On m'avait prévenue que Vittorio Cordero était un homme dangereux. Un mafieux, un Tzimisce, un ancien proche du Sabbat. Le genre de personne dont on recommande de ne jamais contrarier les intérêts, surtout si l'on tient à conserver la forme originale de son anatomie.
J'ai connu des présentations plus rassurantes.
Pourtant, lorsqu'on rencontre Vittorio, ce n'est pas la brutalité qui frappe en premier. C'est son assurance. Celle d'un homme qui a passé suffisamment de temps à commander pour ne plus éprouver le besoin de rappeler constamment son autorité.
Il parle volontiers de stratégie, d'organisation, de compétence et de responsabilité. Il méprise les amateurs, les vantards et ceux qui confondent violence et pouvoir. Sa conception de l'honneur n'a évidemment pas grand-chose à voir avec celle d'un chevalier de roman. Elle est née dans les rues de Naples, s'est affirmée dans le milieu marseillais et s'est adaptée, non sans difficultés, à la société des Descendants.
Vittorio croit aux engagements. Il estime qu'un chef doit mériter sa place. Il préfère la peur à la douleur, le respect à la terreur, et considère que le pouvoir oblige celui qui le détient.
Il a également abandonné des hommes qui comptaient sur lui.
Cela fait partie des choses dont il accepte aujourd'hui de parler, même si l'on comprend assez vite qu'il préférerait discuter de tout autre sujet.
Je lui ai proposé de nous retrouver pour un entretien. Il a accepté.
Je soupçonne qu'il avait préparé ses réponses.
Heureusement, je n'avais pas préparé toutes mes questions.
« Mes hommes m'appellent don Vittorio. »
Babyface Bonsoir, Vittorio. Ou dois-je dire don Vittorio ?
Vittorio Mes hommes m'appellent don Vittorio. J'apprécie cette appellation. Le titre marque le respect, le prénom apporte une certaine familiarité. Les deux vont très bien ensemble.
Babyface Vous aimez donc que vos hommes vous respectent, mais aussi qu'ils se sentent proches de vous ?
Vittorio L'autorité n'exige pas une distance permanente. Il faut simplement que chacun sache où est sa place.
Babyface Et il existe un nom que vous ne souhaitez plus entendre ?
Vittorio Gospod' skorbey. Le Seigneur des douleurs, en russe. Ma sire m'appelait ainsi lorsqu'elle cherchait à m'entraîner dans le Sabbat.
Babyface C'est très théâtral.
Vittorio Beaucoup trop. Le premier imbécile qui a cru pouvoir reprendre ce surnom pour se moquer de moi a fini en torpeur. Cela a compliqué mes relations avec certains individus et précipité mon éloignement. Une excellente chose, finalement.
Babyface Vous avez donc réglé un problème de communication par une mise en torpeur ?
Vittorio J'ai réglé un problème de respect.
Babyface Je note la distinction. Trois mots pour vous décrire ?
Vittorio Professionnel. Honorable. Calculateur.
Babyface Honorable, dans le sens traditionnel ?
Vittorio Dans le sens mafieux. Ne faisons pas semblant de parler de la même chose.
Babyface Et professionnel ?
Vittorio L'amateurisme nous tuera. Il faut réfléchir avant d'agir, préparer ce qui peut l'être et assumer ses décisions. La spontanéité, c'est pour les Mickey.
Babyface Vous savez que certaines personnes apprécient la spontanéité ?
Vittorio Certaines personnes ont surtout la chance que d'autres réparent leurs erreurs.
Je souris. Il possède cette manière très particulière d'exprimer une opinion discutable avec l'assurance d'un homme qui vient simplement de rappeler une évidence.
« Quelqu'un m'a montré que je pouvais devenir quelqu'un. »
Babyface Parlons de Naples. Vous n'avez pas toujours été un chef.
Vittorio Évidemment. J'ai commencé comme beaucoup de gamins des rues. Une bande d'adolescents qui essayaient de survivre, de gagner un peu de respect et de se faire une place dans le milieu.
Babyface Vous rêviez déjà de devenir parrain ?
Vittorio Je rêvais d'être un chef de gang. À l'époque, c'était le sommet de ce que je pouvais imaginer.
Babyface Quel est votre plus beau souvenir de votre vie mortelle ?
Vittorio Le jour où j'ai pris le contrôle du gang de don Storenze, à Marseille. J'ai renversé un chef incompétent, qui croyait pouvoir régler tous ses problèmes en cassant les genoux de ses adversaires.
Babyface Vous ne semblez pas très admiratif de ses méthodes.
Vittorio La violence systématique est souvent le signe d'un manque d'imagination. Storenze était incapable de comprendre que la peur, correctement employée, est bien plus efficace que la douleur.
