Il existe des gens dont on se méfie immédiatement. Leur attitude, leurs propos ou leur réputation suffisent à nous avertir qu'il serait imprudent de leur accorder trop de confiance.
Et puis il y a Raphaël Saint Yves.
Toujours élégant, volontiers courtois, doté d'une aisance sociale qui semble parfaitement naturelle, il possède ce talent assez rare de vous donner l'impression que tout va bien, même lorsqu'il pense manifestement le contraire.
Certains le décrivent comme un dandy serviable. D'autres connaissent davantage son appartenance au Sacerdoce et préfèrent se montrer prudents.
Pour sa part, Raphaël semble considérer que la plupart de ses semblables souffrent d'un défaut rédhibitoire : ils se prennent beaucoup trop au sérieux pour des créatures dont l'existence peut s'achever demain.
Il ne rêve pas de conquérir Paris. Il ne cherche pas à devenir Prince, ni même à bâtir un empire. Son ambition se résume à quelque chose d'étonnamment modeste pour un vampire : survivre à la nuit suivante.
Ce serait presque rassurant.
Mais Raphaël a connu la haine, la vengeance et une violence dont il ne cherche pas à nier l'existence. Il affirme ne faire confiance à aucun vampire et considère sa propre personne comme son pire ennemi.
Il croit pourtant à l'amour éternel.
Et il existe quelqu'un pour qui il accepterait de mourir.
Je voulais savoir ce qui pouvait bien se cacher derrière tant de contradictions.
Il a accepté de me recevoir.
Avec un sourire impeccable.
« Raphaël Saint Yves. Plus jamais Victor Delafosse. »
Babyface Bonsoir, Raphaël. Puisque vous êtes réputé pour vos bonnes manières, je suppose que vous n'allez pas me faire regretter cette invitation.
Raphaël Je suis toujours agréable en société, très chère.
Babyface C'est justement ce qui m'inquiète. Comment souhaitez-vous que je vous appelle ?
Raphaël Raphaël Saint Yves.
Babyface Et certainement pas Victor Delafosse ?
Raphaël Certainement pas.
Babyface Un nom de votre ancienne existence ?
Raphaël Un nom que je ne souhaite plus porter. Cela devrait suffire, non ?
Babyface Pour commencer, certainement. Décrivez-vous en trois mots.
Raphaël Agréable. Amical. Calculateur.
Babyface Vous avez placé « calculateur » en dernier. C'est délibéré ?
Raphaël Vous auriez préféré que je commence par là ?
Babyface Cela aurait au moins eu le mérite d'annoncer la couleur.
Raphaël Mais cela aurait considérablement réduit l'intérêt des deux premiers.
Babyface Touché. Et votre plus grand talent ?
Raphaël Me faire passer pour ce que je ne suis pas.
Babyface C'est une réponse particulièrement inquiétante à donner à une journaliste.
Raphaël Vous m'avez demandé d'être sincère.
Babyface Donc cet homme charmant, élégant et serviable que j'ai devant moi pourrait être entièrement fabriqué ?
Raphaël Disons que les gens voient généralement ce qu'ils ont envie de voir.
Babyface Et qu'ont-ils envie de voir chez vous ?
Raphaël Un dandy serviable.
Babyface Vous n'en êtes pas un ?
Raphaël J'apprécie les bonnes manières. Cela ne signifie pas que je sois au service du premier imbécile venu.
Je commence à comprendre. Raphaël ne porte pas un masque pour se dissimuler. Il le porte parce que les autres trouvent ce masque suffisamment confortable pour ne pas chercher ce qu'il recouvre.
« Le rire de mes enfants. »
Babyface Revenons à votre vie mortelle. Quel est votre plus beau souvenir ?
Raphaël Ma femme et mes enfants.
La réponse est immédiate. Son ton a changé.
Babyface Vous aviez une famille ?
Raphaël Oui.
Babyface Et si vous pouviez revivre une seule journée de cette époque ?
Raphaël Mon mariage.
Babyface Vous savez, je ne m'attendais pas nécessairement à cela.
Raphaël À quoi vous attendiez-vous ? Une soirée de débauche ? Une escroquerie mémorable ? Une réception mondaine ?
Babyface Je n'avais pas encore décidé. Mais vous venez de rendre la question beaucoup plus intéressante.
Raphaël Tant mieux pour vous.
Babyface Qu'est-ce qui vous manque le plus de cette époque ?
Raphaël Le rire de mes enfants.
