LES CONFESSIONS DE MINUIT

Bogdan, l'architecture du contrôle

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BogdanIllustration : Joh'K

Il existe des Descendants qui cultivent le mystère, d'autres qui recherchent la reconnaissance et quelques-uns qui préfèrent inspirer une peur suffisamment grande pour qu'on ne songe jamais à les interroger.

Bogdan appartient probablement à cette dernière catégorie.

Membre du clan Nosferatu et de la Milice parisienne, il ne cherche ni à être aimé ni à être compris. Il parle de pouvoir, de prédation et de relations humaines avec la précision d'un homme qui aurait décidé de réduire le monde à une succession de problèmes mathématiques.

Chez lui, chaque relation possède une utilité, chaque sentiment constitue une faiblesse potentielle et chaque individu occupe une place dans un système qu'il entend maîtriser.

Du moins, c'est ce qu'il affirme.

Car à mesure que la conversation avance, une question finit par s'imposer : que reste-t-il d'un homme qui prétend ne rien ressentir, lorsqu'on lui retire jusqu'à la possibilité de contrôler les autres ?

Babyface a voulu le découvrir.

Face à BogdanIllustration : Joh'K
01

« Les mots n'ont aucun pouvoir sur moi. »

Babyface Bonsoir, Bogdan. Ou devrais-je vous appeler autrement ? Vous semblez accorder une certaine importance à la façon dont on s'adresse à vous.

Bogdan Appelez-moi par mon titre ou par ce que je peux faire pour vous. Aucun nom ne me fait d'effet. Les mots n'ont pas de pouvoir sur moi.

Babyface C'est amusant. Vous commencez par me demander d'utiliser un titre, puis vous m'expliquez que les mots n'ont aucune importance. Mais passons. Si vous deviez vous décrire en trois mots ?

Bogdan Calculateur. Souverain. Pragmatique.

Babyface Souverain ? Voilà un choix intéressant pour quelqu'un qui vit sous l'autorité d'un Prince.

Bogdan La souveraineté véritable n'est pas une question de titre ou de territoire. C'est la capacité de décider pour soi, sans dépendre de la volonté d'autrui. Je ne reconnais de valeur à une autorité que dans la mesure où elle possède les moyens de l'exercer.

Babyface Et qu'est-ce que vous appréciez chez les autres ?

Bogdan La malléabilité, la prévisibilité et la discrétion.

Babyface Pas la loyauté ? L'intelligence ? L'honnêteté ?

Bogdan L'intelligence est inutile si elle est imprévisible. La loyauté n'a de valeur que si elle repose sur des intérêts clairement définis. Quant à l'honnêteté, elle dépend généralement de ce que l'interlocuteur pense avoir à gagner.

Babyface Vous devez être quelqu'un de très reposant à fréquenter.

Il n'est pas toujours nécessaire d'obtenir une réponse pour poursuivre une conversation.

02

« Je n'ai jamais eu besoin d'être un monstre. »

Babyface Revenons un peu en arrière. Avant votre Étreinte. Lorsque vous étiez humain. Quel est votre plus beau souvenir ?

Bogdan Le jour où j'ai compris que je pouvais commettre l'irréparable sans en éprouver le moindre remords.

Babyface Vous parlez de votre premier meurtre ?

Bogdan Oui. Je n'ai ressenti ni culpabilité ni regret. Seulement une clarté d'esprit parfaite. La certitude que les lois et les interdits qui gouvernaient les autres ne m'atteignaient pas de la même manière.

Babyface Vous avez également évoqué le meurtre de votre père. Vous aviez onze ans.

Bogdan C'est une journée que je pourrais revivre. Pas pour ce qu'elle représentait affectivement, mais pour la précision de l'acte et l'impunité qui a suivi. J'ai découvert très tôt que les limites imposées par les autres pouvaient être franchies.

Babyface Vous savez, la plupart des gens associent leur enfance à des souvenirs un peu moins... définitifs.

Bogdan La plupart des gens ne présentent aucun intérêt.

Babyface Je commence à comprendre pourquoi vous appréciez autant la discrétion.

Babyface laisse passer quelques instants avant de reprendre.

Babyface Et lorsque vous êtes devenu vampire ? Vous avez éprouvé quelque chose de particulier ?

Bogdan De la satisfaction. Ma nouvelle condition correspondait enfin à ce que j'avais toujours ressenti. Je n'avais plus besoin de prétendre appartenir à la même catégorie que les autres.

Babyface Pourtant, vous aviez un cœur qui battait. Une respiration. Une chaleur humaine. Rien de tout cela ne vous manque ?