Babyface Pourtant, ce n'est pas cette journée que vous choisiriez de revivre.
Vittorio Non. Je retournerais à Naples. Au jour où don Federico Costello est venu me chercher.
Babyface Qui était-il ?
Vittorio Mon mentor. L'homme qui m'a donné ma première véritable chance.
Babyface Pourquoi lui ?
Vittorio Parce qu'il a vu quelque chose en moi que les autres n'avaient pas remarqué. J'étais un gamin des rues, sans lignée, sans relations, sans soutien. Pour les gens du milieu, je ne représentais pas grand-chose. Costello m'a accordé une place et m'a montré ce que je pourrais devenir si j'étais prêt à travailler.
Babyface Il vous a donné de l'ambition ?
Vittorio L'ambition, je l'avais déjà. Il lui a donné une direction.
Babyface Et si vous pouviez le revoir aujourd'hui ?
Vittorio Je le ferais volontiers. Je lui dois beaucoup.
Babyface C'est rare de vous entendre parler de quelqu'un avec autant de reconnaissance.
Vittorio Je n'ai jamais prétendu m'être construit seul. Il faut simplement savoir reconnaître ceux à qui l'on doit quelque chose.
Babyface Cela ressemble presque à de la modestie.
Vittorio N'exagérons rien.
« La peur travaille pour vous. »
Babyface Vous avez évoqué la peur à plusieurs reprises. Vous la considérez vraiment comme votre plus grand talent ?
Vittorio Oui. La douleur a ses limites. La peur, beaucoup moins.
Babyface Expliquez-moi.
Vittorio Un homme qui souffre sait ce qu'il endure. Un homme qui a peur imagine ce qu'il pourrait endurer. Et son imagination fera presque toujours un travail bien supérieur à celui de son bourreau.
Babyface Vous préférez donc laisser vos adversaires se torturer eux-mêmes ?
Vittorio Je préfère qu'ils hésitent, qu'ils commettent des erreurs, qu'ils abandonnent leurs projets avant même que je sois obligé d'agir. La peur est un outil stratégique remarquable.
Babyface Vous ne vous considérez pas comme quelqu'un de cruel ?
Vittorio Non. On me prend pour un sadique parce que je suis un mafieux Tzimisce. C'est une facilité intellectuelle. Je n'ai jamais éprouvé de plaisir particulier à faire souffrir quelqu'un. J'utilise les moyens nécessaires pour obtenir un résultat.
Babyface Vous admettrez que la distinction est parfois assez mince du point de vue de la victime.
Vittorio Je ne prétends pas que mes victimes apprécient mes méthodes. Je dis simplement que mon objectif n'est pas leur souffrance.
Babyface Vous faites donc une différence entre la cruauté et l'efficacité.
Vittorio Évidemment. Et je trouve regrettable que tant de vampires soient incapables de comprendre cette nuance.
Babyface Peut-être parce que celui qui décide de la frontière est aussi celui qui inflige le châtiment.
Vittorio C'est précisément pour cela qu'un chef doit être compétent.
Il ne nie pas la violence de son existence. Il refuse seulement qu'elle soit gratuite. Je ne sais pas si cette distinction le rend plus rassurant. Elle le rend en tout cas plus difficile à juger.
« La pistache. »
Babyface J'aimerais vous poser une question plus personnelle. Existe-t-il une odeur ou une sensation qui vous ramène immédiatement à votre jeunesse ?
Vittorio La pistache.
Babyface La pistache ?
Vittorio Oui.
Babyface Je dois reconnaître que je ne m'attendais pas à cette réponse.
Vittorio J'étais jeune. Je mangeais une glace à la pistache avec des amis. Une balle perdue a frappé l'un d'eux à la tête.
Babyface Je suis désolée.
Vittorio Son crâne a explosé. J'ai senti son sang couler sur ma glace.
Il raconte cela sans chercher à produire le moindre effet.
Babyface Vous vous souvenez encore précisément de cette scène ?
Vittorio Oui. Du sang, de la glace et de la peur. Une peur intense. C'est l'un des événements qui m'ont engagé sur la voie que j'ai suivie ensuite.
Babyface Vous étiez donc terrifié.
Vittorio Bien sûr. Je n'ai jamais dit que je n'avais pas connu la peur.
Babyface Est-ce à partir de ce moment que vous avez voulu devenir celui qui l'inflige plutôt que celui qui la subit ?
Vittorio Ce serait probablement une façon un peu simple de résumer les choses. Mais je suppose que cela y a contribué.
Babyface Vous savez ce qui me frappe ? Vous avez passé votre existence à transformer en instrument de pouvoir une émotion qui vous a marqué pendant votre enfance.