Je laisse passer quelques secondes.
Babyface Pas le soleil ? La nourriture ? Le sentiment d'être vivant ?
Raphaël Non. Le rire de mes enfants.
Babyface Vous aimeriez les revoir ?
Raphaël Évidemment.
Babyface Même quelques minutes ?
Raphaël Surtout quelques minutes.
Je pourrais lui demander ce qu'ils sont devenus. Il ne me l'a pas dit, et quelque chose dans sa manière de répondre me fait comprendre qu'il n'a aucune envie de développer ce sujet.
Babyface Si vous pouviez transmettre un conseil à l'homme que vous étiez avant votre Étreinte, que lui diriez-vous ?
Raphaël D'arrêter ses magouilles.
Babyface Ses magouilles ?
Raphaël Oui. D'arrêter avant qu'elles lui coûtent tout ce qu'il a de plus cher au monde.
Babyface Vous regrettez donc certaines décisions de votre vie humaine.
Raphaël Je regrette de ne pas avoir compris assez tôt leur prix.
Babyface Et si vous aviez compris ?
Raphaël Nous ne serions probablement pas en train d'avoir cette conversation.
Il reprend son sourire. Pas exactement celui qu'il portait au début de l'entretien.
« La haine et la vengeance. »
Babyface Lorsque vous avez compris que vous étiez devenu vampire, quelle a été votre première réaction ?
Raphaël La haine.
Babyface La haine ?
Raphaël Et la vengeance.
Babyface Pas la peur ?
Raphaël Ce n'est pas ce dont je me souviens.
Babyface Une haine dirigée contre quelqu'un en particulier ?
Raphaël Vous voyez, c'est exactement pour ce genre de question que je me méfie des journalistes.
Babyface Et moi qui pensais que nous commencions à sympathiser.
Raphaël C'est bien pour cela que vous êtes dangereuse.
Babyface Vous souvenez-vous de votre première chasse ?
Raphaël Oui. Le Sang. La rage. La haine. La destruction.
Babyface Vous n'en gardez donc pas un souvenir particulièrement heureux.
Raphaël J'en ai surtout retenu qu'il faut toujours conserver le contrôle de soi.
Babyface Vous craignez de perdre le contrôle de votre Bête ?
Raphaël C'est probablement l'une des rares choses que je craigne véritablement.
Babyface Pourtant, vous ne semblez pas particulièrement effrayé par la violence.
Raphaël La violence est une chose. Abandonner toute maîtrise de soi en est une autre.
Babyface Vous avez déjà commis des actes que vous considérez comme monstrueux ?
Raphaël Oui.
Babyface En pensant agir pour le bien ?
Raphaël Non. Je savais parfaitement ce que je faisais.
Babyface Et vous les regrettez ?
Raphaël Ce n'est pas la question que vous m'avez posée.
Babyface Non. Effectivement.
Raphaël Vous voyez ? Je peux être très coopératif.
Il possède cette manière de refermer une conversation sans jamais donner l'impression d'avoir élevé la voix. Il répond à la question, puis vous laisse découvrir que vous n'avez pas demandé ce que vous vouliez réellement savoir.
« Les enfants ne devraient jamais payer. »
Babyface Existe-t-il une chose que vous refuseriez absolument de faire, même pour survivre ?
Raphaël Faire violence à des enfants. Ou provoquer leur mort.
Babyface Vous n'avez pas hésité.
Raphaël Il n'y avait aucune raison d'hésiter.
Babyface Pourtant, vous venez de reconnaître avoir commis des actes monstrueux.
Raphaël Je n'ai pas prétendu être un saint. J'ai simplement répondu à votre question.
Babyface Vous avez donc une limite.
Raphaël Tout le monde devrait en avoir.
Babyface Dans notre société, ce n'est malheureusement pas aussi évident que vous le pensez.
Raphaël C'est bien ce qui me dégoûte chez beaucoup de Descendants.
Babyface Leur cruauté ?
Raphaël Leur stupidité. Cette conviction ridicule d'appartenir à une espèce supérieure alors qu'ils sont souvent incapables de comprendre ce qu'ils possèdent ou ce qu'ils risquent de perdre.
Babyface Vous ne croyez donc pas à la supériorité des vampires ?
Raphaël Nous disposons de certains avantages. Cela ne fait pas de nous des êtres plus intelligents, plus raisonnables ou plus dignes d'admiration.
Babyface Pourtant, nous sommes immortels.
