

La seconde géographieIllustration : Joh'K

Babyface Une odeur, une couleur, une sensation qui fait surgir un souvenir ?

Orlok La poussière chauffée par une lampe de scène.

Babyface La poussière ?

Orlok Vous auriez préféré le parfum d'une actrice ? La poussière, elle, était toujours là. Une vieille installation de théâtre en possède une odeur très particulière. Un peu de bois, de métal, de chaleur. On entend une poulie bouger, un machiniste chuchoter, un changement de décor qu'on prépare pendant que le public admire une scène différente.

Babyface Vous avez travaillé au théâtre ?

Orlok J'ai beaucoup fréquenté les coulisses. Elles sont plus honnêtes que les foyers : on y reconnaît au moins que tout dépend de gens qu'on ne voit pas.

Babyface Pourtant le théâtre, c'est l'art de l'illusion.

Orlok Précisément. Tout le monde sait que le château est peint. Tout le monde s'émeut quand même de sa destruction. Ce consentement est fascinant. Le théâtre a découvert depuis longtemps une chose que les politiciens continuent de croire avoir inventée : pour convaincre quelqu'un, il ne suffit pas de lui montrer une image. Il faut lui donner une histoire dans laquelle elle puisse entrer.

Babyface Vous auriez pu être metteur en scène.

Orlok J'aurais été exécrable avec les acteurs.

Babyface Vous l'êtes déjà avec les journalistes.

Orlok Alors imaginez avec une troupe entière.

La poussière des coulissesIllustration : Joh'K

Babyface Si vous aviez une nuit sans aucune obligation, ni danger, comment la passeriez-vous ?

Orlok Dans une salle obscure. Un vieux film muet. Personne pour me demander ce qui est vrai.

Babyface Seul ?

Orlok Pas nécessairement. J'aimerais surtout entendre les quelques spectateurs restés jusqu'à la fin discuter de ce qu'ils ont vu. Chacun serait persuadé d'avoir compris une scène différemment. Je n'interviendrais pas.

Babyface Vous n'y arriveriez jamais.

Orlok Vous voyez ? Votre questionnaire était censé m'offrir une nuit impossible. Il réussit parfaitement.

05

V. Les autres et vous

Babyface Qu'attendez-vous réellement d'un ami ?

Orlok Qu'il ne réclame pas l'inventaire.

Babyface De vos secrets ?

Orlok Un ami peut savoir qu'on ne lui dit pas tout sans en conclure qu'on le méprise. J'attends également qu'il ose me dire non. La flatterie facilite les réceptions, elle ruine les amitiés. Quant à la confiance absolue, j'ai tendance à la trouver suspecte : les gens qui promettent de ne jamais vous trahir n'ont généralement pas réfléchi à ce que signifie « jamais ».

Babyface Vous vous montrez très exigeant.

Orlok Je me montre surtout capable de rester seul.

Babyface Cela n'a jamais été douloureux ?

Orlok Vous posez une question à laquelle il serait impoli de répondre par un haussement d'épaules.

Babyface Vous pouvez essayer une phrase.

Orlok Oui. Parfois.

Babyface La trahison que vous ne pardonneriez jamais ?

Orlok Vendre quelqu'un qui vous a accordé sa confiance pour obtenir une meilleure place auprès des puissants.

Babyface Et la trahison commise par peur ?

Orlok Elle n'est pas moins dangereuse, mais on peut au moins la comprendre. Un être acculé peut faire des choses terribles. Cela ne les excuse pas toujours. La vanité, en revanche, me paraît une raison particulièrement médiocre d'envoyer quelqu'un à la destruction.

Babyface Vous avez déjà trahi ?

Orlok Probablement davantage de fois que vous ne le souhaiteriez.

Sans réclamer l’inventaireIllustration : Joh'K

Babyface Probablement ? Vous ne comptez pas ?

Orlok La difficulté tient à la définition. Prévenir un Prince d'une trahison, c'est parfois trahir le traître. Protéger une source, c'est parfois lui cacher la raison pour laquelle vous l'exposez à un risque. Il arrive qu'on protège une promesse en en rompant une autre. Si vous cherchez une profession de vertu, demandez plutôt une entrevue au département des relations publiques.

Babyface Croyez-vous encore à l'amour ?

Orlok Oui.

Babyface Vous ne me taquinerez pas ?

Orlok C'est vous qui avez formulé une question sérieuse. Ne vous plaignez pas du résultat.

Babyface Et qu'il puisse survivre à l'éternité ?

Orlok L'éternité n'améliore personne automatiquement. Elle laisse davantage de temps pour apprendre à connaître l'autre, et autant de temps pour le décevoir. Si deux êtres continuent à se choisir librement après tout cela, il me semble qu'ils accomplissent quelque chose d'assez remarquable.

Babyface Vous êtes amoureux ?

Orlok Vous avez besoin d'un nom pour croire à la réponse précédente ?

Babyface Non. Mais un nom intéresserait certainement mes lecteurs.

Orlok Ce qui explique pourquoi je n'en donnerai pas.

Babyface Vous ne faites jamais de déclarations romantiques ?

Orlok J'évite surtout celles qui exigent un public. L'amour n'est pas plus vrai parce qu'un journaliste l'a noté.

Babyface Vous faites partie de la coterie de Montfaucon, celle du Prince et des Primogènes. Qu'admirez-vous le plus chez vos compagnons ?

Orlok Qu'ils ne regardent pas tous la même chose.

Babyface Cela paraît une qualité assez modeste pour une coterie si puissante.

Orlok Pas du tout. Dans une Cour, tout le monde finit par regarder le Prince. C'est une erreur de perspective très répandue. Claudia comprend ce qu'une salle acceptera de voir. Freesia comprend ce qu'une institution peut supporter. Elara se demande pourquoi les évidences sont parfois des problèmes mal formulés. D'autres cherchent la preuve, la faille, l'intention. François, lui, doit prendre une décision pendant que nous expliquons tous pourquoi nos réponses sont préférables.

Babyface Vous avez donc de l'affection pour Montfaucon ?

Orlok Vous me demandez de devenir sentimental devant un magnétophone. C'est une très mauvaise idée.

Babyface Ce n'est pas une réponse négative.

Orlok Non.

Babyface Vous avez pourtant eu des désaccords avec certains Primogènes.