Vittorio On apprend souvent davantage des expériences désagréables que des autres.
Babyface Oui. À condition de ne pas finir par les reproduire sur tout le monde.
« Et merde ! »
Babyface Votre première pensée après l'Étreinte ?
Vittorio Et merde !
J'éclate de rire.
Babyface Voilà au moins une réaction parfaitement sincère.
Vittorio Je venais de découvrir que les vampires existaient réellement. Vous imaginez ce que cela implique ? Si une légende pareille est vraie, combien d'autres le sont également ?
Babyface Vous avez donc immédiatement commencé à reconsidérer votre compréhension du monde ?
Vittorio Exactement. Cela remettait en question quantité de certitudes que je croyais parfaitement raisonnables.
Babyface Vous trouvez finalement notre condition intéressante ?
Vittorio Intellectuellement, oui. Le milieu criminel humain possède une complexité certaine, mais ses mécanismes deviennent prévisibles lorsqu'on les connaît suffisamment. Le monde des Descendants ajoute un niveau de profondeur considérable.
Babyface Et qu'est-ce que vous détestez chez nous ?
Vittorio La superficialité.
Babyface Nous sommes superficiels ?
Vittorio Souvent davantage que les mortels. Beaucoup de vampires ont vécu des siècles sans rien développer d'autre que leur importance supposée. Ils accumulent des titres, des apparences, des manières. Lorsqu'on regarde derrière, il ne reste parfois pas grand-chose.
Babyface Vous êtes pourtant un homme assez attaché à son propre titre.
Vittorio Un titre doit correspondre à quelque chose. Sinon, il ne vaut rien.
Babyface Et votre première chasse ? Vous en gardez un bon souvenir ?
Vittorio Un excellent enseignement, surtout.
Babyface Lequel ?
Vittorio Ne jamais se faire voir pendant une chasse. J'ai appris cela à mes dépens. C'est la seule fois où je me suis nourri dans la rue.
Babyface Vous avez au moins cette qualité : vous retenez vos erreurs.
Vittorio Elles coûtent généralement trop cher pour qu'on se permette de les oublier.
« La Vicissitude est un art. »
Babyface Parlons de votre clan. Vous êtes Tzimisce, et vous entretenez un rapport particulier avec la Vicissitude.
Vittorio J'aimerais parvenir à la maîtriser entièrement. Pas seulement dans ses applications les plus évidentes, mais en comprendre la véritable nature.
Babyface Vous la considérez comme un art ?
Vittorio Oui. La réduire à un instrument de boucherie est une erreur. Modifier la chair demande de comprendre ses structures, ses possibilités, ses limites. C'est une discipline infiniment plus subtile que ce que la plupart des gens imaginent.
Babyface Pourtant, la réputation de votre clan n'incite pas toujours à lui confier son visage.
Vittorio La réputation des Tzimisce repose en grande partie sur leurs usages les plus spectaculaires. Cela ne signifie pas qu'ils soient les plus intéressants.
Babyface Vous cherchez donc autant à comprendre qu'à maîtriser.
Vittorio Les deux sont indissociables. On ne maîtrise réellement que ce qu'on comprend.
Babyface Cela me rappelle votre choix littéraire. Les Archives de Roshar, de Brandon Sanderson.
Vittorio Une excellente série. L'un de ses thèmes les plus intéressants est la différence entre ce que les individus semblent être et leur véritable nature. Certaines formes de pouvoir reposent précisément sur cet écart.
Babyface Vous aimez donc les masques ?
Vittorio Je préfère comprendre ce qu'il y a derrière.
Babyface Et pourtant, vous êtes un spécialiste de la transformation des apparences.
Vittorio Justement.
« Mes hommes ne sont pas des accessoires. »
Babyface Si je vous offrais une nuit entière sans obligation, sans danger, sans responsabilité, comment la passeriez-vous ?
Vittorio Avec mes soldati.
Babyface Vos hommes ?
Vittorio Oui.
Babyface Vous pourriez faire absolument n'importe quoi et vous choisiriez de passer la nuit avec eux ?
Vittorio Pourquoi pas ? Ce sont mes hommes. Je les connais, je les ai formés pour certains, nous avons construit quelque chose ensemble.
Babyface Vous semblez très attaché à eux.
Vittorio Un chef doit savoir ce que valent les personnes qui travaillent pour lui.
Babyface Ce n'est pas exactement ce que je viens de dire.
Vittorio Non, mais ce n'est pas incompatible.
Babyface Qu'attendez-vous d'un ami ?
Vittorio Qu'il soit là quand j'ai besoin de lui. Un véritable ami vous protège lorsque les choses tournent mal, même sans que vous ayez à le lui demander.
Babyface Vous accordez donc une grande importance à la fidélité.