Bogdan Mon pouls, parfois. C'était un excellent outil de camouflage. Aujourd'hui, je dois dépenser du Sang pour simuler certaines fonctions biologiques qui, autrefois, ne me coûtaient rien.

Babyface Vous êtes probablement le premier invité à me dire que ce qui lui manque dans la vie, c'est la gratuité de son système cardiovasculaire.

Le passé sans remordsIllustration : Joh'K
03

« La Bête est une insulte à mon intelligence. »

Babyface Parlons de votre condition actuelle. Vous semblez parfaitement satisfait d'être un vampire.

Bogdan La prédation est au moins une relation honnête. Les forts se nourrissent, les faibles subissent. La morale humaine n'est qu'une construction destinée à masquer cette réalité.

Babyface Vous aimez donc tout dans votre nouvelle existence ?

Bogdan Non. Il y a la Bête.

Babyface La Bête ?

Bogdan Une impulsion stupide, chaotique, animale. Je peux consacrer des décennies à préparer un plan d'une précision absolue et voir l'ensemble compromis par une réaction incontrôlée. Une colère, une peur, une flamme. C'est une aberration.

Babyface Vous venez de prononcer le mot « peur ».

Bogdan J'ai dit que la Bête pouvait provoquer la peur. Cela ne signifie pas que je sois gouverné par elle.

Babyface Pourtant, perdre le contrôle vous effraie.

Bogdan Évidemment. Rien n'est plus insupportable que de voir son propre esprit devenir l'instrument d'une volonté primitive.

Babyface Donc vous avez peur de quelque chose.

Bogdan J'ai conscience d'un risque. La nuance est importante.

Babyface Elle l'est certainement pour vous.

Cette fois, Babyface ne cherche pas à prolonger la discussion. Il arrive qu'une distinction en dise davantage sur celui qui l'établit que sur la réalité qu'elle prétend décrire.

La Bête et le contrôleIllustration : Joh'K
04

« L'amitié est une transaction. »

Babyface Parlons des autres. Vous faites partie d'une coterie. Vous devez donc, au minimum, entretenir des relations avec vos compagnons.

Bogdan Une coterie est un outil de survie collective. Sa valeur repose sur la complémentarité de ses membres.

Babyface C'est une façon assez froide de parler de gens avec lesquels vous avez traversé quelques situations difficiles.

Bogdan Les difficultés partagées ne créent pas nécessairement de l'affection. Elles démontrent des compétences, des capacités de résistance et des formes de dépendance réciproque.

Babyface Et si vous deviez confier votre existence à l'un d'entre eux ?

Bogdan Je choisirais celui qui aurait le plus intérêt à me maintenir en vie. Un compagnon dont la survie ou le statut dépendraient de ma propre existence.

Babyface Vous ne choisiriez donc pas celui qui vous aime le plus ?

Bogdan L'amour est une variable instable. L'intérêt personnel est beaucoup plus fiable.

Babyface Vous savez, certaines personnes restent auprès de quelqu'un alors qu'elles n'ont strictement rien à y gagner.

Bogdan Elles font alors un mauvais calcul.

Babyface Ou peut-être qu'elles ne calculent pas.

Bogdan C'est précisément le problème.

Babyface Et l'amour, justement ? Vous n'y croyez vraiment pas ?

Bogdan Je n'y ai jamais cru. Cette dépendance affective n'est qu'une faiblesse biologique. Elle altère le jugement, provoque des comportements irrationnels et offre à vos adversaires un moyen de pression.

Babyface Pourtant, lorsque je vous demande ce que vous seriez prêt à sacrifier pour quelqu'un qui compte pour vous, vous répondez que vous pourriez abandonner vos ressources, vos territoires, vos alliés et même sacrifier des milliers d'innocents.

Bogdan Si préserver cet individu représente un avantage supérieur au coût du sacrifice, oui.

Babyface Bien sûr. Une simple question de comptabilité.

Bogdan Exactement.

Babyface Je me demande ce que ressentirait cette personne en apprenant que vous avez évalué sa valeur avant de décider de la sauver.

Bogdan Si elle est intelligente, elle devrait être rassurée.

Les intérêts réciproquesIllustration : Joh'K
05

« Je préfère être craint. »

Babyface Vous avez choisi Le Prince de Machiavel comme œuvre représentative. Ce n'est pas très surprenant.

Bogdan Machiavel avait compris que le pouvoir ne se maintient pas par de bons sentiments. La cruauté peut être nécessaire lorsqu'elle est appliquée avec précision et au service d'un objectif.

Babyface Vous admirez aussi Auguste, le premier empereur romain.

Bogdan Il a compris comment exercer une autorité absolue tout en conservant les apparences des institutions existantes. C'est une forme supérieure de pouvoir.