Orlok Un conseil composé de gens toujours d'accord serait surtout un excellent sujet d'enquête. Il faudrait découvrir qui les a rendus aussi dociles.

Babyface Claudia vous agace parfois ?

Orlok Régulièrement. Elle a un goût détestable pour les apparitions calculées. Elle sait exactement où placer une personne pour que la pièce entière commence à la regarder. Je trouve cette compétence inquiétante.

Ne pas regarder tous au même endroitIllustration : Joh'K

Babyface Vous la respectez donc.

Orlok Je viens de le dire d'une manière bien plus élégante.

Babyface Et François Villon ?

Orlok C'est un Prince.

Babyface Vous pouvez tout de même faire mieux que cela.

Orlok C'est un Prince qui sait que je ne lui raconte pas toutes mes soirées.

Babyface Vous lui cachez des choses ?

Orlok J'espère que vous n'êtes pas en train de découvrir le fonctionnement élémentaire de la politique. Le Prince n'a pas besoin de connaître chaque conversation pour prendre ses décisions. Et un informateur qui remet toutes ses sources à un seul souverain a simplement organisé, avec beaucoup d'efficacité, leur future disparition.

Babyface Villon l'accepte ?

Orlok Il est suffisamment ancien pour comprendre la différence entre la loyauté et la divulgation intégrale. Je n'ai pas besoin de connaître chacune de ses pensées. Il n'a pas besoin de posséder chaque dossier que je consulte.

Babyface Vous êtes donc dans une confiance réciproque ?

Orlok Dans une confiance de gens qui ont appris à ne pas la confondre avec l'aveuglement.

Babyface Et lorsqu'il vous demande quelque chose que vous préférez taire ?

Orlok Nous discutons.

Babyface Longtemps ?

Orlok Cela dépend de son humeur. Et de la mienne.

Il n'ajoute rien. Je comprends que, pour lui, la relation avec François Villon n'est pas une réserve d'anecdotes qu'on distribue aux journalistes.

Babyface Si votre existence devait dépendre d'un seul membre de Montfaucon, qui choisiriez-vous ?

Orlok Dame Freesia.

Babyface Voilà une réponse qui pourrait surprendre.

Orlok C'est généralement le signe qu'une question méritait d'être posée.

Babyface Pourquoi elle ?

Orlok Parce que si elle vous promet une issue, elle aura pensé à la porte, aux gens qui peuvent l'ouvrir, à ceux qui ne doivent jamais apprendre son existence, et à la facture qu'on vous présentera ensuite. J'apprécie les promesses pour lesquelles quelqu'un a prévu les détails ennuyeux.

Babyface Vous lui feriez confiance pour vous protéger ?

Orlok Pour organiser une sortie dans laquelle personne n'aurait besoin de jouer les martyrs. C'est moins glorieux. Beaucoup plus utile.

Babyface Et si elle vous envoyait effectivement une facture ?

Orlok J'aurais la délicatesse de la payer. Il existe des principes auxquels je tiens.

Prévoir la sortieIllustration : Joh'K

Babyface Quel sacrifice seriez-vous prêt à faire pour quelqu'un que vous aimez ?

Orlok Brûler une archive.

Babyface Une simple archive ?

Orlok Une vraie. Sans copie de secours. Sans photographie que j'aurais prétendument oubliée. Une pièce dont la destruction signifierait qu'une part du passé serait perdue pour toujours.

Babyface Ce serait si difficile ?

Orlok Vous demandez cela à quelqu'un qui considère qu'une vie effacée des registres subit parfois une seconde mort. Préserver une trace peut devenir un devoir. Mais une archive peut aussi être utilisée comme un couteau. Si elle ne devait servir qu'à faire du mal à quelqu'un que j'aime, il faudrait choisir entre la mémoire et la personne.

Babyface Et vous choisiriez la personne ?

Orlok J'espère.

Babyface Vous hésitez ?

Orlok Je serais plus inquiet si je vous assurais que je n'hésiterais pas une seconde. On ne mesure pas un sacrifice à la facilité avec laquelle on l'annonce.

La trace et la personneIllustration : Joh'K
06

VI. Le pouvoir et l'éternité

Babyface Qu'est-ce que le pouvoir représente pour vous ? Une protection, une responsabilité, une liberté, une tentation ?

Orlok Une responsabilité. Puis une tentation. Dans cet ordre, quand tout va bien.

Babyface La tentation de quoi ?

Orlok De penser que connaître le secret d'une personne nous donne un droit sur elle. C'est une sottise répandue parmi ceux qui ont accès à beaucoup d'informations. Ils finissent par confondre la capacité de nuire et l'autorité de décider. Il y a des gens que je pourrais briser avec quelques lignes sorties d'un mauvais dossier. Cela ne ferait pas de moi quelqu'un de juste.

Babyface Vous ne vous en servez jamais ?

Orlok Je vous ai déjà prévenue que vous aviez choisi la mauvaise porte pour trouver un héros.

Babyface Pourtant, votre position au Primogénat vous donne précisément cette capacité d'influence.

Orlok Je siège au Conseil parce que l'information a besoin d'y être représentée, pas parce que je mérite qu'on m'accorde un pouvoir mystique sur la vérité. La Cour passe son temps à demander qui possède la ville. Elle devrait parfois se demander qui sait où sont les sorties de secours.

Babyface Vous avez rejoint le Primogénat en 1972. Qu'est-ce qui a changé ?

Orlok Les invitations sont devenues plus soignées. Les conversations, pas toujours. On vous propose un siège, et soudain les gens se persuadent que vous êtes devenu sage. C'est très dangereux. J'essaye de conserver quelques habitudes assez désagréables pour les détromper.

Le droit de nuireIllustration : Joh'K

Babyface Vous êtes pourtant un pilier du règne de Villon.

Orlok Un pilier a surtout l'avantage d'être là quand on a besoin d'empêcher le plafond de tomber. Personne ne le remercie tant que le bâtiment tient.

Babyface Votre plus grande ambition, celle que vous reconnaîtriez publiquement ?

Orlok Que la mémoire de Paris ne puisse pas brûler en une nuit.

Babyface Vous parlez d'archives matérielles ?

Orlok D'archives, de souvenirs, de noms, de témoignages, de décisions dont certains préféreraient qu'on oublie le coût. Je n'aime pas les monuments élevés à la gloire des hommes qui ont fait disparaître le nom de ceux qui ont payé pour leur construction. Je n'aime pas davantage les collections où une seule personne peut décider de ce qui mérite de survivre.