Vittorio Aux engagements. La loyauté est un mot qu'on emploie beaucoup trop facilement. Ce qui compte, c'est de faire ce qu'on a promis.
Babyface Et si quelqu'un manque à sa parole ?
Vittorio Il perd toute crédibilité. On peut pardonner à quelqu'un de ne pas vous aider lorsqu'il ne s'y était jamais engagé. Mais trahir une promesse, c'est autre chose.
Babyface Vous iriez jusqu'à tuer pour cela ?
Vittorio Une trahison délibérée peut parfaitement mériter la mort.
Babyface Votre conception de l'amitié est assez exigeante.
Vittorio Celle du monde dans lequel j'ai grandi.
Babyface Pourtant, vous avez déjà abandonné des hommes qui comptaient sur vous.
Il sait parfaitement à quoi je fais allusion.
« Je les ai laissés derrière moi. »
Vittorio Oui.
Babyface Votre premier gang, à Naples.
Vittorio Lorsque Costello m'a permis d'intégrer une véritable organisation, j'ai saisi l'occasion. J'ai emmené quelques-uns de mes compagnons, les plus proches, les plus prometteurs. Les autres sont restés derrière.
Babyface Et vous ne les avez pas aidés ?
Vittorio Pas comme j'aurais dû. J'étais jeune. J'avais devant moi une occasion que je ne pensais jamais revoir. J'ai choisi de progresser.
Babyface Vous le regrettez aujourd'hui ?
Vittorio Oui. J'aurais pu agir autrement. Je n'avais pas à choisir aussi brutalement entre mon avenir et ceux qui avaient commencé avec moi.
Babyface Pourtant, vous êtes devenu exactement ce que vous vouliez être.
Vittorio Cela n'efface pas les conséquences de mes décisions.
Babyface Vous avez ensuite quitté Naples pour Marseille.
Vittorio Oui. Et cette fois, c'était précisément pour sauver un homme.
Babyface Le dernier survivant de votre ancienne bande ?
Vittorio Exactement. À l'époque, j'étais consigliere d'un parrain local de la Cosa Nostra. J'avais une situation importante, un statut, une position que beaucoup auraient enviée.
Babyface Et vous avez tout abandonné ?
Vittorio L'alternative était simple : partir ou laisser cet homme mourir dans d'atroces souffrances.
Babyface Vous avez donc sacrifié ce que vous aviez mis des années à construire pour sauver quelqu'un de votre passé.
Vittorio Oui.
Babyface Sans calcul ?
Vittorio Il y avait certainement des calculs à faire. Mais le résultat était évident.
Babyface Vous n'êtes donc pas prêt à sacrifier vos hommes pour conserver votre pouvoir.
Vittorio Pas systématiquement. Un chef qui n'est jamais prêt à perdre quelque chose pour ses hommes ne mérite pas nécessairement de les commander.
Je repense à don Federico Costello, à ce gamin des rues auquel on avait enfin accordé une chance. Vittorio semble avoir passé une grande partie de son existence à essayer de devenir l'homme que son mentor avait vu en lui.
Je me demande s'il cherche aussi, depuis lors, à réparer celui qu'il avait été avant.
« L'amour est un luxe que je ne pouvais pas me permettre. »
Babyface Croyez-vous à l'amour ?
Vittorio Je n'y croyais déjà pas vraiment de mon vivant. C'était un luxe que je ne pouvais pas me permettre.
Babyface Et maintenant ?
Vittorio Les choses n'ont pas beaucoup changé. Dans le milieu, les attachements affectifs deviennent rapidement des moyens de pression. Les gens que vous aimez sont des cibles potentielles.
Babyface Pourtant, vous êtes prêt à renoncer à une position importante pour protéger quelqu'un.
Vittorio Cela n'a rien à voir avec une histoire sentimentale.
Babyface Je n'ai pas dit le contraire.
Vittorio Vous le sous-entendiez.
Babyface Moi ? Jamais.
Il a raison, évidemment. Mais je trouve curieux qu'un homme capable de reconnaître ses dettes, de sacrifier sa carrière pour sauver un compagnon et de regretter pendant des décennies ceux qu'il a abandonnés considère encore l'affection comme un luxe superflu.
Babyface Et au sein de votre coterie ? Qu'admirez-vous chez vos compagnons ?
Vittorio Leur capacité à rester fidèles à eux-mêmes malgré ce qui leur arrive.
Babyface C'est une réponse étonnamment généreuse.
Vittorio Je ne vois pas pourquoi.
Babyface Vous êtes si critique envers l'incompétence, l'amateurisme et les erreurs de jugement que je m'attendais à une liste beaucoup moins flatteuse.
Vittorio Je peux désapprouver les décisions de quelqu'un tout en reconnaissant sa constance.