Raphaël Nous pouvons vivre très longtemps. Ce n'est pas la même chose.
Babyface Et vous trouvez que nous ne profitons pas suffisamment de cette existence ?
Raphaël Exactement. Nous passons nos nuits à nous disputer des titres, des domaines et des privilèges alors que nous savons parfaitement à quel point notre destruction peut être rapide.
Babyface Vous semblez avoir une opinion particulièrement sévère de notre société.
Raphaël La Seconde Inquisition aurait dû nous apprendre un peu d'humilité. Visiblement, la leçon n'est pas passée.
Babyface Vous considérez donc la condescendance comme notre principal défaut ?
Raphaël Sans hésitation.
Babyface Et chez les autres, quelle qualité appréciez-vous le plus ?
Raphaël L'efficacité.
Babyface Pas la bonté, la générosité ou l'intelligence ?
Raphaël L'intelligence qui ne sert à rien n'a pas beaucoup d'intérêt. Quant aux bonnes intentions, elles ne suffisent généralement pas à nous maintenir en vie.
« Je n'ai pas d'amis. J'ai des compagnons. »
Babyface Parlons justement de vos compagnons. Qu'attendez-vous d'un ami ?
Raphaël D'un quoi ?
Babyface Un ami. Vous savez, quelqu'un que l'on apprécie, à qui l'on fait confiance, avec qui l'on partage des moments...
Raphaël Je connais le concept.
Babyface Vous n'avez simplement pas l'air de beaucoup le pratiquer.
Raphaël Disons que je suis prudent.
Babyface Vous avez pourtant une coterie.
Raphaël Ce qui prouve surtout que je suis capable de travailler avec d'autres personnes.
Babyface Qu'admirez-vous chez elles ?
Raphaël Leur utilité.
Babyface Quelle réponse chaleureuse !
Raphaël Vous m'avez demandé une qualité. Pas de rédiger une déclaration d'amour.
Babyface Vous savez, certains de vos compagnons disent beaucoup de bien de vous.
Raphaël C'est très inquiétant.
Babyface Rose, notamment, semble avoir confiance en vous.
Raphaël Rose possède de nombreuses qualités.
Babyface Elle redoute aussi que vous ne lui imposiez une transformation radicale de sa garde robe.
Raphaël Et elle a parfaitement raison.
Babyface Vous voyez ! Vous avez donc une certaine affection pour elle.
Raphaël Vouloir éviter qu'une personne commette des fautes de goût irréparables relève du devoir civique.
Babyface Vous êtes décidément incorrigible.
Je comprends mieux pourquoi Rose avait autant insisté sur ce point. Sous son apparente indifférence, Raphaël semble posséder des opinions particulièrement arrêtées sur la manière dont ses compagnons devraient se présenter en société.
Babyface Si votre existence dépendait entièrement d'un autre membre de votre coterie, qui choisiriez-vous ?
Raphaël Aucun, si je peux l'éviter.
Babyface C'est le principe de la question, Raphaël. Vous devez choisir.
Raphaël Dans ce cas, probablement Bogdan.
Babyface Bogdan ?
Raphaël À condition qu'il ne soit pas lui-même responsable du problème. Ce qui, connaissant notre groupe, n'a rien d'une hypothèse absurde.
Babyface Pourquoi lui ?
Raphaël Parce qu'il est probablement le plus efficace.
Babyface Vous lui faites confiance ?
Raphaël Absolument pas. Je ne fais confiance à aucun membre de notre espèce.
Babyface Vous lui confieriez donc votre existence sans lui faire confiance ?
Raphaël Je n'ai pas besoin de croire à la bonté de quelqu'un pour reconnaître ses compétences.
Babyface Vous savez, je crois que Bogdan apprécierait cette réponse.
Raphaël Voilà qui devrait suffire à m'inquiéter.
« Tu as raison, c'est une excellente idée. »
Babyface Quelle trahison seriez-vous incapable de pardonner ?
Raphaël La trahison fait partie de la nature humaine. Et davantage encore de celle des vampires.
Babyface Vous vous y attendez donc en permanence ?
Raphaël Disons que je préfère ne pas être surpris.
Babyface Cela doit être épuisant.
Raphaël Beaucoup moins que de devoir réparer les conséquences de la confiance mal placée.
Babyface Quel défaut pardonnez-vous facilement aux autres, mais jamais à vous-même ?
Raphaël La stupidité.
Babyface J'ai pourtant l'impression que vous ne la pardonnez pas vraiment aux autres.