Babyface Vous conservez donc les secrets de la ville contre ses dirigeants ?

Orlok Je conserve ce qui permettra à ceux qui viennent après de ne pas dépendre entièrement des récits officiels. Il y a une différence entre garder une mémoire et préparer un procès. Même si, parfois, les deux se ressemblent.

Babyface Le public voudrait peut-être savoir ce que vous possédez.

Orlok Alors il serait bon que je ne le lui dise pas. Vous connaissez la valeur d'une adresse après qu'elle a été publiée ? En général, elle diminue très vite pour ceux qui devaient y être en sécurité.

Babyface Vous n'avez donc pas de grande bibliothèque où tout serait rassemblé ?

Orlok Quelle merveilleuse idée. Avec un grand escalier, une porte unique et une jolie plaque à mon nom. Pourquoi ne pas distribuer directement le plan aux chasseurs ?

Une mémoire disperséeIllustration : Joh'K

Babyface Vous n'aimez pas la centralisation.

Orlok Un renseignement conservé en un seul endroit est un renseignement qu'on peut faire disparaître en une seule nuit. Après ce que nos sociétés ont appris des réseaux compromis, il serait criminel d'oublier cette évidence.

Babyface Vous pensez à SchreckNET ?

Orlok Et voilà. Nous y arrivons.

Babyface Vous portez le même nom. Certains prétendent que vous l'auriez créé.

Orlok Tous les Tremere s'appellent-ils Tremere ?

Babyface Non.

Orlok Vous avez votre réponse.

Babyface Vous l'avez utilisé, néanmoins ?

Orlok Comme beaucoup. Et j'ai eu, comme beaucoup, l'occasion de constater que le monde ne manque pas de gens capables de relier des informations que leurs propriétaires pensaient parfaitement séparées. Le plus dangereux n'est pas toujours celui qui trouve votre secret. C'est celui qui découvre ce qu'il signifie.

Babyface Vous faites allusion à la Seconde Inquisition ?

Orlok À des adversaires qui n'ont plus besoin d'un témoin racontant avoir vu un vampire. Ils possèdent des caméras, des relevés, des horaires, des déplacements, des habitudes. Une image isolée n'est rien. Dix mille traces mises ensemble racontent parfois une histoire qu'aucune d'elles ne pouvait raconter seule.

Babyface Peut-on encore vivre dans un monde pareil ?

Orlok Oui. À condition de cesser de prendre ses habitudes pour un droit acquis. Beaucoup de Descendants imaginent la Mascarade comme un rideau qu'ils referment derrière eux. Le problème est que les mortels ont appris à examiner les coutures.

Babyface Vous avez peur de la Seconde Inquisition ?

Orlok Certainement. Se moquer d'un adversaire parce qu'il est mortel serait une manière particulièrement rapide d'obtenir une épitaphe.

Babyface Préférez-vous être aimé, respecté ou craint ?

Orlok Respecté.

Babyface Pourquoi pas aimé ?

Orlok L'amour encourage parfois les gens à vous mentir pour vous faire plaisir. La crainte les pousse à mentir pour se protéger. Le respect donne au moins une chance d'obtenir une information correcte. Bien sûr, ce serait encore mieux si l'on me laissait tranquille jusqu'au jour où quelqu'un a réellement besoin de mon avis.

Babyface Existe-t-il une cause pour laquelle vous risqueriez votre destruction définitive ?

Orlok Empêcher la disparition de ceux qui ont placé leur confiance en moi.

Ce que les traces racontentIllustration : Joh'K

Babyface Vous iriez jusqu'à mourir pour eux ?

Orlok Je préfère les méthodes qui permettent à tout le monde de rester en vie. Les morts héroïques font de très jolies histoires. Elles sont beaucoup moins utiles à ceux qui avaient besoin de votre aide le lendemain.

Babyface Et si votre sacrifice était la seule solution ?

Orlok Alors je vous demanderais d'être absolument certaine qu'elle est la seule. Vous voyez ? Même devant la destruction, j'aurais encore envie de vérifier une fois de plus.

Babyface Quelle chose changeriez-vous dans la société des Descendants ?

Orlok L'idée qu'un secret devient la propriété de celui qui le découvre.

Babyface Vous prônez donc le partage des informations ?

Orlok Ne transformez pas ma réponse en mot d'ordre. Je dis qu'une information n'est pas un trophée. Elle concerne des vies, des risques, des choix qu'on a parfois enlevés à d'autres. Certains collectionnent les secrets comme ils collectionnent les titres. Ils finissent par oublier qu'un coffre-fort ne devient pas plus intelligent en se remplissant.

Babyface Pourtant, vous possédez vous-même beaucoup de secrets.

Orlok Oui. Vous commencez à voir le problème.

Babyface Vous reconnaissez être en contradiction avec vos propres principes ?

Orlok Naturellement. Je passe une grande partie de mon existence à empêcher qu'un seul individu devienne indispensable à la mémoire de cette ville. Puis je découvre, avec un orgueil assez ridicule, que certaines personnes viennent uniquement me voir parce qu'elles sont persuadées que je suis cet individu. Il faudrait être très prétentieux pour ne pas se méfier de soi dans une situation pareille.

Babyface Qu'aimeriez-vous avoir accompli dans cent ans ?

Orlok Que des Descendants plus jeunes puissent vérifier une histoire sans devoir croire un ancien sur parole. Et que les plus vieux aient cessé d'offrir aux chasseurs des habitudes assez régulières pour qu'une machine les reconnaisse avant leurs propres amis.

Babyface Cela vous semble réalisable ?

Orlok Sur le premier point, je travaille. Sur le second, je vous avoue un certain découragement. Les vampires adorent expliquer qu'ils possèdent l'éternité. Puis ils passent le samedi soir à la même table, à la même heure, pendant cinquante ans.

Babyface Vous ne faites jamais cela ?

Orlok Bien sûr que si. C'est précisément pour cela que je sais combien c'est stupide.

Vérifier sans croireIllustration : Joh'K
07

VII. Les questions que l'on préfère éviter

Babyface Nous arrivons à la partie que mes invités apprécient le moins. Quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?

Orlok Que j'attends parce que je suis prudent.

Babyface Et ce n'est pas vrai ?