Babyface Et François Villon ? Vous qui vivez à Paris, que pensez-vous d'un Prince dont l'autorité repose précisément sur des institutions, des réseaux et des fidélités anciennes ?

Bogdan Je conteste le principe selon lequel l'ancienneté conférerait automatiquement la compétence. La Camarilla accorde trop de valeur à l'âge. Un Ancien ne devient pas nécessairement plus intelligent parce qu'il a survécu trois siècles.

Babyface Voilà une opinion que je vous déconseille de développer trop fort dans certains salons parisiens.

Bogdan Ce n'est pas une question de volume, mais de circonstances.

Babyface Vous préféreriez être aimé, respecté ou craint ?

Bogdan Craint. L'amour peut devenir de la haine. Le respect disparaît lorsque les intérêts changent. Une peur rationnelle constitue un instrument de stabilité beaucoup plus efficace.

Babyface C'est intéressant. Vous semblez considérer que tout le monde doit finir par vous obéir, mais vous refusez catégoriquement de vous soumettre vous-même.

Bogdan Je ne me soumettrai jamais volontairement à un Lien du Sang. Jamais. Je préférerais la Mort Ultime.

Babyface Vous exigez donc des autres une dépendance que vous considérez comme intolérable pour vous-même.

Bogdan Je n'ai jamais prétendu rechercher l'égalité.

Les apparences de l'autoritéIllustration : Joh'K
06

« Le contrôle absolu n'existe pas. »

Babyface Vous parlez beaucoup de perfection, de stratégie, de calcul. Mais vous avez également reconnu vous raconter un mensonge.

Bogdan Je surestime parfois ma capacité à contrôler la Bête par la seule intelligence.

Babyface Parfois ?

Bogdan L'intelligence n'annule pas les contraintes de notre nature. Elle permet seulement de mieux les anticiper.

Babyface Et quelle vérité préféreriez-vous que personne ne découvre ?

Bogdan Que ma liberté absolue est probablement une illusion. Nous appartenons tous à une chaîne de prédation beaucoup plus ancienne que nous. Je peux en comprendre certains mécanismes, en exploiter d'autres, mais je ne suis pas certain de pouvoir m'en affranchir totalement.

Babyface Voilà qui ressemble presque à de l'humilité.

Bogdan Ne confondez pas lucidité et modestie.

Babyface Je n'oserais pas.

Bogdan Je ne souhaite pas être simplement le plus puissant d'une hiérarchie. Je veux devenir indépendant de toute hiérarchie. Du temps, des Princes, des puissances qui nous dépassent. Même de la Bête.

Babyface Vous voulez donc être libre de toute influence.

Bogdan Absolument.

Babyface Y compris de vos propres désirs ?

Bogdan ne développe pas sa réponse. Babyface choisit de ne pas insister.

Une liberté impossibleIllustration : Joh'K
07

« L'éternité est un problème à résoudre. »

Babyface Changeons un peu de sujet. Vous avez choisi L'Art de la fugue de Bach comme musique pour l'éternité.

Bogdan C'est une architecture mathématique parfaite. Chaque variation répond à une logique. Chaque voix possède sa place dans l'ensemble.

Babyface Vous trouvez donc la beauté dans l'ordre ?

Bogdan Dans la précision.

Babyface Et votre endroit préféré à Paris ?

Bogdan Les Catacombes. Des générations entières de mortels y ont été réduites à des ossements, puis organisées selon une disposition méthodique. Pauvres, nobles, puissants, anonymes. Tous finissent au même endroit. C'est une démonstration de la vanité de leurs distinctions sociales.

Babyface Vous trouvez tout de même quelque chose de fascinant dans ces morts.

Bogdan Dans ce qu'elles révèlent de la condition humaine.

Babyface Et si vous disposiez d'une nuit sans danger, sans obligation et sans personne à qui rendre des comptes ?

L'ordre des CatacombesIllustration : Joh'K

Bogdan Je m'installerais au sommet de la tour Eiffel. J'observerais Paris, les mouvements de ses habitants, les lumières, les flux de circulation. Sans intervenir. Simplement pour contempler l'ensemble.

Babyface Pour une fois, vous ne chercheriez donc pas à manipuler quelqu'un ?

Bogdan Observer fait partie du processus de compréhension.

Babyface Vous n'arrivez vraiment pas à vous accorder une soirée de repos.

Contempler ParisIllustration : Joh'K
08

« Même ma disparition serait une décision. »

Babyface Quel est votre plus grand regret ?

Bogdan Une hésitation. Un instant de distraction qui a compromis un plan et m'a contraint à consacrer trente années supplémentaires à corriger ses conséquences.