Babyface Et si votre existence dépendait entièrement de l'un des membres de votre coterie ?
Vittorio Rose, probablement.
Babyface Pourquoi Rose ?
Vittorio Elle manque parfois singulièrement de contrôle, ce qui peut être dangereux. Mais elle a un bon fond. Je ne la crois pas capable de se retourner totalement contre ses proches sans une provocation majeure.
Babyface Vous lui faites donc confiance malgré ses défauts.
Vittorio Je ne cherche pas quelqu'un de parfait. Je cherche quelqu'un dont je puisse anticiper les décisions dans une situation critique.
Babyface Vous venez presque de définir l'amitié.
Vittorio N'allez pas trop loin.
« Le pouvoir est une responsabilité. »
Babyface Vous avez passé votre vie à conquérir des positions d'autorité. Que représente réellement le pouvoir pour vous ?
Vittorio Une responsabilité. Et une tentation.
Babyface Les deux ?
Vittorio Bien sûr. On cherche souvent le pouvoir pour ce qu'il permet d'accomplir. Mais il peut finir par devenir une fin en soi. C'est un piège assez classique.
Babyface Vous y êtes déjà tombé ?
Vittorio Je ne serais pas arrivé où je suis si je n'avais jamais éprouvé cette tentation.
Babyface Vous préférez être aimé, respecté ou craint ?
Vittorio Respecté. La crainte est utile, mais elle possède ses limites. Un homme désespéré peut devenir imprévisible et extrêmement dangereux. Quant à l'amour, il produit des vulnérabilités dont nos adversaires savent parfaitement profiter.
Babyface Vous privilégiez donc le respect parce qu'il est plus durable.
Vittorio Exactement.
Babyface Et que changeriez-vous dans la société des Descendants ?
Vittorio Cette obsession de l'âge et de la Puissance du Sang. Certains Anciens disposent d'une autorité considérable simplement parce qu'ils sont vieux ou bien nés, sans posséder les compétences nécessaires pour gouverner.
Babyface Vous préféreriez une société fondée sur le mérite ?
Vittorio Sur les capacités réelles. L'âge peut apporter de l'expérience, mais il ne garantit ni l'intelligence ni le caractère.
Babyface Votre opinion risque de déplaire à quelques membres de la Cour.
Vittorio Ce n'est pas une raison pour la considérer comme fausse.
Babyface Et votre grande ambition, dans cent ans ?
Vittorio Avoir compris davantage le monde dans lequel nous vivons. Il y a trop de variables, trop d'apparences trompeuses, trop de choses que nous ne connaissons pas.
Babyface Vous ne souhaitez donc pas nécessairement devenir Prince ?
Vittorio Je souhaite surtout ne pas dépendre d'un jeu dont je ne comprends pas les règles.
Babyface Vous aimez les jeux ?
Vittorio Ceux qui demandent de la réflexion et du talent. Pas ceux qui reposent sur le hasard.
« Il y a des erreurs qu'on ne peut pas effacer. »
Babyface Quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?
Vittorio Que je n'ai ni remords ni regrets.
Babyface Et c'est faux ?
Vittorio Évidemment. Je préfère simplement ne pas m'y attarder.
Babyface Pourtant, vous venez de m'en parler assez longuement.
Vittorio Vous posez beaucoup de questions.
Babyface C'est mon travail.
Vittorio Je l'avais remarqué.
Babyface Vous avez également reconnu avoir commis des actes monstrueux en pensant qu'ils serviraient les intérêts de votre organisation.
Vittorio Oui. Comme beaucoup de gens du milieu. On prend une décision, on accepte certains sacrifices, on se persuade que cela permettra de préserver quelque chose de plus important.
Babyface Et ensuite ?
Vittorio Parfois, on découvre qu'on s'est trompé. Que les conséquences ont été pires que prévu.
Babyface Et parfois ?
Vittorio Parfois, on découvre que tout cela n'a servi à rien.
Il ne cherche pas à se justifier.
Babyface Vous semblez considérer que le remords ne doit pas empêcher d'agir.
Vittorio Dans certaines circonstances, hésiter peut condamner davantage de monde qu'une mauvaise décision. Il faut agir, puis assumer ce qu'on a fait.
Babyface Même si l'acte est impardonnable ?
Vittorio On peut toujours essayer de se faire pardonner. Cela ne signifie pas qu'on le sera.
« J'ai failli rejoindre le Sabbat. »
Babyface Vous avez évoqué votre sire tout à l'heure. Vous m'avez dit qu'elle souhaitait vous voir rejoindre le Sabbat.
Vittorio Oui.
Babyface Vous avez sérieusement envisagé de la suivre ?
Vittorio J'ai failli le faire.