Orlok Parfois. D'autres fois, j'attends parce que j'ai peur de me tromper. C'est très différent. Dans le premier cas, vous prenez le temps nécessaire pour ne pas détruire ce que vous vouliez sauver. Dans le second, vous cherchez une certitude qui n'arrivera jamais, puis vous appelez cette attente de la sagesse pour ne pas avoir à vous regarder en face.

Babyface Comment distinguez-vous les deux ?

Orlok Après coup, très facilement. Avant, c'est un peu plus compliqué. Une information n'arrive pas avec une étiquette indiquant « danger immédiat » ou « erreur de jugement ». Elle arrive avec une origine incertaine, des conséquences possibles et des personnes qu'on ne pourra pas rappeler à la vie si on a eu tort.

Babyface Vous hésitez donc parce que des vies dépendent de vos décisions.

Orlok Oui. Et il m'arrive de me servir de ces vies comme prétexte pour éviter la décision. Voilà qui est moins flatteur, n'est-ce pas ?

Babyface De quoi avez-vous le plus honte ?

Orlok Des nuits où j'aurais dû parler.

Babyface Vous avez gardé le silence et quelqu'un est mort ?

Orlok Oui.

Il ne cherche ni à détourner la question ni à la rendre plaisante. J'aurais préféré, je crois, qu'il fasse une plaisanterie.

Attendre encoreIllustration : Joh'K

Babyface Plusieurs fois ?

Orlok Vous voulez un nombre ?

Babyface Si vous êtes prêt à me le donner.

Orlok Les nombres ont cette propriété extraordinaire de donner l'impression qu'on a fini de compter. Trois, vingt, cent : aussitôt les gens cherchent à comparer, à justifier, à décider si cela aurait pu être pire. Il ne faut pas les mépriser. Ils sont nécessaires. Mais il arrive qu'ils servent à éviter de prononcer des noms.

Babyface Vous connaissez ces noms ?

Orlok Pas tous. C'est une autre forme de honte.

Babyface Vous auriez pourtant pu sauver davantage de personnes en attendant, n'est-ce pas ?

Orlok C'est souvent l'argument que je me donne.

Babyface Et s'il était vrai ?

Orlok Il ne rendrait pas aux morts le droit de dire ce qu'ils en pensent.

Il retire son bonnet et le pose sur la chaise voisine. Son crâne et ses traits ont quelque chose d'à la fois défait et obstiné. Pour la première fois, je me rends compte qu'il ne s'efforce pas du tout de rendre cette conversation confortable.

Babyface Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvrira jamais ?

Orlok Que je ressemble davantage que je ne l'admets aux gens que je critique.

Babyface Vous critiquez beaucoup de monde.

Orlok Vous imaginez ma détresse. J'explique que nul ne devrait être indispensable à un système, puis je me surprends à être ravi lorsqu'un problème me parvient parce que personne d'autre ne sait le résoudre. Je défends l'idée que les secrets doivent survivre à leurs détenteurs, et je garde parfois une information en tête simplement parce qu'elle me donne un avantage.

Babyface Vous aimez être nécessaire.

Orlok Oui. C'est un défaut courant, mais particulièrement malvenu chez un homme qui explique sans cesse les dangers de la centralisation.

Babyface Pourquoi ne pas déléguer davantage ?

Orlok Je le fais. Puis je vérifie. Puis je découvre que vérifier est devenu une autre manière de tout ramener à moi. Vous voyez, les contradictions ne disparaissent pas parce qu'on leur trouve un vocabulaire élégant.

Babyface Avez-vous déjà fait quelque chose de monstrueux en étant convaincu d'agir pour le bien ?

Orlok Oui.

Le silence sans nombreIllustration : Joh'K

Babyface Je suppose que vous ne me raconterez pas les faits.

Orlok Vous commencez à me connaître.

Babyface J'aimerais au moins comprendre ce que vous voulez dire par « monstrueux ».

Orlok J'ai laissé se produire des choses que j'aurais pu essayer d'empêcher. Parfois pour protéger une source. Parfois parce que je croyais entrevoir un désastre plus grand. Parfois parce que je voulais comprendre l'ensemble du réseau avant d'intervenir. Quand on croit avoir une carte du monde, on finit par voir les vies comme des points qu'il faut déplacer avec discernement.

Babyface Vous pensiez agir raisonnablement.

Orlok Bien sûr. C'est ce qui rend l'affaire inquiétante. Il est assez facile de se méfier d'un monstre qui rugit. Beaucoup plus difficile de se méfier de celui qui apporte des chiffres, des probabilités, des échéances, et vous explique d'une voix calme que trois personnes doivent mourir pour en sauver trente.

Babyface Et si, effectivement, les trente avaient été sauvées ?

Orlok Alors j'aurais peut-être pris la meilleure décision possible dans une situation atroce. Cela ne m'obligerait pas à la trouver belle.

Babyface Vous vous reprochez des décisions dont vous savez pourtant qu'elles ont limité les dégâts ?

Orlok Je me reproche surtout de m'être parfois accordé le droit de décider sans entendre ceux qui en paieraient le prix. C'est une faute que l'information rend particulièrement facile. Celui qui voit l'ensemble croit rapidement qu'il a le droit de traiter ceux qui n'en voient qu'une partie comme des variables.

Babyface Vous avez déjà présenté des excuses ?

Orlok Il existe des excuses qu'on ne peut plus adresser à personne. On peut encore essayer d'agir autrement après.

Babyface Vous craignez qu'un jour ces fautes soient révélées ?

Orlok J'espère surtout que, si elles le sont, quelqu'un conservera les éléments qui permettront de les comprendre entièrement. Pas pour m'absoudre. Pour ne pas remplacer une légende flatteuse par une légende inverse.

Babyface Si vous pouviez redevenir humain, mortel et vulnérable, accepteriez-vous ?

Orlok Non.

Babyface Vous ne retrouveriez pourtant ni votre Fléau ni la Faim.

Orlok Et j'aurais de nouveau la possibilité de voir le matin. Oui, je connais les arguments. Mais redevenir humain ne rendrait pas le monde moins dangereux pour ceux que j'ai appris à protéger. Surtout, cela n'effacerait pas ce que j'ai fait. Les miracles administratifs sont plus rares que les nécrologies arrangées.

Ceux qui paientIllustration : Joh'K

Babyface Vous ne souhaitez donc pas retrouver votre ancien visage ?

Orlok Non.

Babyface Vous l'avez oublié ?