Raphaël Je la tolère. Nuance.
Babyface Et quel est le mensonge que vous vous racontez le plus souvent ?
Raphaël « Tu as raison, c'est une excellente idée. »
Je ris.
Babyface Vous prononcez donc régulièrement cette phrase alors que vous pensez exactement le contraire ?
Raphaël Vous n'imaginez pas à quel point.
Babyface Vos compagnons doivent être ravis d'apprendre cela.
Raphaël Je suis certain qu'ils le savent déjà.
Babyface Vous pourriez simplement leur dire que leurs idées sont mauvaises.
Raphaël Il y a des moments où préserver un minimum de tranquillité exige quelques concessions.
Babyface Vous employez donc les bonnes manières pour éviter d'avoir à supporter les conséquences de votre franchise.
Raphaël Voilà. Vous commencez à comprendre.
« Chez moi, au calme. »
Babyface Votre endroit préféré à Paris ?
Raphaël Mon appartement.
Babyface Pas un grand hôtel particulier ? Un club privé ? Un Elysium prestigieux ?
Raphaël Mon appartement. J'y trouve du calme et de la tranquillité.
Babyface Vous qui semblez tellement à l'aise en société, vous préférez donc rester chez vous.
Raphaël Être capable de fréquenter les autres ne signifie pas qu'on éprouve le besoin de le faire continuellement.
Babyface Et si vous disposiez d'une nuit sans obligation, sans danger et sans personne à qui rendre des comptes ?
Raphaël Je resterais chez moi.
Babyface Toute la nuit ?
Raphaël Oui.
Babyface Seul ?
Raphaël Pas nécessairement.
Babyface Avec quelqu'un ?
Raphaël Avec la personne qui me tient compagnie.
Babyface Vous voyez, nous progressons. Vous admettez donc apprécier la compagnie de quelqu'un.
Raphaël Je n'ai jamais prétendu le contraire.
Babyface Mais vous ne semblez pas particulièrement disposé à m'en dire davantage.
Raphaël Vous êtes perspicace.
Babyface Votre plus grand bonheur, finalement ?
Raphaël Rentrer chez moi et oublier les Descendants.
Babyface Même après une soirée réussie ?
Raphaël Surtout après une soirée réussie. Cela signifie généralement que j'ai survécu à leurs excellentes idées.
Babyface Vous savez ce qui est amusant ? Vous êtes probablement l'un des rares invités qui considèrent l'éternité comme une succession de journées de travail dont il faut absolument rentrer.
Raphaël Les autres ne savent simplement pas apprécier leur vie privée.
Babyface Et quelle musique choisiriez-vous pour accompagner cette tranquillité ?
Raphaël Sabotage, des Beastie Boys.
Je le regarde un instant.
Babyface Vous passez votre temps à réclamer du calme et votre morceau pour l'éternité est Sabotage ?
Raphaël Vous avez un problème avec les Beastie Boys ?
Babyface Aucun. Je commence simplement à me demander si vous savez réellement ce que signifie le mot tranquillité.
Raphaël Cela dépend de ce qu'on cherche à oublier.
« L'amour peut survivre à l'éternité. »
Babyface Vous m'avez dit que vous ne faisiez confiance à aucun vampire. Mais croyez-vous encore à l'amour ?
Raphaël Oh oui.
Babyface Voilà une réponse particulièrement enthousiaste.
Raphaël J'y crois. Et je suis persuadé qu'il peut survivre à l'éternité.
Babyface Même lorsque tout le reste finit par changer ?
Raphaël Oui.
Babyface Vous ne semblez pas partager le cynisme de vos semblables sur ce sujet.
Raphaël Le cynisme est parfois une façon commode de ne pas reconnaître ce qui compte réellement.
Babyface Et qu'est-ce qui compte réellement pour vous ?
Raphaël Voilà une question très générale.
Babyface Vous pourriez y répondre très simplement.
Raphaël Je préfère les questions précises.
Babyface Très bien. Quel sacrifice seriez-vous prêt à faire pour quelqu'un que vous aimez ?
Raphaël Donner ma vie.
Babyface Sans hésiter ?
Raphaël Oui.
Babyface Vous accepteriez donc la Mort Ultime ?
Raphaël Pour cette personne, oui.
Babyface Vous venez de me dire que votre seule ambition était de survivre à chaque nuit.
Raphaël Les deux ne sont pas incompatibles.