Babyface Qu'est-ce qui vous en a empêché ?
Vittorio Mon orgueil, principalement. Mon premier contact avec ce milieu était un imbécile qui se prenait pour un grand gangster. Il a cru pouvoir me traiter comme un subalterne et se moquer de moi. Les choses se sont assez mal terminées pour lui.
Babyface Je suppose que nous parlons de votre fameux surnom russe ?
Vittorio Entre autres. Le conflit qui a suivi a rendu mon intégration impossible pendant suffisamment longtemps pour que je commence à comprendre ce que ma sire voulait réellement m'imposer.
Babyface Vous pensez donc avoir échappé au Sabbat par accident ?
Vittorio Disons que ma fierté m'a rendu un service considérable.
Babyface Et aujourd'hui ?
Vittorio Les Harbingers représentent tout ce dont je me suis éloigné. Je les considérerais volontiers comme mes principaux ennemis, si je devais absolument en désigner un.
Babyface Cela vous inquiète que quelqu'un découvre à quel point vous avez été proche de les rejoindre ?
Vittorio Il existe des vérités qui peuvent être utilisées contre vous, même lorsqu'elles ne correspondent plus à ce que vous êtes devenu.
Babyface Vous auriez donc pu suivre une voie radicalement différente.
Vittorio Oui. Et je préfère ne pas trop réfléchir à ce que cela aurait donné.
« Mes gangs sont mes Pokémon. »
Babyface Revenons à des sujets plus légers. Votre musique préférée ?
Vittorio Beautiful Liar, de Monsta X.
Babyface Du groupe de K pop ?
Vittorio Oui. Vous avez un problème avec cela ?
Babyface Absolument aucun. J'essaie simplement d'imaginer vos hommes découvrant votre playlist.
Vittorio Ils ont probablement des choses plus importantes à faire.
Babyface Pourquoi ce morceau ?
Vittorio Il parle d'une relation toxique dans laquelle on trouve constamment de nouvelles justifications pour continuer à s'enfoncer. La structure musicale elle-même trompe les attentes de l'auditeur. C'est assez intelligent.
Babyface Vous aimez donc les chansons qui manipulent leur public ?
Vittorio J'apprécie les constructions bien pensées. Plusieurs morceaux du groupe jouent sur des doubles sens entre séduction et criminalité.
Babyface Vous avez décidément une manière très professionnelle d'écouter de la musique.
Vittorio On ne se refait pas.
Babyface Votre endroit préféré à Paris ?
Vittorio La Cour des Miracles.
Babyface Pourquoi ?
Vittorio Pour me rappeler d'où je viens. Et où je pourrais retomber.
Babyface Vous craignez encore de tout perdre ?
Vittorio Un chef qui oublie qu'il peut tomber finit généralement par en faire l'expérience.
Babyface Et votre plus grand bonheur ?
Vittorio Transformer mes ennemis en tapis et les piétiner avec des crampons.
Je le regarde.
Vittorio C'est une plaisanterie Tzimisce. Pourquoi tout le monde prend cela au sérieux ?
Babyface Parce que vous êtes un Tzimisce, Vittorio. Cela complique légèrement la réception de certaines plaisanteries.
Vittorio Vous manquez d'humour.
Babyface Je vais essayer de m'améliorer. Votre véritable bonheur ?
Vittorio Prendre le contrôle d'un nouveau gang. C'est toujours satisfaisant. Mes organisations sont un peu mes Pokémon. J'aimerais bien compléter la collection.
Babyface Vous comparez vos réseaux criminels à des créatures de collection ?
Vittorio C'est une image. Mais une image assez pertinente.
Babyface J'espère simplement que vous ne les rangez pas tous dans des petites balles.
Vittorio La logistique serait effectivement plus simple.
« Mourir dignement. »
Babyface Votre héros ?
Vittorio Lucky Luciano.
Babyface Évidemment.
Vittorio Il a contribué à transformer le crime organisé en un système structuré, durable, capable de dépasser les rivalités individuelles. On peut discuter de ses méthodes, mais difficilement de son importance historique.
Babyface Vous admirez davantage les organisateurs que les conquérants.
Vittorio Construire quelque chose qui dure demande plus de talent que détruire ce qui existe.
Babyface Seriez-vous prêt à risquer votre destruction définitive pour une cause ?
Vittorio Peut-être. Je ne peux pas le savoir tant que je n'ai pas été placé devant cette décision.
Babyface Vous ne semblez pas très amateur des grands serments héroïques.
Vittorio Les grands serments ne coûtent rien tant qu'on ne vous demande pas de les tenir.
Babyface Et votre idée de la mort idéale ?
Vittorio Une mort dans la gloire et la lumière.
Babyface Vraiment ?