Orlok Pas complètement. Mais j'ai cessé de croire que ma vie entière devait être une tentative de retour vers lui. Ce visage-ci me complique l'existence. Il me rend aussi parfaitement identifiable à ceux qui m'acceptent. Et il m'a appris quelque chose qu'aucun visage ordinaire ne m'aurait enseigné avec une pareille efficacité : la plupart des gens regardent beaucoup moins attentivement qu'ils ne le prétendent.

Babyface Vous ne regrettez jamais d'être vu comme un monstre ?

Orlok Ce que je regrette, c'est la facilité avec laquelle on décide de ce que je suis avant de m'avoir entendu parler.

Un visage identifiableIllustration : Joh'K
08

VIII. Le dernier mot

Babyface Votre plus grand bonheur ?

Orlok Un jeune Nosferatu qui ose enfin me regarder dans les yeux.

Babyface C'est inattendu.

Orlok Vous vous attendiez à une archive retrouvée, j'imagine. Cela me plaît également. Mais certains jeunes portent leur Fléau comme une condamnation. Ils pensent que leur visage a pris toute la place et qu'il ne restera plus rien pour eux-mêmes. Je ne peux pas leur promettre que les autres deviendront aimables. Je peux parfois leur montrer que leur histoire ne se termine pas avec ce qu'ils voient dans un miroir.

Babyface Que leur dites-vous ?

Orlok Cela dépend. Ceux qui pleurent ont rarement besoin qu'on leur fasse un discours. Parfois, je les laisse regarder un vieux film. Parfois, je m'assieds simplement à côté d'eux et j'attends qu'ils aient terminé de se détester pour commencer à parler.

Babyface Vous êtes donc plus tendre qu'on ne le raconte.

Orlok Il ne manquerait plus que vous ruiniez ma réputation.

Babyface Votre plus grand regret ?

Orlok Une réponse gardée une nuit de trop.

Babyface Vous revenez toujours à ce thème.

Orlok C'est généralement le fonctionnement du regret.

Babyface Votre héros ou votre héroïne ?

Orlok Friedrich Wilhelm Murnau.

Babyface Nous revenons au cinéma.

Orlok Il avait compris que les ombres pouvaient persuader davantage qu'un long discours. Il savait choisir un cadre, guider un regard et laisser au spectateur la possibilité de compléter ce qu'il ne montrait pas. Je ne le présente pas comme un saint. Les artistes n'ont jamais bénéficié de cette immunité. Mais il comprenait une chose essentielle : la représentation ne se contente pas de montrer le monde. Elle apprend à ceux qui la regardent ce qu'ils doivent y reconnaître.

Attendre à côtéIllustration : Joh'K

Babyface Vous avez donc un faible pour les gens qui décident ce que les autres voient.

Orlok J'ai un faible pour les gens qui savent qu'ils le font. C'est déjà un progrès.

Babyface Votre pire ennemi ?

Orlok La certitude satisfaite.

Babyface Ce n'est pas une personne.

Orlok Malheureusement, c'est une épidémie. Elle se présente parfois sous la forme d'un Prince, parfois d'un fonctionnaire, parfois d'un enquêteur qui a réuni quelques données et croit posséder la vérité entière. Elle vous dit : « L'affaire est entendue. » C'est souvent le moment où l'on commence à mourir.

Babyface La Seconde Inquisition n'a donc pas de visage pour vous ?

Orlok Elle en a beaucoup. Mais ce qui me préoccupe, ce n'est pas qu'un adversaire ait un nom. C'est qu'il finisse par comprendre correctement ce que nous nous obstinons à laisser derrière nous.

Babyface Votre idée de la mort idéale ?

Orlok Sans spectacle.

Babyface Vous qui aimez tant le cinéma ?

Orlok Justement. Je n'ai aucune envie de devenir le sujet d'une dernière séance. Que personne ne soit entraîné dans ma chute. Que ceux qui auront besoin de retrouver mes archives n'y trouvent pas, au passage, la liste de toutes les personnes qui m'ont fait confiance. Et que personne ne croie nécessaire de prononcer un discours ridicule.

Babyface Pas de projection commémorative de Nosferatu ?

Orlok Surtout pas. Il y aurait toujours un imbécile pour choisir une version atrocement restaurée.

Babyface Quelle phrase voudriez-vous laisser derrière vous si demain était votre dernière nuit ?

Orlok Vous savez ce qu'ils vous ont montré. Cherchez maintenant ce qui manque.

Babyface C'est presque un testament intellectuel.

Orlok Quelle expression pompeuse. Je préfèrerais qu'on dise que j'étais d'une compagnie charmante.

Babyface J'aurais quelques difficultés à soutenir cette affirmation.

Orlok Vous voyez ? Le doute méthodique. J'ai eu raison de vous inviter.

Sans dernière séanceIllustration : Joh'K
09

La question qu'il ne voulait pas entendre

Je regarde mon carnet. Il y a des réponses que j'avais imaginées avant de venir : les souterrains, les dossiers, les jeux d'influence au Conseil, le goût des Nosferatu pour les secrets. Il m'en a donné plusieurs. Mais elles ne se sont pas présentées de la manière que j'espérais.

Orlok a passé la soirée à distinguer ce qu'on voit de ce qu'on croit comprendre. Il a parlé longuement de l'enfance de son regard, de l'organisation du renseignement, du Fléau, des acteurs invisibles des spectacles et de la difficulté de prendre une décision qui engage d'autres vies.

Et parfois, au moment où je pensais enfin toucher quelque chose de personnel, il a répondu par un seul mot.

Je crois qu'il sait exactement quel effet cela produit.

Babyface Il me reste la question finale. Quelle question espériez-vous secrètement que je ne vous poserais pas ? Et pourquoi ?

Il pose les lunettes qu'il avait reprises entre ses doigts. Son visage devient parfaitement immobile.

Orlok Combien de personnes sont mortes pendant que vous attendiez d'être certain ?

Il laisse la question entre nous comme s'il venait de la poser à quelqu'un d'autre. Puis je comprends qu'il me donne celle qu'il redoutait.

Babyface C'est cela que vous craigniez que je vous demande ?

Orlok Oui.

Babyface Pourquoi ?