Babyface Vous souhaitez vivre à tout prix, sauf lorsqu'il s'agit de quelqu'un que vous aimez.
Raphaël Exactement.
Babyface Et pour une cause ? Une conviction ? La défense de Paris ?
Raphaël Aucune cause.
Babyface Aucune ?
Raphaël Une personne. Pas une cause.
Il répond sans emphase, sans chercher à rendre sa déclaration plus noble qu'elle ne l'est. J'ai entendu tant de Descendants proclamer leur fidélité à des Princes, des clans et des idéaux qu'il est presque déconcertant de rencontrer quelqu'un qui refuse aussi simplement de donner sa vie pour une abstraction.
Babyface Vous êtes donc parfaitement capable d'aimer quelqu'un, mais incapable de faire confiance à votre propre espèce.
Raphaël Je ne vois pas pourquoi vous partez du principe que les deux doivent être liés.
Babyface Vous avez raison. Ils ne le sont pas nécessairement.
« Le pouvoir ? La liberté. »
Babyface Que représente le pouvoir pour vous ?
Raphaël La liberté.
Babyface Pas la responsabilité ?
Raphaël Je n'ai aucune envie de passer mon éternité à gouverner des imbéciles.
Babyface Je suppose que vous parlez de vos semblables.
Raphaël Entre autres.
Babyface Vous ne souhaitez donc ni devenir Prince, ni accumuler des titres ?
Raphaël Je souhaite pouvoir disposer de mon existence sans qu'un individu persuadé de sa supériorité vienne constamment m'expliquer ce que je dois faire.
Babyface Ce qui n'est pas exactement facile à Paris.
Raphaël Vous avez remarqué ?
Babyface Quelle est votre plus grande ambition ?
Raphaël Survivre à la prochaine nuit.
Babyface C'est tout ?
Raphaël C'est déjà suffisamment ambitieux, au regard de certaines personnes que je fréquente.
Babyface Votre coterie, encore ?
Raphaël Je n'ai cité personne.
Babyface Et dans cent ans ?
Raphaël Être toujours en vie.
Babyface Avec vos compagnons ?
Raphaël À ce rythme, je doute sérieusement d'atteindre cet objectif.
Babyface Vous avez donc une confiance absolument remarquable dans la capacité de survie de votre groupe.
Raphaël Je dirais plutôt une excellente connaissance de ses membres.
Babyface Vous préférez être aimé, respecté ou craint ?
Raphaël Aimé.
Babyface Vous ne cherchez pourtant pas particulièrement à vous faire aimer.
Raphaël Je n'ai jamais dit que je souhaitais être aimé de tout le monde.
Babyface Seulement de certaines personnes.
Raphaël Voilà.
Il y a quelque chose de presque provocateur dans cette simplicité. Raphaël semble n'avoir aucune envie de posséder le monde. Il veut seulement qu'une partie de celui-ci lui appartienne suffisamment pour qu'il puisse y vivre en paix.
« Je redeviendrais humain. »
Babyface Si vous pouviez redevenir humain, mortel et vulnérable, accepteriez-vous ?
Raphaël Oui.
Babyface Immédiatement ?
Raphaël Oui.
Babyface Sans même demander à réfléchir ?
Raphaël Vous m'avez posé une question. Je vous ai répondu.
Babyface Vous renonceriez à toutes les possibilités offertes par le Sang ?
Raphaël Je n'ai jamais considéré notre condition comme un cadeau.
Babyface Pourtant, vous avez dit que vous appréciez aujourd'hui la facilité de votre existence vampirique.
Raphaël Il y a une différence entre apprendre à profiter d'une situation et souhaiter qu'elle vous soit imposée pour l'éternité.
Babyface Vous détestiez donc davantage votre condition autrefois ?
Raphaël Avant, je n'y trouvais rien de particulièrement agréable. Aujourd'hui, j'ai appris à apprécier certains avantages.
Babyface Mais pas suffisamment pour refuser de redevenir humain.
Raphaël Exactement.
Babyface Qu'est-ce qui vous manque tant de votre ancienne existence ?
Raphaël Les occasions que je n'ai pas su saisir.
Babyface Vous parlez de votre famille.
Raphaël Entre autres.
Babyface Votre plus grand regret est donc de ne pas avoir profité de la vie lorsque vous en aviez l'occasion.
Raphaël Oui.
Babyface Vous savez, j'ai rencontré beaucoup de vampires qui regrettent leur humanité parce qu'ils ont perdu le soleil, la nourriture ou le simple plaisir de sentir leur cœur battre. Vous semblez regretter davantage les moments que vous n'avez pas vécus.