Vittorio Si je dois disparaître, j'aimerais au moins que cela serve d'exemple à mes soldati. Partir dignement. Peut-être en héros.
Babyface Vous qui ne croyez pas beaucoup aux sentiments, vous aimeriez que vos hommes se souviennent de vous.
Vittorio J'aimerais surtout qu'ils puissent tirer quelque chose de ma disparition. Un exemple, une leçon, une raison de continuer.
Babyface Quelle phrase voudriez-vous laisser derrière vous ?
Vittorio « Il est mort aussi dignement qu'il a vécu. »
Je crois que c'est la première fois depuis le début de notre conversation qu'il exprime un souhait dans lequel il n'est question ni de victoire, ni de pouvoir, ni même de réussite. Seulement de la manière dont on se souviendra de lui.
La dernière question
Je consulte une dernière fois mes notes.
Vittorio m'a raconté son ascension dans le milieu napolitain, son admiration pour un homme qui lui avait accordé une chance, ses premières responsabilités et ses réussites. Il m'a parlé de ses hommes, de ses ambitions, de sa fascination pour les jeux complexes et de son désir de comprendre un monde qu'il juge encore trop imprévisible.
Il a également évoqué les compagnons qu'il avait abandonnés.
Ce souvenir semble peser davantage que toutes les défaites qu'il aurait pu subir.
Babyface Une dernière question, Vittorio. Quelle était celle que vous espériez secrètement que je ne vous poserais pas ?
Vittorio Celle-là, justement.
Babyface Je suis désolée de vous décevoir.
Vittorio Je m'y attendais. Disons que je préférerais éviter certaines questions concernant mon passé de mafieux.
Babyface Nous en avons pourtant beaucoup parlé.
Vittorio Pas de tout. J'ai servi des capi peu fréquentables. J'ai fait des choses que je n'aime pas me rappeler. Et il y a aussi celles que je n'ai pas faites.
Babyface Celles que vous auriez dû faire ?
Vittorio Oui. J'aurais parfois pu renverser certains de mes supérieurs. Je disposais des moyens, des compétences, peut-être même de l'occasion. Mais je préférais jouer la sécurité. J'obéissais.
Babyface Vous regrettez davantage d'avoir obéi que d'avoir commis certains actes ?
Vittorio Il y a des circonstances où l'obéissance devient une façon commode de renoncer à ses responsabilités. Nuremberg nous a rappelé qu'exécuter des ordres ne suffit pas à excuser ce que l'on fait. Je ne prétends évidemment pas avoir commis des crimes de cette ampleur, mais le principe reste valable.
Babyface Vous étiez pourtant déjà un homme ambitieux. Pourquoi ne pas avoir pris le risque ?
Vittorio Parce que j'avais quelque chose à perdre. Mon statut. Ma position. Peut-être ma vie. Et parce qu'il est toujours plus facile de se convaincre que l'on fera mieux lorsqu'on sera soi-même aux commandes.
Babyface Vous avez attendu d'être assez puissant pour pouvoir agir selon vos principes.
Vittorio En quelque sorte.
Babyface Mais certaines personnes n'ont pas pu attendre avec vous.
Il ne répond pas immédiatement.
Vittorio Non.
Babyface Vous savez ce qui me frappe dans votre histoire ? Vous avez passé votre existence à expliquer qu'un chef doit assumer ses décisions. Pourtant, votre plus grand regret semble concerner les moments où vous avez choisi de laisser quelqu'un d'autre décider.
Vittorio C'est une lecture possible.
Babyface Et aujourd'hui, si vous vous retrouviez de nouveau dans cette situation ?
Vittorio J'aimerais croire que j'agirais autrement.
Babyface Vous n'en êtes pas certain ?
Vittorio Je me méfie des gens qui prétendent savoir ce qu'ils feront dans des situations qu'ils n'ont pas encore vécues. J'ai suffisamment d'expérience pour connaître la différence entre une intention et une décision.
Babyface Vous avez au moins appris quelque chose.
Vittorio Plusieurs choses, j'espère.
Je referme mon carnet.
Babyface Une toute dernière chose, don Vittorio.
Vittorio Encore ?
Babyface Vous avez commencé cet entretien en me disant que l'amateurisme nous tuerait. Vous avez passé une grande partie de votre existence à chercher la compétence, l'autorité et le respect.
Mais si le jeune Vittorio de Naples vous rencontrait aujourd'hui, pensez-vous qu'il serait fier de l'homme que vous êtes devenu ?
Cette fois, il prend le temps de réfléchir.
Vittorio Il serait certainement impressionné par ce que j'ai accompli.
Babyface Ce n'était pas tout à fait ma question.
Vittorio Je sais.
Un silence s'installe.