Orlok Parce qu'elle ne demande pas un renseignement. Elle exige une justification. Je pourrais vous donner des chiffres, des menaces évitées, des personnes préservées parce que nous n'avons pas agi trop tôt. Je pourrais vous expliquer à quelle vitesse une décision irréversible transforme une erreur en catastrophe. Tout cela serait peut-être exact. Mais ce ne serait pas une réponse pour ceux qui sont morts pendant que j'attendais.

Babyface Vous pensez parfois que vous auriez dû agir sans être certain ?

Orlok Je le sais.

Babyface Pourtant, vous m'avez expliqué tout au long de cette soirée que la prudence sauve des vies.

Orlok Elle en sauve. Et le besoin de certitude peut en coûter. Il faut vivre avec les deux vérités. Le problème commence lorsqu'on n'en conserve qu'une parce que l'autre rend la nuit difficile.

Babyface Vous pourriez choisir de parler plus tôt, désormais.

Orlok Je le pourrais.

Babyface Mais ?

Orlok Mais demain, un renseignement arrivera. Il sera incomplet. Une personne risquera de mourir si je le révèle. Dix autres risqueront de mourir si je me tais. Je ne saurai pas si celui qui me l'apporte a compris ce qu'il a vu. Et il faudra que je décide avant d'avoir tout vérifié.

La question entre nousIllustration : Joh'K

Babyface Vous avez peur de refaire la même erreur.

Orlok Oui.

Babyface Est-ce pour cela que vous préférez vous présenter comme désagréable ? Pour empêcher qu'on vous imagine meilleur que vous n'êtes ?

Orlok Vous croyez que je me présente ainsi ?

Babyface Vous l'avez dit au début de l'entretien.

Orlok Je crois que c'était davantage une observation qu'une stratégie. Mais votre hypothèse a le mérite d'être plausible. Notez-la en marge. Vous pourrez la contredire plus tard.

Babyface Vous avez déclaré que votre plus grand talent était de voir ce qui manque. Que manque-t-il à votre propre histoire ?

Un long silence. Je ne le brusque pas. Il n'y a plus aucun intérêt à jouer à celle qui saura obtenir une confidence de plus.

Orlok Des témoins qui puissent encore me dire que je me trompe.

Babyface Vos amis ne peuvent pas le faire ?

Orlok Si. Mais ceux qui ont payé certaines de mes décisions ne sont plus là. Ceux-là n'auront jamais le dernier mot.

Babyface Vous pensez que vous devriez leur donner une place dans vos archives ?

Orlok C'est ce que j'essaie de faire.

Les témoins absentsIllustration : Joh'K

Babyface Même lorsque cela vous accuse ?

Orlok Surtout lorsque cela m'accuse. Une mémoire qui ne conserve que les preuves de sa propre intelligence n'est pas une mémoire. C'est une brochure publicitaire.

Il regarde de nouveau l'écran. Je suis tentée de lui demander ce qu'il y projetterait s'il devait montrer toute son existence. Je sais maintenant qu'il me répondrait probablement que le film serait trop long. Ou qu'il faudrait d'abord retrouver les scènes coupées.

Babyface Vous savez, Orlok, vous m'avez dit tout à l'heure qu'un ami pouvait connaître l'existence de vos secrets sans en exiger l'inventaire.

Orlok Je m'en souviens. Cela arrive encore.

Babyface Je crois que j'ai passé cette soirée à vouloir ouvrir chaque dossier.

Orlok C'est votre travail.

Babyface Et vous, à m'expliquer pourquoi je ne devrais pas.

Orlok Pas exactement.

Babyface Quelle est la différence ?

Orlok Je vous ai expliqué pourquoi une porte n'est pas une promesse. Cela ne signifie pas qu'il soit toujours mauvais de la franchir. Il faut seulement savoir ce qu'on met en danger en le faisant.

Babyface Une dernière question, alors. Sans numéro.

Orlok Vous trichez.

Babyface Dans quel but avez-vous accepté de me rencontrer ?

Cette fois, il sourit tout à fait franchement. Cela lui donne un air infiniment plus vieux, et presque amusé comme un enfant.

Orlok Parce que vous me poseriez des questions intéressantes.

Conserver ce qui accuseIllustration : Joh'K

Babyface Vous le saviez ?

Orlok J'avais des raisons de le penser.

Babyface Lesquelles ?

Orlok Et voilà. Nous aurions pu terminer sur une bonne impression.

Il remet son bonnet, se lève sans effort apparent et gagne la porte. Je coupe l'enregistrement, puis le rappelle.

Babyface Orlok ?

Orlok Oui ?

Babyface Au fond, vous ne croyez pas que je puisse vous comprendre.

Orlok Je crois que vous pourriez comprendre beaucoup de choses, Babyface. C'est justement pourquoi vous devriez apprendre à vous demander lesquelles méritent d'être sues.

Il ouvre la porte.

Orlok Et vérifiez bien que votre appareil a enregistré. Ce serait dommage de perdre toutes ces heures pour une simple pile.

La porte se referme. Je regarde l'écran de l'enregistreur. Il fonctionne parfaitement.

Je vérifie tout de même.


Vérifier la pileIllustration : Joh'K
10

Le regard de Babyface

Je pensais rencontrer le gardien des secrets de Paris.

J'ai rencontré un homme qui se méfie de la facilité avec laquelle un secret devient une certitude.

La nuance paraît mince. Après une nuit passée avec Orlok, je ne la trouve plus du tout insignifiante.

Je ne suis pas arrivée innocente à cette entrevue. Il existe des portraits si répandus qu'ils finissent par remplacer ceux qu'ils prétendent décrire. Le Nosferatu est le monstre des galeries, la figure que l'on aperçoit trop tard sous une lumière défectueuse. Le Primogène Nosferatu, lui, serait nécessairement un espion sans scrupule, capable de citer les habitudes de toute la Cour et le contenu des poches de chaque invité. Il lui suffirait de lever un doigt pour que les égouts livrent ce qu'ils ont avalé.

Orlok se moque de ces histoires avec une régularité presque professionnelle.

Mais il ne les dément pas tout à fait. Il sait que la réputation est également un instrument de protection. Si les gens pensent qu'un Nosferatu possède toutes les réponses, ils hésitent avant de lui mentir. S'ils sont convaincus qu'il faut descendre dans les Catacombes pour le trouver, ils cessent peut-être de regarder l'endroit où il travaille réellement. Et s'ils s'imaginent que son apparence est toute son identité, ils ont déjà perdu une partie de la conversation.