Babyface Trente ans pour réparer une seule erreur ?

Bogdan Une erreur importante peut produire des conséquences sur plusieurs générations.

Babyface Et qu'aimeriez-vous avoir accompli dans cent ans ?

Bogdan Une position invulnérable. Des rivaux neutralisés, des structures de pouvoir sous contrôle, une indépendance suffisamment complète pour que ma volonté ne puisse plus être entravée.

Babyface Vous savez qu'aucune position n'est éternellement invulnérable.

Bogdan Cela ne justifie pas de renoncer à la construire.

Babyface Votre pire ennemi ?

Bogdan Le temps. Pas parce qu'il pourrait me tuer, mais parce que l'éternité peut finir par détruire l'esprit. L'ennui, la répétition, la fatigue intellectuelle. Un jour, même une machine parfaitement conçue peut cesser de fonctionner.

Babyface Et votre mort idéale ?

Bogdan Une disparition que j'aurais moi-même préparée. J'en choisirais les circonstances, le moment et les conséquences. Si je dois quitter cet échiquier, mon absence devra devenir un événement que personne n'aura anticipé.

Babyface Vous voulez même organiser votre propre fin.

Bogdan Je refuse de laisser au hasard une décision aussi importante.

Babyface Et quelle phrase laisseriez-vous derrière vous ?

Bogdan « Ne cherchez pas à comprendre ma fin. Cherchez plutôt quelle pièce j'ai déplacée pour que ma disparition soit votre pire problème. »

09

La dernière question

Babyface referme ses notes.

Babyface Nous arrivons au terme de cet entretien. Vous m'avez beaucoup parlé de pouvoir, d'indépendance, de contrôle et de votre mépris pour les faiblesses humaines.

J'aimerais vous poser une dernière question.

Imaginez que vous soyez absolument seul. Pas simplement isolé dans un refuge ou abandonné par votre coterie. Seul dans le néant.

Personne à manipuler. Aucun empire à construire. Aucun rival à détruire. Personne pour vous obéir, vous craindre ou même prononcer votre nom.

Qui seriez-vous, Bogdan ?

Pour la première fois de l'entretien, la conversation ne semble plus porter sur les autres.

Bogdan C'est précisément la question que j'espérais que vous ne me poseriez pas.

Babyface Pourquoi ?

Bogdan Parce que sans personne à manipuler, sans adversaire et sans pouvoir à exercer, il n'y aurait plus rien à mesurer.

Babyface Mais il resterait quelqu'un.

Un silence.

Bogdan C'est pour ça que je te tuerais en dernier, Babyface.

Elle ne répond pas immédiatement.

Babyface En dernier ?

Un léger sourire.

Babyface Je suppose que je dois considérer cela comme une faveur.

Fin de l'entretien.

La dernière questionIllustration : Joh'K
10

Le regard de Babyface

Il y a quelque chose de fascinant chez Bogdan. Non pas sa cruauté, qui ne le distingue malheureusement pas de tant d'autres Descendants, ni son intelligence, dont il est parfaitement conscient. C'est l'énergie qu'il consacre à nier tout ce qui pourrait échapper à sa volonté.

Il ne veut pas être aimé parce que l'amour oblige à reconnaître l'existence d'autrui autrement que comme un instrument. Il préfère être craint parce que la peur semble plus facile à mesurer. Il méprise les sentiments, mais ne supporte pas l'idée de perdre le contrôle. Il prétend n'avoir aucun attachement, tout en concevant des sacrifices considérables pour préserver un allié qu'il jugerait indispensable.

Et surtout, il veut être libre.

Une liberté absolue, dans laquelle rien ni personne ne pourrait le contraindre. Pas même son propre Sang.

Pourtant, tout son système repose sur les autres. Il lui faut des adversaires à vaincre, des esprits à comprendre, des rapports de force à modifier et des témoins capables de mesurer sa supériorité.

Je lui ai demandé qui il serait si tout cela disparaissait.

Il ne m'a pas répondu.

Il m'a menacée.

Ce n'est pas tout à fait la même chose.

J'ignore si Bogdan éprouve réellement aussi peu de sentiments qu'il l'affirme. Je sais seulement qu'il en consacre beaucoup à expliquer pourquoi ils n'ont aucune importance.

Quant à sa promesse de me tuer en dernier, je la prends très au sérieux.

Mais je dois reconnaître une chose : pour quelqu'un qui ne croit ni à l'amour ni à l'amitié, il possède une manière particulièrement curieuse de vous faire sentir que vous comptez.

Babyface

Les Confessions de Minuit, Paris la Nuit.