Vittorio Il y a probablement des choses que je devrais lui expliquer.
Babyface Alors je vous souhaite d'en avoir l'occasion.
Fin de l'entretien.
Le regard de Babyface
J'avais imaginé rencontrer un mafieux arrogant, un Tzimisce sûr de sa supériorité, probablement ravi de raconter comment il avait écrasé ses adversaires au fil des décennies.
Je n'avais pas complètement tort.
Vittorio aime le pouvoir. Il aime commander, organiser, conquérir de nouvelles positions et contempler le résultat de ses stratégies. Il possède un mépris assez prononcé pour l'incompétence et une confiance en ses propres capacités qui ne laisse guère de place à la modestie.
Mais ce n'est pas ce que je retiendrai de notre conversation.
Ce qui me frappe, c'est l'importance qu'il accorde aux autres, même lorsqu'il tente de présenter cet attachement comme une simple obligation professionnelle.
Il parle de don Federico Costello avec une reconnaissance sincère. Cet homme avait donné une chance à un gamin sans relations, sans statut et sans avenir assuré. Des décennies plus tard, Vittorio semble encore mesurer ses propres réussites à l'aune de cette confiance initiale.
Il aime ses hommes, même s'il n'emploierait probablement pas ce mot.
Il leur consacre son temps, se préoccupe de leur avenir et accepte l'idée de perdre son pouvoir pour en sauver un. Il imagine même sa disparition comme un dernier enseignement destiné à ceux qui lui survivront.
Et pourtant, son plus grand regret est d'avoir abandonné certains de ses premiers compagnons lorsque l'occasion de réussir s'est présentée.
Je crois que cette contradiction raconte une grande partie de son histoire.
Vittorio veut être un chef digne de ce nom. Pas simplement un homme qui possède le pouvoir, mais quelqu'un qui le mérite et qui assume ce qu'il en fait.
Il a parfaitement compris que l'autorité engage la responsabilité.
Il l'a simplement compris trop tard pour certaines personnes.
Son rapport à la cruauté est tout aussi révélateur. Il affirme préférer la peur à la douleur et ne pas prendre plaisir à faire souffrir. Je veux bien le croire. Mais l'absence de plaisir n'efface pas la souffrance infligée, et l'efficacité ne constitue pas une justification morale suffisante.
Je ne crois pas qu'il cherche réellement à être innocent.
Il cherche plutôt à être responsable.
La différence est importante.
J'ai également été surprise par son ambition de comprendre la Vicissitude comme un art. Chez beaucoup de Tzimisce, la transformation de la chair est présentée comme l'expression d'une domination absolue. Chez Vittorio, elle semble aussi relever d'un besoin intellectuel : comprendre ce qui existe, découvrir ce que cela peut devenir, et maîtriser les mécanismes de cette transformation.
C'est peut-être la même curiosité qui le pousse à admirer les grands organisateurs, à apprécier les constructions musicales complexes et à rêver d'un monde dans lequel la compétence compterait davantage que l'ancienneté.
Mais ce qui restera de notre entretien, ce ne sont ni ses ambitions ni ses théories sur le pouvoir.
C'est cette phrase : « J'obéissais. »
Pour un homme qui a consacré son existence à conquérir son indépendance, l'aveu possède une portée singulière.
Il a servi des hommes qu'il méprisait parfois. Il a accepté certaines décisions par prudence. Il a laissé passer des occasions d'intervenir parce que le risque lui semblait trop important.
Aujourd'hui, il sait que l'obéissance n'efface pas la responsabilité.
Je me demande si toute sa conception de l'honneur ne s'est pas construite autour de cette découverte.
Il ne peut pas revenir en arrière. Il ne peut pas reprendre chacune de ses décisions, sauver tous ceux qu'il a laissés derrière lui ou effacer les conséquences des ordres qu'il a exécutés.
En revanche, il peut décider quel chef il souhaite être désormais.
C'est sans doute pour cela qu'il préfère être respecté plutôt que craint. La peur permet d'obtenir l'obéissance. Le respect suppose que quelqu'un reconnaisse la valeur de celui qu'il choisit de suivre.
Et Vittorio semble avoir besoin de cette reconnaissance.
Il voudrait qu'un jour, ses hommes puissent dire de lui qu'il est mort aussi dignement qu'il a vécu.
Je ne sais pas s'il y parviendra.
Je sais seulement qu'il continue de mesurer la distance qui le sépare de cet idéal.
Quant à son humour, je lui reconnais un certain talent. Mais je déconseille personnellement de plaisanter avec un Tzimisce sur la transformation de ses adversaires en tapis.
Il pourrait avoir un sens de la décoration beaucoup trop littéral.
Babyface
Les Confessions de Minuit, Paris la Nuit.