Ce visage a naturellement occupé mes pensées avant l'entretien. Je ne vais pas me donner le beau rôle en prétendant le contraire.

J'avais vu des photographies. J'avais entendu les plaisanteries qui circulent sur son surnom. Je m'étais demandé comment regarder sans montrer une curiosité déplacée. Je crois même que j'avais préparé plusieurs phrases délicates, de celles qu'on utilise pour éviter de prononcer trop directement ce que tout le monde a remarqué.

Orlok n'en avait pas besoin.

Il ne m'a demandé ni indulgence ni compassion. Il a parlé du Fléau sans chercher à en tirer une noblesse tragique. Il n'a pas fait de sa souffrance un spectacle destiné à corriger mon jugement. Il a simplement admis qu'il avait souffert, puis expliqué qu'il avait appris à vivre autrement.

J'ai trouvé cela plus difficile à entendre qu'un long discours sur la cruauté du monde.

Parce qu'il ne me donnait aucune place confortable. Je ne pouvais ni admirer son courage avec la satisfaction d'avoir rencontré un héros, ni le plaindre en conservant la bonne conscience d'une spectatrice émue.

Il me demandait de regarder ce qu'il disait.

Pas seulement ce qu'il montrait.

Je comprends mieux, maintenant, sa fascination pour le théâtre et pour le cinéma muet. Chez lui, elle n'a rien d'une coquetterie de vieux vampire cultivé. La scène lui offre une leçon presque philosophique sur la manière dont les êtres humains acceptent la réalité.

Le même visage peut provoquer le dégoût dans une rue et l'admiration sur un écran. Un spectateur paie pour frissonner devant une silhouette qu'il refuserait de croiser seul. L'image ne change pas nécessairement. C'est le cadre dans lequel elle apparaît qui transforme sa signification.

Orlok parle de Nosferatu avec une familiarité amusante. Il possède le même profil, le même goût des ombres, et assez d'humour pour entretenir une ressemblance que personne ne prend vraiment au sérieux.

Je me suis demandé, à plusieurs reprises, s'il cherchait à me pousser vers une conclusion absurde.

Il n'a jamais confirmé mes suppositions.

Il s'est contenté de me rappeler que voir ne signifie pas comprendre.

Je ne peux pas lui donner tort.

L'information est chez lui une manière de vivre, mais je crois qu'il serait erroné de la réduire à un goût des dossiers. Il aime les traces parce qu'elles empêchent parfois un être de disparaître une seconde fois. Il s'intéresse aux noms absents, aux témoins ignorés, à la petite personne qui a tenu un lieu debout pendant qu'un grand homme posait devant un peintre.

Le cadre change le regardIllustration : Joh'K

Dans une Cour où l'on se dispute volontiers les titres, il prête attention à ceux qui n'en possèdent aucun.

Cette attention pourrait paraître généreuse si elle n'était pas aussi utile à son métier. Je pense d'ailleurs qu'il serait le premier à se moquer d'une tentative de la présenter comme une pure bonté d'âme.

Il sait ce que valent ces personnes invisibles parce qu'elles détiennent souvent ce que les puissants oublient de surveiller. L'information passe par les couloirs, les registres, les manutentions, les changements de service. Elle appartient moins aux déclarations solennelles qu'aux gestes répétés jusqu'à devenir ordinaires.

Voilà pourquoi il se défie des histoires trop bien rangées.

Voilà aussi, je le soupçonne, pourquoi il faut tant de patience pour travailler avec lui.

Orlok ne semble pas aimer qu'on lui impose une conclusion. Il préfère remonter jusqu'à son origine, regarder ce qui manque, vérifier si le récit aurait pu être composé autrement. Cette habitude le rend redoutable, je n'en doute pas. Un adversaire peut probablement lui présenter un document convaincant ; il cherchera d'abord la raison pour laquelle le document est si convaincant.

Mais cette vertu possède son envers.

Et c'est cet envers qui m'a le plus bouleversée.

Orlok m'a confié avoir parfois attendu trop longtemps.

Cette phrase n'a rien de spectaculaire. Elle ne contient ni nom ni confession sensationnelle. Pourtant, c'est peut-être la seule réponse de la soirée que je continue de retourner dans mon esprit.

Je suis habituée à interroger des puissants. Ils possèdent tous une manière particulière d'expliquer les morts qui ont accompagné leur ascension. Certains invoquent les nécessités de la politique. D'autres les circonstances exceptionnelles. D'autres encore parlent de choix regrettables, mais indispensables, d'un ton qui indique clairement qu'ils ne souhaitent pas que l'on revienne sur le sujet.

Orlok connaît ce langage. Il l'utilise probablement lui-même.

Mais il sait également qu'il peut servir à rendre acceptable n'importe quoi, à condition de présenter les bonnes colonnes de chiffres et de laisser les morts en dehors de la pièce.

Il m'a parlé de décisions prises pour éviter un mal plus grand. Il n'a pas prétendu que toute décision de ce genre était forcément mauvaise. Il n'a pas davantage cherché à convaincre que les pertes étaient insignifiantes.

Il a seulement rappelé une évidence presque insupportable : ceux qui sont morts ne pourront jamais donner leur avis sur le calcul qui les a condamnés.

Une réponse trop tardiveIllustration : Joh'K

Je ne sais pas quelles situations il évoquait.

Je ne connais ni les noms ni les dates. Il n'a fait aucune confidence qui permettrait de retrouver les événements dont il parlait.

Et je crois qu'il aurait refusé que j'utilise sa culpabilité comme une occasion de raconter à mon public l'histoire de victimes qui ne lui avaient rien demandé.

Je pourrais considérer cela comme une habileté supplémentaire de l'espion. Il m'a émue sans rien révéler. C'est possible.

Mais ce serait trop facile d'en conclure que chaque émotion est un calcul.

J'ai vu Orlok demeurer silencieux quand il aurait pu plaisanter. Il m'a regardée sans chercher à m'intimider. Il a reconnu des fautes dont il aurait pu proposer une version bien plus avantageuse. Il ne m'a jamais demandé de le pardonner.

Je pense que cette absence de demande est importante.

Le Prince Villon possède un rapport singulier au pouvoir, et Claudia de Lyon sait manier le regard des autres avec une élégance redoutable. Dame Freesia a construit sa liberté dans la capacité de choisir et de protéger. Orlok, lui, semble porter la responsabilité de ce qui aurait pu être su avant qu'il ne soit trop tard.