Raphaël C'est une façon de voir les choses.
Babyface Une existence humaine possède pourtant une durée limitée.
Raphaël Justement. C'est ce qui lui donne une certaine valeur.
« Mon pire ennemi ? Moi. »
Babyface Quelle vérité sur vous-même espérez-vous que personne ne découvrira jamais ?
Raphaël L'existence d'une personne.
Babyface Une personne ?
Raphaël Oui.
Babyface Qui ?
Raphaël Nous allons nous arrêter là.
Babyface Vous ne souhaitez même pas m'en dire un peu plus ?
Raphaël Non.
Son ton est toujours courtois. Mais il ne s'agit plus d'une plaisanterie.
Babyface Très bien. Je respecterai cela.
Raphaël Je vous en remercie.
Babyface De quoi avez-vous le plus honte ?
Raphaël Du manque de savoir vivre et de bon sens de mes compagnons.
Babyface Ce n'est pas exactement une honte personnelle.
Raphaël Cela dépend de la fréquence à laquelle on vous voit en leur compagnie.
Babyface Vous êtes impossible.
Raphaël On me l'a déjà dit.
Babyface Votre pire ennemi ?
Raphaël Moi.
Cette fois, je ne souris pas.
Babyface Vous-même ?
Raphaël Oui.
Babyface Pourquoi ?
Raphaël Je connais mes erreurs. Mes mauvaises décisions. Les choses que j'ai faites et celles que je n'ai pas faites. Il y a suffisamment de matière pour ne pas avoir besoin d'aller chercher un ennemi ailleurs.
Babyface Vous vous reprochez donc encore certaines choses.
Raphaël Vous me demandez si j'ai des regrets ? Je viens de vous expliquer que mes propres décisions m'ont coûté ce que j'avais de plus cher.
Babyface Vous pensez ne pas mériter qu'on vous pardonne ?
Raphaël Je ne vous ai pas dit cela.
Babyface Non. Vous avez raison.
Il détourne légèrement la conversation, et je le laisse faire. Il existe des silences dont on comprend qu'ils ne sont pas des invitations.
« Dans les bras d'une des Lames du Prince. »
Babyface Nous approchons de la fin. Quelques questions plus légères, pour terminer.
Raphaël J'attends de voir ce que vous appelez léger.
Babyface Votre héros ou votre héroïne ?
Raphaël La seule personne que j'aime.
Babyface Vous êtes décidément déterminé à ne me donner aucun nom.
Raphaël C'est une qualité que j'entretiens soigneusement.
Babyface Votre idée de la mort idéale ?
Raphaël Dans les bras d'une des Lames du Prince.
Je relève les yeux de mon carnet.
Babyface Pardon ?
Raphaël Vous avez très bien entendu.
Babyface Vous parlez bien des Lames de François Villon ?
Raphaël Oui.
Babyface Voilà une réponse qui pourrait faire l'objet de plusieurs interprétations.
Raphaël C'est ce qui la rend intéressante.
Babyface Vous avez conscience que je pourrais vous demander de préciser ?
Raphaël Et que je pourrais parfaitement refuser.
Babyface Vous êtes vraiment insupportable lorsqu'on vous laisse choisir vos mots.
Raphaël Pourtant, vous continuez de me poser des questions.
Babyface C'est une erreur que je commence à reconnaître. Une dernière chose : si demain devait être votre ultime nuit, quelle phrase souhaiteriez-vous laisser derrière vous ?
Raphaël « Profitez à fond de la non vie. Elle est beaucoup plus courte qu'on ne le croit. »
Babyface Vous trouvez cela paradoxal, pour un immortel ?
Raphaël Je trouve surtout que mes semblables devraient y réfléchir plus souvent.
La dernière question
Je referme presque mon carnet, puis m'arrête.
Raphaël m'a parlé de son épouse et de ses enfants, de la haine qui a accompagné son Étreinte et de son désir de retrouver une existence humaine. Il m'a raconté son mépris pour la société vampirique, son besoin de tranquillité et son absence presque totale d'ambition politique.
Mais à chaque fois que notre conversation s'est approchée de ce qui lui tient véritablement à cœur, il a refermé la porte.
Je pourrais essayer de la forcer.
Je n'en ai pas envie.
Babyface Nous arrivons à la dernière question, Raphaël. Quelle était celle que vous espériez secrètement que je ne vous poserais pas ?