Sa fonction au sein de Montfaucon me paraît désormais beaucoup plus claire.

Il n'est pas simplement celui qui apporte des informations au Conseil. Il est celui qui peut expliquer pourquoi une information apparemment décisive ne constitue pas encore une preuve. Celui qui rappelle qu'une absence peut signifier davantage qu'une présence. Celui qui refuse parfois de livrer une source au nom de la sécurité de ceux qui la lui ont confiée.

Cette retenue doit être agaçante.

Elle est probablement indispensable.

J'ai aimé entendre la manière dont il parle de ses compagnons. Il ne s'attarde pas sur les démonstrations d'affection. Il déteste les déclarations qui ont besoin d'un public. Mais il décrit chacun par la manière dont il voit le monde, et j'ai trouvé dans cette attention une forme de respect plus sincère que bien des compliments.

Il connaît l'utilité de Freesia sans réduire cette femme à son argent. Il reconnaît chez Claudia un art de conduire les regards qu'il ne possède pas lui-même. Quant à François Villon, il en parle avec cette prudence particulière de ceux qui se connaissent assez pour savoir qu'ils ne se disent pas tout.

Je ne crois pas qu'Orlok s'en offusque.

Il sait que la confiance n'exige pas nécessairement de renoncer au secret.

Cette conception me dérange un peu. Je préfère croire qu'une relation sincère permet d'ouvrir les portes.

Lui paraît penser qu'une relation sincère permet parfois de les laisser fermées sans prendre cette fermeture pour une insulte.

Je ne sais pas encore si j'adhère à cette idée. Je sais qu'elle mérite mieux qu'un sourire condescendant.

Il y a également chez lui une inquiétude très actuelle. Il parle de la Seconde Inquisition avec un sérieux que je n'ai pas toujours rencontré chez les anciens. Ceux-ci ont parfois une manière presque satisfaite de rappeler que les mortels ne savent rien, qu'ils sont aveugles, manipulables, trop faibles pour comprendre ce qui marche parmi eux après la tombée de la nuit.

Orlok n'a pas cette arrogance.

Il redoute des hommes capables d'assembler des traces. Pas des chasseurs de légende brandissant des objets sacrés, mais des enquêteurs qui disposent de suffisamment de données pour reconnaître des habitudes, des présences, des incohérences. Des mortels qui n'ont pas besoin de croire aux vampires pour apprendre à les trouver.

C'est peut-être la chose la plus importante qu'il m'ait dite sur notre époque.

La Mascarade ne repose pas seulement sur ce que les mortels peuvent voir. Elle repose sur ce qu'ils sont en mesure de comprendre de ce qu'ils ont déjà vu.

Il est ironique que cette réflexion vienne d'un homme dont l'apparence semble devoir dénoncer sa nature à la première rencontre.

Mais après notre conversation, je me demande si ce n'est pas précisément là que réside son expérience.

Orlok a appris que l'évidence peut protéger autant qu'elle accuse.

Un visage trop monstrueux pour être réel devient un masque commode. Une histoire trop extraordinaire pour être crue peut demeurer longtemps à découvert. Une ressemblance trop parfaite avec une image de cinéma finit par passer pour une plaisanterie.

C'est un talent inquiétant.

Je comprends pourquoi il ne veut pas être qualifié de mystérieux. Ce mot entretient le plaisir du secret sans en interroger les conséquences. Orlok, lui, semble connaître intimement le prix de ce qu'on tait.

Il connaît également celui de ce qu'on révèle.

Je me souviendrai de son plus grand bonheur : un jeune Nosferatu qui parvient à soutenir son regard.

Voilà la réponse que j'attendais le moins.

Je croyais peut-être, sans vouloir me l'avouer, qu'un homme si ancien et si habitué à la déformation de son propre corps ne pouvait plus accorder une grande importance à ce genre de douleur. Il m'a rappelé qu'on pouvait cesser d'avoir honte de soi sans oublier la honte ressentie par d'autres.

Il ne promet pas à ces jeunes vampires une existence facile. Il ne leur dit pas que le monde apprendra à les trouver beaux. Il reste à côté d'eux jusqu'à ce qu'ils puissent recommencer à exister autrement que dans le reflet de leur Fléau.

C'est une tendresse sans élégance particulière.

J'en ai été touchée.

Lorsque l'entretien s'est achevé, j'ai eu le sentiment que nous n'avions fait qu'effleurer les premières pages d'une histoire considérable. Je ne sais toujours pas quel est son véritable nom, ni combien d'identités il a laissées derrière lui. Je ne sais pas où se trouvent ses archives, comment il répartit ses informations, ou quels dossiers pourraient troubler le sommeil de la Cour.

Je ne sais même pas combien de ses réponses étaient sincères.

Je me suis surprise à vouloir classer cette dernière question parmi les choses qu'il serait possible de vérifier.

Puis j'ai repensé à sa phrase.

Vous savez ce qu'ils vous ont montré. Cherchez maintenant ce qui manque.

C'est un conseil dangereux pour une journaliste. Il encourage à ne jamais accepter la version qui se présente la première. Il condamne, dans le même mouvement, ceux qui font de leur propre curiosité une excuse pour ne jamais s'arrêter.

Je devrai apprendre à distinguer les deux.

Orlok m'a raconté qu'il aimait écouter des spectateurs discuter d'un film après la projection, sans les corriger. Il prétend que c'est pour lui un plaisir presque impossible.

Je crois que, ce soir, il a réussi.

Nous étions deux dans une petite salle obscure. L'écran était vide. Je lui ai présenté ma version de ses réponses, celle que mes questions invitaient à construire. Il m'a laissée la corriger par endroits, me perdre à d'autres, puis repartir avec les fragments qu'il avait choisi de me donner.

Je ne suis pas certaine de comprendre ce que j'ai vu.

C'est peut-être la première fois qu'un de mes invités me fait considérer cette incertitude comme un résultat honnête.

Il a quitté la pièce sans se retourner. Je suis restée devant l'enregistreur, avec une inquiétude presque ridicule : et si la machine avait cessé de fonctionner au milieu de notre conversation ?

J'ai vérifié trois fois.

Elle avait tout enregistré.

Enfin, tout ce qui s'était dit.

Babyface

Les Confessions de Minuit, Paris la Nuit.

Tout ce qui s’était ditIllustration : Joh'K