Raphaël Si je réponds à cette question, je serai obligé d'abréger votre existence.
Babyface Ce serait dommage.
Raphaël C'est précisément ce que je pense.
Babyface Je vais donc éviter de pousser votre courtoisie jusqu'à ses dernières limites.
Raphaël Une décision particulièrement raisonnable.
Babyface Mais permettez-moi une observation.
Raphaël Je vous écoute.
Babyface Vous prétendez ne pas avoir d'amis, vous méprisez la plupart des vampires et vous considérez votre coterie comme une source permanente de catastrophes. Pourtant, vous voulez être aimé. Vous croyez que l'amour peut durer éternellement et vous accepteriez de mourir pour quelqu'un.
Raphaël Je ne vois aucune contradiction.
Babyface Je crois que je commence à comprendre pourquoi.
Raphaël Vraiment ?
Babyface Vous ne cherchez pas à être aimé du monde entier. Vous cherchez simplement à préserver le peu de monde que vous avez encore envie d'aimer.
Il ne répond pas immédiatement.
Raphaël C'est une interprétation.
Babyface Une interprétation qui me semble assez raisonnable.
Raphaël Vous avez beaucoup d'imagination, Babyface.
Babyface C'est un défaut professionnel.
Je range définitivement mes notes.
Babyface Je vous avais promis une dernière question, mais je vais vous laisser avec une chose que vous avez dite au début de notre entretien.
Vous m'avez expliqué que votre plus grand talent était de vous faire passer pour ce que vous n'êtes pas.
Raphaël En effet.
Babyface Je me demande si, à force de jouer le dandy indifférent, vous n'avez pas fini par oublier que certains sentiments n'ont pas besoin d'être dissimulés pour rester précieux.
Raphaël Et moi, je me demande si vous ne devriez pas vous arrêter pendant que vous êtes encore en vie.
Babyface Voilà qui ressemble à un excellent conseil.
Je me lève.
Babyface Merci pour cet entretien, Raphaël.
Raphaël Tout le plaisir était pour moi, très chère.
Babyface Vous pensez vraiment ce que vous dites ?
Raphaël Vous savez désormais que je suis parfaitement capable de mentir avec élégance.
Babyface Dans ce cas, je vais considérer que c'était sincère.
Raphaël Faites donc.
Il sourit.
Cette fois, je ne cherche pas à savoir ce que signifie ce sourire.
Fin de l'entretien.
Le regard de Babyface
Je crois que Raphaël Saint Yves est l'un des hommes les plus difficiles à interroger que j'aie rencontrés.
Non pas parce qu'il refuse systématiquement de répondre. Au contraire, il possède une courtoisie remarquable et semble toujours disposé à entretenir une conversation agréable.
Mais il sait exactement quand une question devient dangereuse.
Il possède cet art si particulier de donner une réponse parfaitement correcte, suffisamment spirituelle pour vous faire sourire, tout en ne révélant presque rien de ce que vous cherchiez à savoir.
Un dandy serviable, dit-on.
Je comprends désormais pourquoi il déteste cette définition.
Son élégance n'est pas une preuve de légèreté. C'est une manière de tenir les autres à distance sans les offenser ouvertement. Il sourit, plaisante, acquiesce et fait mine d'approuver les idées les plus absurdes, tout en conservant une opinion manifestement désastreuse de ceux qui les expriment.
J'ai beaucoup aimé sa façon de résumer l'un de ses mensonges favoris : « Tu as raison, c'est une excellente idée. »
Je soupçonne que certains membres de sa coterie ont entendu cette phrase un nombre considérable de fois.
Mais derrière cette ironie se cache quelque chose de plus douloureux.
Raphaël a été marié. Il a eu des enfants. Et lorsqu'on lui demande ce qui lui manque le plus de son ancienne existence, il ne parle ni du soleil, ni de la nourriture, ni même de son humanité perdue.
Il parle du rire de ses enfants.
C'est une réponse que je n'oublierai pas facilement.
Nous autres Descendants entretenons volontiers l'idée que notre existence mortelle n'est qu'un prélude. Une étape brève, imparfaite, à laquelle le Sang aurait donné une importance nouvelle.
Raphaël semble penser exactement le contraire.
Ce qu'il a vécu avant son Étreinte conserve pour lui une valeur que des décennies de non vie n'ont pas effacée. Son mariage, sa famille, les moments ordinaires qu'il n'a pas su apprécier suffisamment.
Et surtout, les erreurs qui lui ont coûté ce bonheur.
Il n'en parle pas beaucoup. Il laisse seulement entendre que certaines de ses décisions ont entraîné des pertes qu'il ne peut plus réparer.
Je crois que c'est l'une des raisons pour lesquelles il rejette si violemment la prétendue supériorité des vampires.
À quoi sert de posséder l'éternité si l'on a déjà perdu ce qui donnait du sens au temps ?
Raphaël semble avoir trouvé une réponse.
Il faut continuer à vivre.
Profiter de chaque nuit, préserver sa tranquillité, éviter les imbéciles et protéger ce qui mérite encore de l'être.
C'est une philosophie assez simple. Elle possède même quelque chose de raisonnable, ce qui la rend presque exotique dans la société parisienne.
Mais elle repose sur une contradiction que je trouve fascinante.
Raphaël ne fait confiance à aucun vampire. Il considère la trahison comme une composante naturelle de notre condition. Il ne manifeste aucune envie de gouverner et ne semble pas éprouver un attachement excessif pour les institutions de la Camarilla.
Pourtant, il croit à l'amour éternel.
Pas vaguement. Pas comme on croit à une jolie histoire qu'on aimerait voir devenir réalité.
Il en est persuadé.
Et lorsqu'on lui demande ce qu'il serait prêt à sacrifier pour quelqu'un qu'il aime, sa réponse est immédiate : sa propre existence.
Je crois que c'est là que se trouve le véritable Raphaël Saint Yves.
Pas dans ses costumes, son élégance ou ses plaisanteries. Pas davantage dans son mépris des vampires ou son talent pour la manipulation.
Mais dans cette capacité à accorder une valeur absolue à une personne, alors même qu'il semble refuser d'en accorder beaucoup au reste du monde.
Je ne sais pas qui est cette personne.
Et je n'ai aucune intention de chercher à le découvrir.
Il a été suffisamment clair sur ce point.
J'ai également été frappée par sa réponse concernant son pire ennemi.
Lui-même.
Ce n'est pas le genre d'aveu auquel on s'attend chez un homme qui soigne autant son apparence et affiche si volontiers son détachement.
Je ne crois pas qu'il se déteste constamment. Il semble même plutôt satisfait de certains aspects de son existence actuelle. Mais il connaît ses responsabilités dans ce qu'il a perdu. Et il ne paraît pas disposé à s'en exonérer.
C'est peut-être ce qui explique également sa haine des créatures qui se considèrent comme supérieures aux autres.
Raphaël sait que la puissance ne protège ni de la stupidité, ni des mauvais choix, ni des conséquences de ses propres actes.
Il en a probablement fait l'expérience.
Je ne voudrais pourtant pas donner de lui une image uniquement tragique.
Raphaël possède un humour mordant, une patience toute relative et un sens des convenances qui semble devoir beaucoup à sa volonté d'éviter les conflits inutiles.
Il aime la tranquillité de son appartement, apprécie manifestement la compagnie de certaines personnes et possède une opinion très arrêtée sur les erreurs vestimentaires de ses compagnons.
Je n'ose imaginer ce qui se produirait si Rose lui confiait officiellement la responsabilité de sa garde robe.
Je soupçonne que ce serait le début d'un conflit bien plus interminable que certaines querelles entre anciens.
Mais une chose demeure.
Raphaël affirme ne pas avoir de grande ambition.
Il veut simplement survivre à chaque nuit.
Je crois qu'il est sincère.
Pas parce qu'il manquerait de courage ou d'imagination, mais parce qu'il sait exactement ce que peut coûter une ambition mal choisie.
Et peut-être parce qu'il existe désormais quelque chose, ou quelqu'un, pour qui il souhaite continuer à vivre.
Je lui ai demandé quelle phrase il aimerait laisser derrière lui si demain devait être sa dernière nuit.
Il m'a répondu : « Profitez à fond de la non vie. Elle est beaucoup plus courte qu'on ne le croit. »
Je pense qu'il connaît mieux que beaucoup d'entre nous la valeur de cette mise en garde.
Quant à moi, j'ai retenu une autre leçon de notre conversation.
Il existe des vampires qui portent un masque pour cacher le monstre qu'ils sont devenus.
Raphaël Saint Yves, lui, semble surtout porter le sien pour protéger ce qui lui reste d'humain.
Babyface
Les Confessions de Minuit, Paris la Nuit.